Peut-on rire de tout ? Dans le milieu du stand-up, la question se pose aussi

HA HA HA La scène stand-up a explosé ces dernières années, diversifiant les sujets abordés et les types de personnes qui s’y produisent.

Mathilde Loire
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Le plateau Comédie Love à la Nouvelle Seine.
Le plateau Comédie Love à la Nouvelle Seine. — Martin Chang/Nouvelle Seine
  • L'humoriste Dave Chappelle, star du stand-up américain, se produit en spectacle à Paris cette semaine. Son dernier spectacle The Closer, diffusé par Netflix, a fait polémique en raison de propos transphobes et homophobes.
  • En Ile-de-France, le stand-up connaît une croissance importante depuis quelques années, avec la multiplication de comedy clubs.
  • Et les français se posent aussi la question des sujets dont on peut rire, ou pas, et de quelle manière.

Les places se sont vendues à toute vitesse – malgré leur coût, à partir de 160 euros. Dave Chapelle, star du stand-up, est à Paris. Il est connu, surtout aux États-Unis, pour ses sketchs satiriques abordant notamment la question du racisme. En octobre 2021, son dernier spectacle diffusé par Netflix (dans le cadre d’un accord à plusieurs millions de dollars), The Closer,  a été critiqué en raison de propos transphobes et homophobes.

Chappelle s’est produit à l’Apollo Théâtre dans le 11e arrondissement, puis au Trianon dans le 18e. Coïncidence ? Ce dernier devait accueillir, une semaine plus tard, Hannah Gatsby et son Body of Work. Hélas, une jambe cassée l’empêche de se produire pour le plus grand chagrin de ses fans. L’humoriste australienne a atteint une renommée internationale en 2018 avec Nanette, un spectacle déconstruisant les mécanismes du stand-up, également diffusé par Netflix. Elle s’est par ailleurs retrouvée  malgré elle mêlée à la controverse autour de Chappelle.

Des scènes qui fleurissent

Deux monuments du stand-up – et deux conceptions de l’humour – étaient donc programmés en France à quelques jours d’intervalle, et affichaient complet. Mais même sans les stars internationales, le public amateur de stand-up n’a que l’embarras du choix dans la capitale.

« J’ai commencé le stand-up il y a 4 ou 5 ans ; je voyais alors fleurir des nouvelles scènes toutes les semaines, c’était hallucinant », raconte Julie Dousset, comédienne et fondatrice du Montreuil Comedy Club. En 2021, elle en a confié l’animation et la programmation à Aymeric Carrez, ingénieur en informatique et stand-uppeur depuis 2015. « Le stand-up a explosé autour de 2018-2019 », confirme-t-il. « La multiplication des comedy club a accéléré le développement du stand-up. Des propriétaires de salles et des comédiens se sont emparés de lieux, de bars », explique Jessie Varin, directrice artistique du  théâtre de la Nouvelle Seine, installé depuis huit ans sur une péniche près de Notre-Dame-de-Paris.

Entre octobre 2019 et septembre 2020, trois comedy club de célébrités ont ouvert leurs portes : le Barbès Comedy Club de Shirley Souagnon, le Madame Sarfati Comedy Club de Fary, et le Fridge Comedy Club de Kev Adams. Ces trois noms reviennent souvent, tout comme ceux du Point-Virgule, théâtre d’humour historique installé dans le Marais, ou du Paname Art Café, près du Canal Saint-Martin, orchestré par Kader Aoun et Karim Kachour. Mais, hors certaines scènes ouvertes (comme le Trempoint au Point-Virgule ou le Micro Ouvert au Barbès Comedy Club), un débutant ne s’y produit pas directement. Pour cela, mieux vaut se tourner vers l’un des nombreux « plateaux » de la région parisienne.

« Entrée gratuite, sortie au chapeau »

« Un plateau, c’est un petit groupe de personnes qui organise dans un lieu une soirée de stand-up et fait de la com’pour faire venir du public, détaille Julie Dousset. Généralement, c’est « entrée gratuite, sortie au chapeau ». Ceux qui ne connaissent personne envoient des vidéos pour que les plateaux ouvrent leurs portes. » Samir Benyoucef a débuté le stand-up à la réouverture des théâtres, en mai 2021. « Je ne connaissais personne, et je n’avais pas d’enregistrement, donc j’avais besoin de commencer par des plateaux où on accepte tout le monde. A force de jouer, tu rencontres des gens et tu joues un peu plus », raconte-t-il. Peu après, il a créé son plateau pour pouvoir « jouer plus souvent », le Gazette Comedy Club, consacré au « stand-up sur l’actu ».

 











































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« Plus tu joues, plus tu progresses, plus tu écris. D’abord, 5, puis 10, puis 20 minutes, et une fois que tu as assez de matière tu peux écrire 1 heure et démarcher des théâtres », confirme Tahnee, qui raconte son parcours d’humoriste lesbienne et métisse dans son spectacle Tahnee, L’autre… Enfin ! tous les mardis à la Comédie des 3 Bornes, dans le 11e arrondissement.

Avec la multiplication des comedy club, la scène s’est complexifiée et diversifiée. Pour Julie Dousset, le milieu semble « se professionnaliser dans l’écriture ». Jessie Varin constate une plus grande place pour les sujets « personnels », voire « intimes ». Mais attention : « Dans le stand-up, tu fais semblant de partir de toi-même, et tu élargis à un propos plus large. Parler de soi, ça sert à créer une connexion humaine. Ensuite, tu généralises et tu rassembles tout le monde dans ton expérience, » rappelle l’humoriste Alicia Cesttout, qui anime depuis deux ans le Good Girls Comedy Club, un plateau entièrement féminin.

Ecrans et petites salles

Le stand-up a véritablement émergé en France à partir de 2006, et de la création sur Canal+ du Jamel Comedy Club. « Il a ouvert la voie à plein de personnes issues de minorités, qu’on n’avait pas l’habitude de voir sur scène, raconte Jessie Varin. Et maintenant, parce qu’on a démocratisé le stand-up, encore plus de gens ont le courage de prendre la parole. La scène évolue avec la société, la jeune génération redéfinit les codes et les sujets de discussions. »

Demeure cette éternelle question : « Peut-on rire de tout ? ». « C’est un débat hypercomplexe, reconnaît Aymeric Carrez. Il y a deux mondes dans le stand-up : celui des petites salles, des comedy club où les gens se lâchent, et celui des écrans. Les humoristes font plus attention quand ils savent que ça va être diffusé. L’art du stand-up c’est de faire croire qu’on parle en son nom, tout en jouant un personnage. Parfois on tâtonne, on commet des impairs, et le public des salles le sait ; mais derrière un écran il est plus facile de te prêter des mauvaises intentions. » Pour Julie Dousset, dans les salles aussi, « on supporte de moins en moins la vanne stéréotypée. Mais ça veut dire qu’il faut bosser un peu plus. »

La réflexion est en tout cas présente chez les humoristes débutants. « Je ne sais à quel point c’est une volonté politique, ou une simple envie de renouveler ce qui se fait depuis dix ou vingt ans, interroge Samir Benyoucef. Tu apportes quoi de nouveau avec le même humour sexiste ou raciste qu’on voit à la télé ? » Alicia Cesttout estime qu’on « peut parler de tout, ça dépend de ce que tu en dis, de ton angle, de ton intention. Je suis athée, je parle beaucoup de religions, je ris des contradictions. J’ai même une blague sur le judaïsme, dont on aime dire que c’est un sujet interdit – ce qui est faux. Personne ne m’a jamais reproché quoique ce soit, car je ne rabaisse personne. »

Se faire une place

Elle constate une autre évolution : « Beaucoup de gens ne se moquent plus d’eux-mêmes en tant que minorité. J’ai toujours été hérissée par l’humour des gens qui rabaissent leurs parents immigrés, par exemple. Mais c’est Hannah Gadsby qui a accéléré les choses en disant « vous n’êtes pas humbles, vous vous humiliez » [dans son spectacle Nanette, N.D.L.R.]. Ce n’est pas une tendance majoritaire, mais les gens y réfléchissent. »

Dans cette optique, Tahnee a cofondé avec deux autres humoristes, Mahaut et Lucie Carbone, le Comédie Love, un espace « safe, engagé et féministe ». « Il y a 4-5 ans, on trouvait le milieu encore très masculin, il n’était pas facile de faire sa place en tant que meuf – maintenant, je pense que c’est mieux. On voulait créer un plateau à nous, et toucher un public plutôt LGBT et féministe, avec une dimension solidaire en invitant des associations. » Le Comédie Love se produit un dimanche par mois à la Nouvelle Seine. Pour Jessie Varin, « c’est un espace de parole méga ouvert, où on parle de thématiques qui n’auraient peut-être pas pu être abordées dans l’univers très masculin des débuts du stand-up. »

 











































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Masculin, le stand-up l’est toujours. Les femmes ont augmenté en nombre, mais pas en proportion. C’est dans l’optique de leur donner plus de place que Julie Dousset a imposé la parité au Montreuil Comedy Club ; et qu’Alicia Cesttout organise deux dimanches par mois sa « soirée de stand-up qui fait la place aux meufs humoristes ».

« Sur les plateaux mixtes, c’est souvent une meuf par plateau. Et on n’a pas le droit à l’erreur. Tu ne peux pas bider ; si tu bides, c’est toutes les meufs qui bident. Par contre, si tu cartonnes, tu n’es pas comme les autres… », déplore Alicia Cesttout. « Pour moi, la question c’est « admettons qu’on peut rire de tout, y a-t-il de la place pour tout le monde ? », résume Tahnee. Je ne vois pas beaucoup de personnes trans par exemple, mais je pense que ça commence. »