02:06
Monte-Carlo : « Gasquet ne ratait pas un revers », Squillari se remémore sa fameuse défaite contre l’ado Richard en 2002
Interview•En 2002, Richard Gasquet devenait le plus jeune joueur de l’histoire (15 ans et 10 mois) à remporter un match de Masters 1000. Son adversaire, l’Argentin Franco Squillari, se remémore cet épisode pour « 20 Minutes »Propos recueillis par William Pereira
L'essentiel
- En tournée d’adieu sur le circuit, Richard Gasquet s’apprête à disputer son dernier tournoi de Monte-Carlo. Symbolique, car c’est là-bas qu’il avait établi un record de précocité à ce niveau en battant Franco Squillari au premier tour, à 15 ans et 10 mois.
- Contacté par 20 Minutes, l’Argentin est revenu sur ce match entré dans la légende du tennis français et à l’origine des espoirs qui ont fini par peser trop lourd sur les épaules de Richard Gasquet.
- Squillari évoque le talent hors du commun de l’adolescent de l’époque, au revers insaisissable et à la fluidité naturelle propre aux joueurs les plus doués.
Avec la Une de Tennis Magazine sur Richard Gasquet à 9 ans, Franco Squillari fait partie malgré lui des grands coupables des espérances inassouvies autour du joueur français, le champion que la France continuera d’attendre. En 2002, l’Argentin, demi-finaliste à Roland-Garros en 2000, s’inclinait au premier tour du tournoi de Monte-Carlo contre l’ovni Richard, âgé de 15 ans et dix mois (7-6, 3-6, 7-5). Il s’agissait de la première victoire de Gasquet sur le circuit ATP et d’un record de précocité à un tel niveau. Entré dans la légende du tennis français, l’épisode est également resté gravé dans l’esprit de Franco Squillari, qui en sourit aujourd’hui, alors que le Français, en tournée d’adieu, s’apprête à disputer son dernier tournoi à Monaco.
Le fait qu’il s’agisse du dernier Monte-Carlo de Richard Gasquet renvoie forcément à votre affrontement en 2002. Ça ravive un souvenir douloureux ?
(Rires) Non, la réalité c’est qu’à 50 ans, c’est devenu un bon souvenir. Avoir joué contre Gasquet a fini par être une grande expérience, parce qu’aujourd’hui je peux dire que j’ai joué contre presque tous les grands de l’histoire du tennis, et je pense que Gasquet fait partie des grands du tennis pour toujours. Tout comme je peux aussi dire que j’ai battu Federer à deux reprises et que j’ai été battu par Nadal lors de son premier titre à Sopot, je peux aussi dire que j’ai été la première victoire de Gasquet dans le tennis professionnel. Evidemment à l’époque, je n’ai pas aimé perdre contre Richard parce que j’avais un très bon classement et que j’étais le favori.
Aviez-vous entendu parler de lui avant de rentrer sur le court contre lui à Monte-Carlo ?
Il était wild card en qualifications, où il avait battu Voinea et Davydenko. Donc j’avais entendu parler de lui, parce qu’il avait déjà obtenu d’autres résultats qui montraient qu’il était très bon. Au-delà du fait que j’étais l’un des 20 meilleurs joueurs du monde et qu’il avait 15 ans, c’était quand même un adversaire à surveiller. Mais tu te dis qu’à un moment donné, la perspective de gagner un premier tour à Monte-Carlo sur le court central avec le stade plein finirait par peser et mettre de la pression chez quelqu’un d’aussi jeune, surtout lorsqu’il joue contre quelqu’un de plus expérimenté.
Mais ça n’a pas été le cas…
J’ai revu le match seulement des années plus tard, parce que cette défaite a été douloureuse pour moi en raison de mon état d’esprit à l’époque. Après deux très bonnes saisons, de très haut niveau, perdre contre un joueur de 15 ans n’est jamais agréable, mais en voyant la carrière de Richard, la trajectoire qu’il a eue et le match lui-même, ça m’a apaisé. C’était trois heures de match où il n’a pas manqué une balle. Je me souviens avoir essayé de le forcer sur le revers, parce que je ne le connaissais pas très bien, donc je n’ai pas forcé sur son coup droit. Mon point fort était précisément de mettre beaucoup de pression sur son revers, mais il n’en ratait pas un seul.
Qu’est-ce qui vous a impressionné dans son match ?
Il était extrêmement solide. En fait, dans le cinquième jeu du troisième set, je me dis, « peut-être qu’il ressent un peu la pression », mais au final je pense que je l’ai ressentie plus que lui (rires). Les rôles étaient inversés, et il a vraiment joué à un très haut niveau dans ces derniers jeux du match, il n’a pas fait de fautes directes. Je pense que c’est la grande clé qui est restée avec lui tout au long de sa carrière. Il a toujours eu la caractéristique et le talent de jouer d’une manière très simple et naturelle, il ne ressentait que très peu l’usure physique des matchs.
C’était un premier tour mais le match était très long et pour moi très intense. Et j’ai senti que lui jouait avec une fraîcheur physique impressionnante. Ça m’arrivait aussi quand je jouais avec Guillermo Coria, le genre de joueurs qui ressentaient très peu l’usure physique des matchs grâce à la fluidité naturelle de leurs impacts, surtout en revers, dans le cas de Richard.
Vous parlez de son revers, qui est évidemment son coup signature. C’était son seul gros point fort ?
Il y avait autre chose. Ce jour-là, il faisait froid, le court était très lourd et pourtant ses balles sortaient avec beaucoup de profondeur et de vitesse en permanence. Ce n’était pas une coïncidence. Je me suis rendu compte au bout d’une heure qu’il avait un truc en plus, qu’il allait être très difficile à gérer. Non seulement il ressentait peu de pression mais en plus sa balle avançait beaucoup, avec énormément de longueur. Et c’est toujours difficile de jouer avec un adversaire avec une grande longueur de balle.
Comment vous voyiez son avenir à ce moment-là ? Vous l’imaginiez en vainqueur de Grand Chelem ?
À l’époque, je l’ai vu dans des tournois, il voyageait beaucoup avec son père. Ils travaillaient beaucoup, je me souviens qu’ils regardaient beaucoup de tennis, son père aimait être dans les tournois, regarder les matchs. Il a beaucoup appris et je pense qu’il lui a transmis cela. Richard était un grand travailleur, en plus d’avoir un très grand talent. Je pense qu’il a très bien travaillé et qu’il a eu une carrière spectaculaire. J’avais joué contre Nadal à Sopot, je demandais bien ce que ça allait donner. Pour Richard c’était un peu différent, au tour suivant à Monte-Carlo, il affrontait Marat Safin (défaite 6-4, 6-1). On ne fait pas de futurologie, mais on sait que l’on a en face de soi un joueur qui aura un niveau très élevé, ça ne fait que peu de doutes.
Justement. Comment peut-on distinguer un jeune joueur qui sera un futur grand champion d’un autre, peut-être plus à l’image de Richard, top joueur mais un cran en dessous ?
Ce qui différencie les bons, les très bons, et ceux qui font l’histoire, c’est précisément la façon dont ils jouent sous pression, comment ils maintiennent leur intensité, comment ils améliorent leur niveau dans les moments où d’autres hésitent. La façon dont les meilleurs joueurs de l’histoire jouent ces moments les plus importants, les matchs les plus importants, la façon dont ils grandissent au fur et à mesure qu’ils passent des quarts de finale aux demi-finales, à la finale, le fait de gagner un tournoi et de le valider la semaine suivante… il y a beaucoup de signes qui vous montrent qu’un joueur va faire partie d’une élite ou qu’il va être un crack.
Je me souviens de Juan Carlos Ferrero, qui était un joueur différent, Roger Federer aussi. Il était très audacieux, il jouait très bien sous pression. Après tant d’années à jouer ce jeu on apprend à distinguer ceux qui sont différents. Je n’aurais évidemment pas parié qu’un Nadal gagnerait autant de Grand Chelems, mais je savais qu’il avait quelque chose de très différent du reste.
A cet égard, vous pensez qu’à ce moment-là de l’histoire, l’idée d’une possible rivalité entre Rafa et Gasquet était justifiée ? Ou, au contraire, qu’on s’est trop enflammé ?
Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est qu’au fil des années, je pense que Gasquet a peut-être fini par assumer l’histoire que Nadal portait, tout comme Federer avec Nadal sur terre battue. Il a été décimé au fil des années. De toute façon, dans la mesure où Nadal remportait des Grands Chelems, je pense que cela a été un coup dur pour toute sa génération. Un ascendant. Je ne sais pas si c’est le cas pour Gasquet. Mais, évidemment, on s’attendait à ce qu’il y ait peut-être un peu plus de parité dans les affrontements entre Nadal et Gasquet. Elle n’a jamais été atteinte.


















