Tour de France 2021 : « On a perdu quelques années d’espérance de vie »… Comment cette étape « dantesque » a été vécue

CYCLISME « Frigorifiés » dans les descentes, les coureurs ne sont pas près d’oublier la terrible étape de ce dimanche entre Cluses et Tignes, remportée par l'Australien Ben O'Connor (AG2R Citroën Team)

Jérémy Laugier

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Les coureurs ont vécu une journée terrible, ce dimanche, sur le Tour de France.
Les coureurs ont vécu une journée terrible, ce dimanche, sur le Tour de France. — T. Samson / AFP
  • La 9e étape du Tour de France entre Cluses et Tignes « restera dans les annales », comme le suggère Samuel Dumoulin, directeur sportif de B & B Hotels, en raison des terribles conditions météo.
  • Plus encore que la veille, la pluie incessante et un froid hivernal ont ainsi accompagné le peloton ce dimanche dans cette deuxième étape alpine.
  • Il y a sans surprise eu beaucoup de casse, avec trois abandons et sept hors délais. 20 Minutes vous raconte comment les coureurs ont vécu cette journée « dantesque », avant le repos de lundi.

De notre envoyé spécial à Tignes,

« On espère surtout avoir le soleil à partir de mardi. » Julien Bernard (Trek-Segafredo) a parfaitement résumé la pensée du peloton ce dimanche, au terme d'une 9e étape entre Cluses et Tignes qui était déjà redoutée la veille. Primoz Roglic et Mathieu van der Poel avaient même pris les devants le matin en ne se présentant pas sur la ligne de départ. Six heures plus tard, la deuxième journée alpine a été fatale à pas moins de 10 coureurs, entre trois abandons et sept hors délais (fixés 37’20 après le vainqueur). Des dégâts considérables évidemment causés par le profil d’étape, avec cinq cols (dont le premier hors catégorie du Tour de France) en 145 km, mais aussi par des conditions météo dantesques.

Entre une pluie incessante et un froid incroyable en plein été, « jusqu’à -2°C ressenti dans des descentes » selon un médecin de l’équipe Cofidis, tout était réuni pour une hécatombe. « C’est une de mes pires journées sur le vélo, un calvaire depuis le début, a ainsi soupiré Nacer Bouhanni au micro de France Télévision, très marqué en passant la ligne, plus de 35 minutes après Ben O’Connor (AG2R Citroën Team). Ça vaut une étape que j’avais déjà fait une étape sous la neige sur le Giro, ça a été un contre la montre pour rallier l'arrivée dans les délais. »

« Un triste dénouement » pour Bryan Coquard

Deux ans après un scénario encore plus épique, avec une arrivée finalement annulée à Tignes en raison d’une coulée de boue, la station savoyarde a offert un nouveau cadeau empoisonné aux coureurs, prêts à aller au bout d’eux-mêmes. Pour son premier Tour de France, le Sud-Africain Nicholas Dlamini (Qhubeka Nexthash) a ainsi tenu à rallier Tignes, bien qu'étant certain d'être hors délais après une chute dans une descente.

Il est arrivé à 19 heures, après 5h50 de souffrance, soit avec 1h24 de retard sur l'Australien Ben O’Connor, épatant vainqueur du jour et nouveau dauphin de Tadej Pogacar. Une histoire incroyable qui en dit long sur le mental des habitués du gruppetto, tous arrivés groggys et les lèvres tremblantes pour certains. Tout comme Arnaud Démare, le sprinteur de B&B Hotels Bryan Coquard a également fait ses adieux ce dimanche à cette 108e Grande Boucle, et ce pour moins de trois minutes. « Un triste dénouement », soupire l’intéressé, « frigorifié dans la descente des Saisies » et non remis de ses trois chutes en début de Tour.

Nairo Quintana a donné l'impression d'avoir pris 10 ans avec l'étape de ce dimanche.
Nairo Quintana a donné l'impression d'avoir pris 10 ans avec l'étape de ce dimanche. - A.C. Poujoulat / AFP

« Tout est plus compliqué une fois que les doigts sont congelés »

« Quand il s’est retrouvé dans le mal, je lui ai donné des gels et du coca, confie Samuel Dumoulin, l’un des directeurs sportifs de l’équipe française. J’ai tout fait pour le stimuler, mais on se rend compte qu’on n’a pas beaucoup de leviers sur un coureur ayant le dos bloqué par le froid. Il s’est battu jusqu’au bout comme un guerrier. C’est quand même dommage que l’organisation soit si intransigeante concernant les délais, quand je vois ces conditions qui resteront dans les annales. »

Comment les coureurs ont-ils justement pu préparer au mieux cette course en sachant que la pluie allait être encore plus terrible que la veille entre Oyonnax et Le Grand-Bornand ? « On a anticipé au maximum sur les besoins de vêtements chauds dans les deux voitures d’équipe accompagnant les coureurs, raconte Maxime Robin, entraîneur chez TotalEnergies. Certains ont pu régulièrement faire sécher leurs habits dans les véhicules durant l’étape. La priorité était aussi de bien manger et de bien boire, car tout est plus compliqué une fois que les doigts sont congelés. »

Dès le passage de la ligne d'arrivée, les coureurs (ici l'équipe Cofidis) ont hérité de vestes, écharpes et gants.
Dès le passage de la ligne d'arrivée, les coureurs (ici l'équipe Cofidis) ont hérité de vestes, écharpes et gants. - Jérémy Laugier/20 Minutes

Le thé chaud en haut des cols comme principal remède

Et à les entendre, ils l'ont rapidement été pour la plupart d'entre eux. Même l’offensif Guillaume Martin (Cofidis, 9e au général), encore solide ce dimanche avec une quatrième place décrochée, a vécu cette mésaventure : « J’ai eu beau vite mettre une deuxième veste, la descente de Roselend était ensuite dangereuse tellement je grelottais et que tout mon corps était raide ». Un autre tricolore, Cyril Barthe (B&B Hotels), poursuit.

Une fois que le froid entre dans ton corps, c’est mort ! Tu perds tes repères, tes sensations de coureur, et tu te demandes où tu en es. Ce qui fait vraiment du bien, c’est le thé chaud en haut des cols qui réchauffe le corps. On s’attendait à une étape dantesque car il y avait 4.500 m de dénivelé positif, ça donne déjà un gros chantier. Mais on ne se prépare jamais à une journée si dure. Et il ne vaut mieux pas se mettre cela en tête... »

De nombreuses images ont à coup sûr marqué l’histoire de l’épreuve ce dimanche, comme des coureurs échappés prenant le temps de s’arrêter pour se couvrir davantage, des directeurs sportifs mettant un temps fou à enfiler des gants à leurs poulains, ou Nairo Quintana obligé d’être aidé pour marcher après avoir franchi la ligne. Le jour de repos de lundi est rarement aussi bien tombé pour un peloton à bout de souffle.

La pluie est tombée toute la journée entre Cluses et Tignes.
La pluie est tombée toute la journée entre Cluses et Tignes. - D. Cole / AP / Sipa

«Ils avaient tous la gueule en travers pendant cinq heures»

« On a perdu quelques années d’espérance de vie après une telle journée, résume avec le sourire Fabien Doubey (TotalEnergies). Il n’y a pas beaucoup de sports où on prend cher comme ça. » Directeur sportif chez Ineos, Ole Gabriel Rasch complète son propos en tirant un bilan de cette première partie de course menée sur un rythme effrené : « Je n’ai jamais vécu quelque chose d’aussi fou que cette première semaine de Tour. Chaque jour a vraiment été un grand huit émotionnel. »

Son homologue pour AG2R Julien Jurdie, comblé après le récital de Ben O’Connor au bout d’un « week-end alpin terrible », ne s’inquiète pas plus que ça pour les organismes de tout ce beau monde : « Dans deux heures, Aurélien Paret-Peintre ne sera par exemple plus du tout le même, c’est la magie de ces athlètes qui récupèrent très vite. On va se marrer à table ce soir alors qu’ils avaient tous la gueule en travers pendant cinq heures ».