Coupe Davis: La France peut-elle mener la rébellion contre la nouvelle formule?

TENNIS La réforme envisagée par la Fédération internationale menace de dénaturer complètement la compétition préférée du tennis français…

Julien Laloye

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Yannick Noah et les Bleus vont tenter le doublé en Coupe Davis.
Yannick Noah et les Bleus vont tenter le doublé en Coupe Davis. — Christophe Ena/AP/SIPA

Une indignation collective à faire rougir d’envie l’intersyndicale des cheminots de la SNCF. Depuis qu’il a appris la proposition de réforme de la Coupe Davis avancée par la Fédération internationale (une compétition organisée sur une semaine en fin d’année dans un lieu unique, fin des rencontres à la maison et des matchs en cinq sets), le tennis français est vent debout sur des échasses.

Arnaud Clément, l’ancien capitaine des Bleus, n’a pas mis 30 secondes à nous rappeler pour partager sa sidération.

Je suis effondré. Ils ont décidé de tuer l’épreuve. La Coupe Davis, c’est l’ambiance des matchs à domicile ou à l’extérieur, une certaine dramaturgie, des week-ends qui se jouent sur le dernier set du dernier match. Contre un gros chèque, on accepte de sacrifier ça pour aller jouer un France-Etats-Unis devant des tribunes à moitié vides en Asie ou ailleurs ? C’est incompréhensible. On n’est jamais consultés pour ce type de décisions, mais il faut que les joueurs, les capitaines, les anciens capitaines s’expriment tous ensemble pour revenir sur cette réforme ».

Cette dernière doit encore être validée lors de l’assemblée générale qui se tiendra l’été prochain à Orlando, et ce n’est pas une caisse d’enregistrement. L’an passé, les fédérations ont choisi de torpiller une réforme d’ampleur pratiquement équivalente à quelques voix près (vote à la majorité des 2/3, soit 66,6 % des voix exigées pour un résultat de 63,54 %), c’est donc qu’il y a la place pour fomenter la révolte dans les mois qui viennent. Deux-trois petites conditions quand même. La plus importante ? Comprendre à quel petit jeu d’alcôve participe Bernard Giudicelli.

Le drôle de jeu du patron de la FFT

Le président de la Fédération française de tennis (FFT) assurait encore à 20 minutes en janvier que l’épreuve serait revalorisée sans perdre son essence. Pourtant, celui qui est aussi chairman du board de la Coupe Davis a voté la proposition de réforme sans sourciller, et on peut imaginer qu’il a largement œuvré à son élaboration au vu de sa position dans les instances. « Giudicelli joue sa propre partition », confie un connaisseur de l’institution. « Il a d’abord dit qu’il était pour la finale neutre, puis il a viré de bord pour apparaitre comme le sauveur lors de l’assemblée générale en prenant position publiquement contre la réforme ».

Certains y voient un tour de passe-passe destiné à savonner la planche de David Haggerty, le président de la Fédération internationale (ITF). Ce dernier doit remettre son siège sur le gril en 2019, et Bernard Giudicelli n’a jamais caché qu’il visait sa place, à terme. « Il rêve d’être président lorsque Paris accueillera les JO-2024 », indique-t-on en interne. Un échec de cette réforme « visiblement préparée dans une forme de précipitation » ouvrirait un boulevard à Giudicelli dès 2019, d’où cette énième volte-face au dernier moment. C’est du Machiavel ? Les généraux corses ont déjà prouvé que question stratégie, ils savaient faire.

En résumé, pour ceux qui ont décroché : la France est le pays le plus attaché à la Coupe Davis dans son format actuel, et c’est son président qui organise les funérailles. Une schizophrénie qui n’a pas manqué de surprendre André Stein. Le président de belge a été l’un des premiers à réagir au projet de réforme avec véhémence. Il précise sa pensée à 20 minutes : « Avec Bernard, on s’est toujours opposé à une formule pareille. Dans toutes nos discussions, il s’est dit favorable au maintien des rencontres entre deux nations à domicile ou à l’extérieur. Peut-être peut-on encore amender ce projet. Il faudrait qu’au moins la moitié des Européens soient d’accord pour ça ».

Une réforme réclamée et initiée par les cadors

Enfin, la moitié de leurs joueurs, surtout. Chez les Belges, puisqu’on en parle, c’est David Goffin qui fait la pluie et le beau temps, « on s’est parlé mardi, explique Stein. Lui aussi trouve que c’est dommage de ne plus avoir l’ambiance des matchs à domicile mais il m’a dit aussi que c’était une bonne chose que l’épreuve soit raccourcie, ça lui fait trop de matchs à jouer ». En clair, il n’est pas contre, et c’est le message envoyé par tous les cadors qui ont lâché la Coupe Davis depuis un bail. Djokovic et Murray sont derrière le projet porté par Piqué. Quant à Nadal, il s’est raccroché aux wagons : « Quand quelque chose ne fonctionne pas, il faut chercher de nouvelles solutions et cela dure depuis des années. C’est une bonne initiative qui peut fonctionner ».

Ce n’est pourtant qu’une question de génération. Les anciens, qui ont tous soulevé le trophée au moins une fois, ne la jouent plus pour épargner leurs petits corps meurtris par des années de service. Les plus jeunes, sans exception, (Pouille, Zverev, Kyrgios, Shapovalov, Kachanov…) s’y collent sans pinailler, ce qui veut bien dire que le format du moment ne rebute pas l’intégralité du circuit. Pour mettre d’accord tout ce petit monde, l’ITF a dégainé l’arme nucléaire :  des dollars à se vautrer dans la luxure sans états d’âme (3 milliards sur 25 ans). René Stammbach, vice-président de l’ITF, joint par 20 Minutes :

Il y a deux choix possibles. Soit on garde la tradition et on perd de l’argent, Soit on perd la tradition et on prend l’argent qu’il y a sur la table. Aujourd’hui, les meilleurs joueurs ne veulent plus disputer l’épreuve telle qu’elle est. Bien sûr, il y a quelques pays traditionalistes comme la France qui gagnent déjà de l’argent et ceux-ci ne seront pas d’accord, mais l’ITF, c’est 210 pays membres qui nous ont donné les pleins pouvoirs pour imaginer une réforme de la Coupe Davis qui aille dans le sens de l’intérêt général ».

La manne financière, argument imparable ? Comme Arnaud Clément, on attend de voir si ça suffira à convaincre les joueurs de payer une dernière tournée après une saison harassante (« Vous pensez sérieusement que les meilleurs vont aller au bout du monde après le Masters de Londres fin novembre ? »), mais cela semble suffisant pour emporter le vote des petites fédérations, celles-là mêmes qui avaient repoussé le premier projet de réforme proposé l’an passé. Exemple avec la Tunisie, qui compte les deux meilleurs joueurs d’Afrique du Nord (Jaziri chez les hommes, Jabeur chez les femmes).

Une manne financière considérable pour les petites fédérations

« On a besoin que le tennis soit populaire en Tunisie et la Coupe Davis est indispensable pour ça, explique Selma Mouelhi, la présidente de la fédération. En janvier, on a reçu la Finlande La rencontre était diffusée sur la première chaîne du pays et c’était la première fois qu’on a rempli les gradins, avec 2.500 personnes. Mais même si l’ITF nous aide, ce n’est pas vraiment rentable parce qu’on a du mal à attirer les sponsors ». La dirigeante ne préfère pas encore se positionner sur la nouvelle formule envisagée. « C’est un sujet qui dépasse le cas de la Tunisie et qui doit être abordé de manière collective par tous les pays de la confédération africaine ».

Ceux-ci auront du mal à prendre part à la croisade tricolore. Ils continueront à pouvoir organiser des rencontres à la maison pour susciter des vocations, avec l’espoir lointain de participer un jour au grand raout de fin de saison qui ne concerne que les 18 meilleures nations, tout en étant généreusement récompensés de leur soutien par le nouveau contrat signé avec Kosmos. Cela ne fait plus grand monde pour défendre la position française, du moins celle des joueurs : une Coupe Davis en l’état mais disputée tous les deux ans, avec qualification automatique en quarts de finale pour les deux finalistes.

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« C’était aussi mon idée lorsque je me suis porté candidat à la présidence de l’ITF, regrette René Stammbach. Mais le projet qui existe aujourd’hui a peu de chances de changer. C’est à prendre ou à laisser, en quelque sorte ». Vu l’argent qu’il y a à prendre, justement, on ne se fait guère d’illusions sur la fin de l’histoire. Sortez les mouchoirs.