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Lorenzo Musetti, l’esthète italien qui « pourrait être peint par De Vinci »

Roland-Garros 2025 : Lorenzo Musetti, l’esthète italien qui « pourrait être peint par De Vinci »

tennisLe numéro 7 mondial, opposé à Carlos Alcaraz ce vendredi pour sa première demi-finale à Roland-Garros, est sans doute le joueur le plus élégant du circuit à l’heure actuelle
Nicolas Camus

Nicolas Camus

L'essentiel

  • Lorenzo Musetti va disputer à 23 ans sa première demi-finale à Roland-Garros, ce vendredi, face au tenant du titre Carlos Alcaraz.
  • Joueur doué, créatif et élégant, avec ce revers à une main devenu une rareté parmi les tout meilleurs, l’Italien est l’un des joueurs les plus agréables à voir évoluer sur le circuit.
  • Le côté esthétique de son jeu évoque l’art et notamment la peinture, un parallèle qui vient naturellement quand on parle de ce joueur né en Toscane, près de la ville de Florence qui fut le berceau de la Renaissance.

De notre envoyé spécial à Roland-Garros,

En Italie, le marbre de Carrare est une institution. On extrayait ce noble matériau des carrières blanches de la cité toscane bien avant Jules César, qui s’est par la suite allégrement servi pour bâtir Rome à son goût. Quelques siècles plus tard, Michel-Ange a lui aussi succombé à sa beauté pour sculpter son fameux David, l’une des œuvres les plus célèbres de la Renaissance. C’est peut-être de là que vient le goût des belles choses de Lorenzo Musetti, né à Carrare il y a un peu plus de 23 ans. L’Italien, qui affronte Carlos Alcaraz ce vendredi en demi-finale de Roland-Garros, est un bonheur à regarder jouer.

Musetti est un esthète, et il revendique. « En tant que personne, avant d’être un joueur de tennis, j’aime chercher la beauté dans toutes les choses, même en dehors du court », disait-il dans le magazine Rivista Undici, en 2023. Cela s’est traduit de manière naturelle dans son jeu, magnifié par ce revers à une main que l’on ne retrouve quasiment plus parmi les tout meilleurs du circuit – il est le seul du top 10 actuel à l’utiliser.

Quel peintre pour un match de Musetti ?

Si l’exécution de ce geste par le numéro 7 mondial ferait une très belle pose pour Michel-Ange, on peut aussi voir ses matchs comme des toiles de peinture. Pourquoi pas du Caravage, pour sa maîtrise des contrastes entre ombre et lumière, comme dans un match d’où jaillissent des tréfonds des échanges du fond du court quelques coups de génie qui vous font vous lever de votre siège. Ou alors de Botticelli, pour sa recherche du beau grâce à la parfaite harmonie entre lignes et couleurs, comme Musetti poursuit sa quête permanente de « l’équilibre entre l’élégance et l’efficacité », ainsi qu’il le disait toujours dans l’article de la Rivista Undici.

Un revers à exposer au Louvre, comme on dit.
Un revers à exposer au Louvre, comme on dit.  - Adam Pretty / Getty Images via AFP

Pour nous aider à trancher, nous avons fait appel à Fabrice Prenat, professeur de tennis depuis plus de 20 ans et artiste à ses heures perdues. Régulièrement exposé dans la région lyonnaise, il a réalisé un jour un portrait de Rafael Nadal, qu’il a pu offrir en personne au président de la Porte d’Auteuil au cours d’un déplacement à Manacor. Longtemps sensible à l’esthétisme du jeu, il reconnaît l’être « de moins en moins », davantage porté aujourd’hui « sur l’aspect mental de ce sport ». Mais il a tout de même sa petite idée sur le peintre qui pourrait mettre en valeur Lorenzo Musetti :

« « Je trouve que Musetti a presque l’élégance et la classe d’un Federer. Je verrais bien quelque chose de très détaillé, très figuratif, comme un portrait de Léonard de Vinci. Oui, si je devais donner un nom, c’est le premier qui me viendrait à l’esprit. Il pourrait être peint par De Vinci pour le détail, la précision. Je vois bien Musetti avec un petit col, un petit truc bien précieux. » »

Da Vinci, ça nous va bien aussi. Obligé de toute façon de rester dans la Renaissance, cette période qui colle si bien au patronyme de l’Italien. L’intéressé s’amuse de ces considérations artistiques. « Quand on est italien, on est élégant, faisait-il remarquer en souriant, mardi, après sa victoire en quart de finale contre Frances Tiafoe. J’ai un peu un style rétro, à l’ancienne. Malheureusement il n’y a plus beaucoup de joueurs qui jouent leur revers à une main. Pour moi, ça a toujours été naturel de prendre ma raquette comme ça et mes entraîneurs n’ont jamais tenté de me corriger. Ça a peut-être été la clé de mon succès. »

L’anti-Sinner

Pas seulement, mais cela lui offre sans doute une plus grande liberté sur le court par rapport à ses adversaires. Il n’y a pas seulement chez l’Italien la beauté du geste, mais aussi ce qu’il propose, ses variations, l’idée à laquelle personne n’avait pensé, ses initiatives parfois foutraques mais surtout déroutantes.

L’ancien directeur du tournoi Guy Forget le définit ainsi : « Il est dans la créativité en permanence. La question pour lui, c’est de trouver l’équilibre. Ce n’est pas facile quand on est dans ce style. Je monte, je "chipe", j’amortis, je lève, je vais à la volée… Mentalement, c’est beaucoup plus difficile de jouer comme Musetti que de jouer comme Sinner, en termes d’approche du jeu. Il faut une capacité à s’adapter hors normes. »

L’opposition de style avec l’actuel patron du circuit, Italien lui aussi, est totale. Les deux hommes ne viennent pas de la même partie de la Botte, et c’est comme si c’était inscrit dans leurs gènes. Jannik Sinner, c’est « l’Italien-Germain » venu du Trentin-Haut-Adige, tout au nord à la frontière avec l’Autriche, tempérament de glace et efficacité de robot.

Le numéro 1 mondial a bien conscience du contraste, d’ailleurs. Il le reconnaissait lundi après avoir éparpillé Andrey Rublev en 8e de finale. « Je suis heureux de ce que fait Lorenzo, il mérite tout ce qui lui arrive, déclarait-il. Je suis toujours le premier fan quand il joue, j’aime tellement son jeu. Hier [dimanche], j’ai regardé le match [contre Holger Rune], il a joué un tennis incroyable, totalement différent du mien, sans doute plus beau à regarder que le mien. »

On ne te le fait pas dire Jannik, même si la loi du milieu veut que le beau jeu soit celui qui gagne à la fin. Un concept qui a pu échapper par le passé à son compatriote, mais ce que ce dernier a apprivoisé petit à petit avec l’aide de son coach depuis qu’il est gamin, Simone Tartarini. Lorenzo Musetti, capable de sortir n’importe quel coup de sa raquette, a appris à faire le tri. Sa part d’ombre, comme tout artiste, rejaillit parfois, comme mardi lors de son quart de finale, quand il a envoyé de rage une balle dans une juge de ligne. Mais c’est bien la clarté qui domine ses toiles, désormais.

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Finaliste à Monte-Carlo, demi-finaliste à Madrid et à Rome, présent pour la première fois dans le dernier carré de Roland, l’Italien réalise une saison sur terre battue que seuls quatre joueurs ont été capables d’accomplir ces trois dernières décennies (Nadal, Djokovic, Murray et Zverev). En totale maîtrise de son terrain d’expression. « Il y a un parallèle géométrique entre un court de tennis et un tableau, expose Fabrice Prenat. Cette forme rectangulaire, c’est comme si le tennisman peignait sa toile sur le court. » Avec, chez Musetti, ce revers comme un coup de pinceau reconnaissable entre mille.