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« Rugueux », « frontal », pourquoi ça tape aussi fort contre les Boks ?

France - Afrique du Sud : « Quand tu les joues, ça pique »… Pourquoi ça tape toujours aussi fort contre les Boks ?

rugbyLes Sud-Africains, qui se retrouvent sur la route des Bleus dimanche en quart de finale de la Coupe du monde, basent leur jeu avant tout sur la dimension physique. Un héritage culturel bien ancré dans cette équipe
Nicolas Camus

Nicolas Camus

L'essentiel

  • Le XV de France se prépare à affronter l’Afrique du Sud, dimanche, en quart de finale de la Coupe du monde.
  • Le match s’annonce particulièrement rude, à l’image du choc de novembre dernier entre les deux équipes, qui avait été un sommet d’intensité.
  • Une habitude, de toute façon, avec ces Springboks, qui ont cette dimension combat inscrite dans leur ADN depuis plus d’un siècle.

Un souvenir comme une série de flashs, des corps qui s’entrechoquent, quelques beignes qui se perdent au passage, une baston sans nom pour arracher le moindre mètre à l’adversaire. C’était en novembre dernier, à Marseille, théâtre du dernier France-Afrique du Sud en date, un combat acharné marqué par cinq protocoles commotion, trois blessés et un carton rouge de chaque côté. La rencontre a marqué les esprits. Elle est encore inscrite profondément dans les carcasses des joueurs au moment où ils s’apprêtent à se retrouver, dimanche, en quart de finale de Coupe du monde.

« Partout, tout le temps, sur chaque ballon, de la 1ère à la 80e minute »

« C’était féroce, oui, confirme le deuxième ligne Thibaud Flament sans trop se forcer. C’était un match intense, rugueux, frontal. Mais on n’avait pas été surpris, et on s’attend à la même chose dimanche. » Si les Français n’ont pas à rougir de leur répondant en matière de « combat », les Sud-Africains en sont historiquement les rois. Jouer les Springboks a toujours été une invitation à la castagne. Et gare à ceux qui se pointeraient en retard ou pas tout à fait prêts pour la petite sauterie. L’ex-international Kevin Gourdon résume la sucrerie :

« Quand tu joues les Sud-Africains, tu sais que si t’es pas réveillé, tu vas te faire rouler dessus. Dans l’engagement, il n’y a pas photo par rapport aux autres nations, c’est sans commune mesure. Du 1 au 15, personne ne passe au travers dans ce secteur. C’est leur marque de fabrique et quand tu les joues, ça pique. » »

Pas vraiment un scoop. C’est dit et redit depuis que l’affiche de ce quart de finale a été officialisée, l’Afrique du Sud, « c’est physique », « ça tape fort ». Mais comment est-ce que ça se matérialise quand on est sur le terrain ? L’ancien troisième ligne n’a pas oublié les quatre matchs disputés en l’espace de quelques mois, en 2017. Trois défaites sèches à Durban, Pretoria et Johannesburg en juin, puis une petite dernière pour la route en novembre, à la maison. « Ça avait été compliqué, surtout chez eux, en altitude, on avait eu du mal à s’acclimater et on s’était fait rouster comme il faut, reconnaît Gourdon. On n’avait pas existé. »

Les Boks ne tolèrent aucun relâchement, et le plus déprimant, c’est qu’il n’y a jamais de temps faible. « Il n’y a pas de zone neutre, où tu te dis que tu pourras être un peu tranquille pour sortir les ballons. Avec eux, c’est partout, tout le temps, sur chaque point d’impact, sur chaque ballon, de la 1ère à la 80e minute, décrit encore l’ancien Rochelais (19 sélections). C’est ça vraiment qui est marquant dans cette équipe. »

Une densité qui vient de loin. La « physicalité », un des nombreux mots inventés par le staff tricolore et qu’on entend beaucoup cette semaine (dérivé de l’anglais « physicality », qui désigne la force, la puissance des joueurs), est inscrite dans l’ADN des Springboks. « C’est leur carte d’identité, explique Julien Migozzi, chercheur à l’Université d’Oxford et spécialiste de l’Afrique du Sud. Il y a plusieurs styles de rugby dans ce pays mais celui qui a toujours dominé, la vitrine, c’est le rugby afrikaans, qui est un rugby minimaliste, violent, basé sur l’occupation du terrain avec du jeu au pied, une prise de risque minimale et un accent mis sur le défi physique, notamment devant. »

L’héritage afrikaner

Joli tableau, qui nécessite un bref rappel historique. Les racines du rugby en Afrique du Sud remontent au 19e siècle, lorsqu’il est importé par des soldats britanniques. Les Afrikaners, descendants des colons en grande majorité néerlandais, s’en sont vite emparés et ont construit un jeu à leur image. C’est un peuple de fermiers, dont les ancêtres se sont approprié des terres en matant dans le sang les révoltes indigènes, puis qui a lui-même été tyrannisé par les Britanniques à la fin du 19e. Il est l’un des premiers à avoir été massivement enfermé dans des camps de concentration, à l’issue de la seconde guerre des Boers (1899-1902).

« Tout ça, l’histoire de cette communauté afrikaner, le mythe qu’elle s’en est créée, le rapport à la terre, à l’effort, à la religion, et le développement d’une culture volontiers masculine, voire macho, se magnifie dans le rugby, reprend le chercheur. Ce sport est perçu comme la vitrine sociale du champion, de l’effort, du labeur, qui célèbre l’homme dans sa version la plus brute. » Un peu comme quand chez nous, Anthony Jelonch et Antoine Dupont mettent en avant leurs origines gersoises pour expliquer leur opiniâtreté, leur côté dur au mal, « sauf qu’en Afrique du Sud c’est puissance 1.000 », assure Julien Migozzi.

Palette élargie

Aujourd’hui encore, cette dimension persiste. Elle constitue le socle du jeu sud-africain, celui sur lequel elle se repose quand ça tangue un peu, comme avant la Coupe du monde 2019. Après deux ans de galère sous les ordres d’Allister Coetzee, les Boks du pompier Rassie Erasmus étaient revenus aux bases et avaient fini par broyer tout le monde. Les choses ont un peu évolué, depuis. Désormais en duo avec Jacques Nienaber, Erasmus a insufflé davantage de liberté dans le jeu, notamment avec l’avènement de l’ouvreur Manie Libbok, formé à un autre courant du rugby sud-africain, plus joueur, moins prévisible.

« Ils ont un rugby moins monolithique qu’avant, parce qu’on retrouve chez eux les différentes manières de jouer au rugby, celle des populations noire et métisse, observe Julien Migozzi, qui a lui-même fréquenté les terrains lors de ses années passées là-bas. De manière générale, plus il y a de personnes de couleurs dans l’équipe et le staff, plus le rugby sud-africain élargit sa panoplie. » Ce qui est clairement la tendance des dernières années.

Manie Libbok lors du match entre l'Afrique du Sud et les Tonga, le 1er octobre 2023 à Marseille.
Manie Libbok lors du match entre l'Afrique du Sud et les Tonga, le 1er octobre 2023 à Marseille.  - Steve Haag Sports//SIPA

Attention, on ne parle pas non plus d’une soudaine transformation des maçons sud-africains en agneaux. Le fameux socle est toujours là. Il fallait écouter le pilier Trevor Nyakane parler de la mêlée, dimanche en conférence de presse, pour saisir la passion de ces joueurs pour la baston. « Une bonne mêlée, c’est un coup de boost énorme pour tes coéquipiers sur le plan psychologique. On est fiers de notre mêlée et de notre domination en conquête. On travaille dur avec Daan [Human, le coach des avants]. On a de bonnes courbatures dans les jambes à force de les répéter avec lui. »

La perspective d’affronter les Bleus, aussi, pourrait pousser les Boks à revenir aux bonnes vieilles méthodes. Le retour dans le groupe du demi d’ouverture Handré Pollard, à la faveur de la blessure du talonneur Malcolm Marx, mi-septembre, peut se lire dans cette optique. Pollard est l’un des grands artisans du sacre de 2019, un numéro 10 aussi affriolant qu’une visite chez le dentiste pour une rage de dents, mais sacrément efficace au pied.

NOTRE DOSSIER XV DE FRANCE

« Libbok est plus dans la vitesse, l’offensive, Pollard dans la stratégie, analyse l’entraîneur de l’attaque Laurent Labit. L’un ou l’autre, ce sera une menace pour nous, mais de toute façon c’est un quart de finale, on sait que ce sera d’abord du combat. » « Cette équipe marque ses adversaires. La rencontre sera d’une intensité assez rare », projette de son côté William Servat. Avant d’ajouter, sourire en coin : « J’espère qu’ils ont prévu du monde dans le staff médical sur le côté parce qu’à Marseille, ça faisait la queue au protocole commotion. » En ce qui nous concerne, on sera très bien en tribunes.