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France - Uruguay : Le Nord, une « terre historique » de rugby qui ne demande qu’à grandir
rugby•Les Bleus affrontent l’Uruguay jeudi à Lille, dans une région peu réputée pour sa culture rugby malgré un long passé communNicolas Camus
L'essentiel
- Le XV de France affronte l’Uruguay pour son deuxième match de poule de la Coupe du monde, ce jeudi à Lille.
- Un vrai événement pour la région des Hauts-de-France, sevrée de rugby de haut niveau malgré une riche histoire avec ce sport.
- Les acteurs locaux espèrent que cette rencontre, et plus globalement ce Mondial en France, va les aider à développer la pratique, ce qui est un des objectifs de la FFR.
De notre envoyé spécial à Lille,
Pour un peu, on se serait attendu à voir Frédéric Lopez débarquer, chemise de baroudeur en lin à moitié ouverte et chaussures de rando aux pieds, pour ouvrir la voie aux Bleus quand ils sont arrivés à la gare de Lille Europe mardi matin. Le présentateur de « Rendez-vous en terre inconnue » aurait été parfait – dans notre imagination en tout cas – pour guider un groupe qui n’avait jamais mis les pieds dans une région où on s’enjaille bien plus sur les Corons que la Pena Baiona.
Le XV de France y est déjà venu, certes, et la dernière fois il n’y a pas si longtemps, en 2018. Une autre époque tout de même, celle du très oubliable mandat de Jacques Brunel, et aucun joueur de l’équipe actuelle n’en était. « Ce sera ma première fois, reconnaît celui qui sera capitaine sur la pelouse lilloise, Anthony Jelonch. C’est vrai que quand on est du sud-ouest comme moi, on pense plutôt que c’est une région de foot. Mais on est très contents de venir ici. » Les Bleus ont bien des raisons de l’être, car contrairement à la croyance populaire, on a bien affaire à une région de rugby (aussi).
« J’entends tout le temps dire qu’on n’est pas une terre historique, mais si, on l’est », défend Sébastien Carrez. A ses interlocuteurs, le président de la Ligue des Hauts-de-France aime rappeler les faits : Proximité avec le Royaume-Uni oblige, c’est par le nord qu’a débarqué le ballon ovale dans nos contrées, avant de filer s’enraciner un peu plus au sud. La région compte plusieurs clubs centenaires, comme Amiens, Compiègne, Beauvais ou Arras. « Le rugby existe de très longtemps chez nous. Après, il n’est pas le sport numéro 1, c’est une évidence, et on manque de visibilité car on n’a pas de club en Top 14 ou Pro D2, reprend le dirigeant. Pour autant, il est bien implanté sur le territoire. » La région compte en effet 65 clubs répartis sur ses cinq départements, et près de 11.500 licenciés.
Après le dépôt de bilan du Lille Métropole Rugby alors qu’il devait monter en Pro D2, en 2016, le principal club de la région est aujourd’hui l’Olympique Marcquois Rugby (OMR). Pensionnaire de Nationale 2 (4e division), il vise la deuxième division dans les quatre, cinq ans. Indispensable afin de représenter une vraie locomotive pour le rugby régional et « développer l’image autour de ce sport », estime le président de l’association Grégory Delpierre, qui n’oublie pas de mentionner le rôle du Stade Villeneuvois chez les filles. Une vraie référence nationale pour le coup, avec son titre de championne de France Elite (D1) obtenu en 2016.
« On ne peut pas grandir seul »
L’OMR met l’accent sur la formation de joueurs du cru, qui constituent l’ossature de son effectif – sans s’interdire de recruter à l’extérieur, voire à l’étranger, puisqu’on compte des Gallois, des Ecossais, des Sud-Africains et des Portugais dans le groupe. Le club se structure avec ambition et a passé la barre des 600 licenciés. En attendant d’inscrire ce repère pour de bon sur la carte, la population locale est montée massivement dans le train de cette Coupe du monde.
Pour le match d’ouverture contre les All Blacks, les bars des grandes villes étaient pleins, mais pas seulement. « Je viens de la Somme, j’ai été très surpris d’apprendre que beaucoup de villages avaient mis en place une retransmission publique », observe Sébastien Carrez. Des dizaines de clubs ont ainsi profité de l’événement pour régaler leurs licenciés et tenter d’apprivoiser un nouveau public.
La fête dans les clubs du coin
A Saint-Omer par exemple, les joueurs et joueuses ont organisé des ateliers pour initier les non-connaisseurs aux règles et aux enjeux, avant de regarder le match tous ensemble. Une belle réussite, puisque 1.600 personnes sont venues, nous raconte Nathalie Boddaert, bénévole au Rugby Club Audomarois depuis 20 ans. « On n’avait jamais vu ça », s’enthousiasme-t-elle. Effet immédiat, beaucoup de gens sont venus ce mercredi inscrire leur enfant pour la saison. « On espère que ça va leur plaire et qu’on va les garder », sourit la bénévole.
La région possède également sa branche officielle de la Fédération française des supporters de rugby. L’association s’appelle « les Ch’tis Diables » et met un point d’honneur à être présente également pour le rugby local. Depuis 10 ans, sa grosse cinquantaine d’adhérents parcourt le territoire pour soutenir l’OMR, les filles du Stade Villeneuvois et le principal club de rugby fauteuil. « Il y a un vivier important dans la région, note son président, Frédéric Beuf. Le rugby est en train de se structurer, il y a plein de petits clubs avec de plus en plus de licenciés, notamment des jeunes. »
Le prosélytisme quotidien à la machine à café est en train de payer
Passionné depuis l’enfance, dans les pas d’un père qui ne ratait jamais un match du Tournoi des V Nations, Frédéric Beuf ne pensait pas qu’il trouverait des fans de rugby en émigrant de Paris vers Marchiennes (Nord), en 2006. « Je ne savais même pas qu’il y en avait ici, je l’ai découvert un peu par hasard, grâce à ma femme qui m’a fait la surprise de m’emmener à un match du LMR. Ça m’a permis de rencontrer des gens, discuter, et au final de créer cette association pour encore mieux vivre cette passion. »
Il note, peu à peu, un intérêt grandissant pour ce sport ces dernières années. Et veut y voir justement une raison d’être supplémentaire pour ses « Ch’tis Diables ». « Notre rôle est encore plus important pour transmettre à ceux qui ne les connaissent pas encore les valeurs fondamentales du rugby, le partage, la convivialité, le fair-play, insiste-t-il. On n’a pas envie que ça déborde comme dans d’autres sports. »
Le quinquagénaire se fait plus léger à l’évocation de ses collègues de travail. Le prosélytisme quotidien à la machine à café est en train de payer. « Ils sont très foot, il ne s’y intéresse pas du tout d’habitude mais là j’ai appris qu’ils s’étaient retrouvés dans un bar vendredi soir pour regarder le match », rapporte-t-il avec une pointe de fierté. Pour eux comme pour tous les enfants du coin qui découvrent ce sport, le plus dur sera certainement de faire perdurer ce regain d’intérêt au-delà de période dorée de la Coupe du monde.
NOTRE DOSSIER XV DE FRANCEC’est là que le XV de France pourrait aider. « Avec le staff, on a une dette envers cette région, admettait Fabien Galthié mardi en arrivant. On a passé beaucoup de temps dans le sud, avec les clubs, et je recevais des messages d’ici pour me demander quand on allait venir. Notre devise est de rassembler, de fédérer et de partager avec tous les Français. Alors on est heureux d’être là et on va faire mieux avec le temps, on reviendra ici pour travailler avec les clubs et les écoles de rugby, pour partager encore plus. »
Une déclaration qui colle bien avec avec les promesses du nouveau boss de la Fédération française, Florian Grill. L’idée générale, proclame-t-il, est de « relancer le rugby par la base et de l’implanter partout ». Cela vaut pour les Hauts-de-France comme pour la Bretagne, le Centre-Val de Loire ou le Grand Est. La Fédé ne veut plus laisser de territoire de côté, et profiter de l’élan de ce Mondial pour embarquer le pays.
Un dessein pour lequel milite activement Sébastien Carrez en sa nouvelle qualité de vice-président de la FFR. « On a besoin de l’équipe de France, et de haut niveau en général, pour faire vibrer les gens, les aculturer », dit-il, pas peu fier déjà d’avoir obtenu que le France-Italie du prochain Tournoi des VI Nations se joue aussi à Lille. Deux matchs des Bleus à six mois d’intervalle ? Attention, la région va finir par y prendre goût.


















