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Mahaut Drama, portrait d’une humoriste qui refuse les cases
drama queen

Mahaut Drama, de la scène queer aux Folies Bergère, le parcours d’une humoriste qui refuse les cases

Humoriste, chroniqueuse et autrice, Mahaut Drama se raconte sans filtre. Avant ses deux dernières dates parisiennes, elle revient pour 20 Minutes sur son parcours et ses convictions
Victoria  Berne

Propos recueillis par Victoria Berne

L'essentiel

  • Mahaut Drama, humoriste de 31 ans aux multiples casquettes (chroniqueuse, autrice, figure de la scène queer), s’apprête à présenter son spectacle Drama Queen aux Folies Bergère les 2 et 3 décembre.
  • Elle crée en 2018, avec son amie et humoriste, Tahnee, Le Comedy Love : première scène queer et féministe.
  • Son approche de l’écriture, qu’il s’agisse de chroniques ou de son roman autofiction, repose sur la sincérité car « si ce n’est pas pour se mettre à nu, ça sert à rien de le faire ».

À quelques jours de ses deux dates de son spectacle Drama Queen aux Folies Bergère à Paris, les 2 et 3 décembre, Mahaut Drama sent l’émotion monter. Pas seulement la pression des grandes salles, mais aussi celle de jouer devant ses proches. À 31 ans, l’humoriste a déjà vécu plusieurs carrières en parallèle, comme si elle voulait embrasser toutes les vies auxquelles elle rêve : chroniqueuse sur France Inter, passée par Quotidien, Téva et Radio Nova ; figure phare de la scène queer et féministe ; autrice d’un roman autofiction…

Sur scène, comme à l’écriture, Mahaut Drama ne joue jamais de rôle. Elle montre qui elle est, dans la joie, le sarcasme, la vulnérabilité et le rire. Une parole précieuse dans un paysage où l’on attend encore trop souvent des femmes qu’elles se fassent petites ou polies. Elle, non : elle raconte, elle dérange parfois, elle rassemble beaucoup. Et surtout, elle rappelle que l’humour peut être un lieu de solidarité autant qu’un espace de résistance.

Grandir hors des cadres

Mahaut Drama a grandi entre deux pôles, presque deux visions du monde. « Ma mère est plutôt bourgeoise de droite, et mon père anarchiste » confie-t-elle. Cette dualité, loin de la fracturer, l’a nourrie. Son père lui transmet « un vent de liberté, la permission de choisir » quand sa mère incarne une autre forme de sécurité. Entre les deux, Mahaut apprend tôt que plusieurs vérités peuvent coexister.

Cette tension nourrit son regard sur le monde, mais ne lui donne pas encore une place. Elle tente deux fois Sciences Po, puis intègre finalement l’Institut Français de Presse : l’endroit logique pour une jeune femme fascinée par la politique, les récits, les voix dissidentes. Elle commence à écrire, à faire des piges, à se former au journalisme… mais « quelque chose n’allait pas », quelque chose « brûlait plus fort ». La scène, déjà. Le stand-up s’impose presque malgré elle. « J’ai raté les conservatoires, raté les écoles… Le stand-up, c’était comme prendre la rue. Tu n’as pas besoin d’appartenir à une compagnie, tu tentes, tu te plantes, tu recommences ». À 21 ans, elle monte sur scène pour la première fois, et découvre un lieu où elle peut enfin être entière.

Construire sa propre scène

Si Mahaut Drama trouve sa place sur scène, faut-il encore qu’on la lui laisse. À ses débuts (comme tous les débuts), ce n’est pas si simple. « Personne ne me programmait parce que ça ne ressemblait pas à ce qui se faisait normalement », raconte-t-elle. Trop différente, trop sexualisable, trop bruyante… ou simplement trop elle. À tel point qu’elle ironise : « Je pense que j’ai fait faire quelques AVC à des mecs » avant de préciser qu’elle était surtout tenue à l’écart parce qu’elle ne cochait pas les codes du stand-up traditionnel. Avec son amie Tahnee, qui « était aussi un ovni parce qu’elle était noire et lesbienne », elle crée en 2018 la première scène queer et féministe, rejoint par les humoristes Lou Trotignon et Noam Sinseau.

« On a créé notre propre scène pour s’autoprogrammer, et artistiquement on s’est tenu chaud » dit-elle, évoquant ces « hivers » et ces « traversées du désert » que tout artiste affronte un jour. Le Comedy Love devient alors un espace ou l’humour queer pouvait prendre toute la place qu’il souhaitait. « La scène queer a à offrir qu’on ne rigole plus d’eux, mais avec eux », explique Mahaut, avant d’ajouter que, malgré son évolution, « le milieu traditionnel ne nous comprend toujours pas ».

Se mettre à nu par les mots

L’écriture chez Mahaut Drama n’est jamais un exercice accessoire, que ce soit pour ces chroniques ou pour son autofiction, Que jeunesse se passe. C’est une continuité de la scène, un endroit où elle accepte de « mettre sa peau sur la table ». Elle raconte avoir commencé à écrire à 17 ans, mais « en essayant d’écrire comme quelqu’un d’autre ». Ce n’est qu’en 2020, en plein confinement, qu’elle libère sa voix : « J’avais la promesse que personne ne le lirait. Du coup j’ai arrêté d’essayer de bien écrire, j’ai écrit pour moi. »

Cette sincérité brute deviendra son premier livre, un roman autofiction où elle raconte autant qu’elle affronte. Le livre bouscule ses proches (son père ne dort pas pendant trois jours) et la ralentit elle aussi : « J’ai arrêté d’écrire pendant un mois. Mais quand il m’a dit que ça valait le coup, j’ai continué ». Dans ce texte, elle raconte des blessures longtemps tues, mais aussi les amitiés qui l’ont sauvée. C’est ce dont elle est la plus fière : « Mes amitiés, ce sont mes grandes histoires d’amour ». Écrire est pour elle un geste politique autant qu’un geste intime. Elle ne cherche pas à analyser, elle raconte : « Si ce n’est pas pour se mettre à nu, ça sert à rien de le faire. Écrire à moitié, ça n’a aucun intérêt. »

Faire de sa parole un manifeste joyeux

Pour Mahaut Drama, monter sur scène n’a jamais été seulement « faire rire », mais porter « un manifeste pour une lutte joyeuse ». Son spectacle Drama Queen, dit-elle, doit donner envie de « faire la manif seins nus en se disant c’est O.K. ». Ce qu’elle veut, au fond, c’est que les spectateurs sortent avec le sentiment d’être « soudés », convaincus qu’« on est plus nombreux et nombreuses qu’eux » et qu’en s’alliant « dans la joie », quelque chose peut encore basculer.

« Moi je voulais juste que tout le monde soit heureux, en fait ». Sur scène comme dans ses chroniques, elle considère que si on lui tend un micro, elle a « la responsabilité » de s’en servir pour défendre des idées progressistes, parler de grossophobie, de santé mentale, de violences sexuelles, sans jamais renoncer à l’humour.