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« Naturelle et instinctive », la chistera est-elle le geste frisson du rugby ?

France-Angleterre : « Naturelle et instinctive », la chistera est-elle le geste frisson indispensable sur un terrain ?

RugbyLa chistera, à l’image de celle réalisée par Nolann Le Garrec face aux Gallois, requiert une prise de risque unique à très haut niveau
Antoine Huot de Saint Albin

Antoine Huot de Saint Albin

L'essentiel

  • La France affronte l’Angleterre, ce samedi (21 heures), lors de la dernière journée du Tournoi des VI Nations.
  • Fabien Galthié fera de nouveau confiance à Nolann Le Garrec à la mêlée. Le n°9 avait réalisé une superbe prestation face aux Gallois, avec notamment une superbe chistera.
  • Ce geste technique est-il uniquement la marque des grands joueurs ?

Attention, ce geste technique a été réalisé par un professionnel, n’essayez surtout pas de la reproduire chez vous. Vitres brisées, ballons perdus, tour de reins, parents excédés face aux tentatives de leurs rejetons… La crise couve en France depuis que le pays tente de reproduire le bijou réalisé par Nolann Le Garrec face aux Gallois il y a une semaine : une passe aveugle dans le dos d’une trentaine de mètres, qui porte le doux nom de chistera, en hommage au geste réalisé par des pratiquants de chistera ou de cesta punta, en pelote basque.

Le Breton Le Garrec, de nouveau titulaire pour affronter l’Angleterre ce samedi à l’occasion de la dernière journée du Tournoi des VI Nations, a grandi bien loin du Pays basque, mais il maîtrise ce geste à merveille. Au point de ressembler à un vrai pelotari ? Pas loin, selon Alain-Yves Detroyes, président du club Paris Euskal Pilota, lui même ancien rugbyman, qui cherche justement à remettre le trophée du Chistera d'or au Racingman : « Son geste ressemble vraiment à celui d'un pelotari, on part de dos et on arrive de face, ce qui permet de faire accélérer la pelote, ou le ballon dans ce cas là. La dextérité, l'adresse, la manipulation du ballon, il y avait tout. »

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Avec ce geste fou, Nolann Le Garrec vient rejoindre une petite caste de demi de mêlées français docteurs en la matière, comme Baptiste Serin, Dimitri Yachvili ou Jean-Baptiste Elissalde. Plongée dans l’art « so french » de la chistera longue distance qui fait pleurer de jalousie les anglo-saxons bien propres sur eux qu’on va affronter ce week-end.

« Tu ne travailles pas la chistera pour jouer le week-end »

Joint par 20 Minutes, le demi de mêlée de La Rochelle Teddy Iribaren, auteur d’une chistera de légende face au Munster en 2020 et qui a côtoyé Le Garrec au Racing 92, ne veut pas jeter trop de fleurs à la profession :

« Chaque demi de mêlée joue avec ses qualités, même si c’est vrai qu’un n°9 doit avoir une technique individuelle très élevée. Mais il y a des 9 un peu moins techniques qui compensent par des physiques un peu atypiques, qui sont plus porteurs de ballons. Nolann fait partie de ceux qui puent le rugby et qui sont bons dans tout. Mais je ne suis pas sûr que ça soit un geste indispensable à avoir pour un demi de mêlée. » »

Pourtant, il est bien utile à avoir dans sa besace pour sortir notamment de pression dans de petits espaces ou libérer un ballon qui traîne aux abords d’un regroupement. « C’est vrai que ça peut servir par moments, mais ce n’est pas primordial pour le poste, donc on ne le travaille pas au quotidien, répond James Hart, ancien demi de mêlée du Racing 92, du Munster ou de Biarritz, aujourd’hui à Limoges (Nationale 2). Tu ne te dis pas à l’entraînement qu’il va falloir que tu travailles ta chistera pour jouer le week-end. Moi, ça ne m’est jamais arrivé de faire ce geste comme Nolann. »

Des artistes freinés

La chistera serait un peu comme la roulette au football, l’apanage des joueurs très techniques, avec un talent presque inné, qui viennent par-ci par-là pour régaler les spectateurs. « On a passé notre enfance, notre vie à avoir un ballon entre les mains, du coup, c’est devenu un geste instinctif, développe Iribaren. A force de s’amuser à le faire, à le répéter, on peut le sortir en match, et c’est presque devenu naturel. Il faut parfois nous tempérer, parce que sinon on en ferait un peu trop souvent. »

Dans le rôle du méchant loup qui vient brimer les artistes, les entraîneurs, évidemment. Car si la chistera option longue distance reste magnifique, elle est aussi risquée, très risquée. Alors, certains joueurs, même les plus grands, n’osent parfois pas franchir le pas. Nolann Le Garrec a d’ailleurs dû voir sa carrière internationale défiler dans sa tête en espérant qu’aucun Gallois ne vienne intercepter cette ogive sol-air à destination de Thomas Ramos.

« Si c’était à refaire, je referais exactement la même chose, a expliqué Le Garrec à Midi Olympique. Il y a une part de réussite, c’est un peu à pile ou face. » Et, visiblement, son coach au Racing 92 n’est pas le type de personne à aimer lancer une pièce en l’air. « C’est ce genre de choses sur lesquelles me reprenait Stuart Lancaster, en début de saison : "Fais simple, Nolann, fais simple", a raconté le Breton. Il a dû trembler, devant sa télé. »

Impossible à anticiper pour la défense

« Les entraîneurs, ils n’aiment pas trop ça, mais comme ce sont des gestes instinctifs, ça marche souvent. Après, il vaut mieux que ça marche… », en rigole Teddy Iribaren, plaqué sur le coup par James Hart, hilare : « Teddy, il était capable d’en lâcher deux, trois, c’est quelqu’un qui est très fort à ça, normal que les coachs puissent le freiner. Déjà que pour la moitié des joueurs de rugby, c’est dur de faire une passe de gauche à droite, si tu rajoutes une chistera là-dedans, ça devient compliqué. »

Reste que, au-delà de la beauté du geste et des frissons qu’elle procure aux coachs, elle reste aussi redoutable pour les défenses, pas vraiment préparées à voir un ballon traverser le terrain à une vitesse supersonique. « Les adversaires ne s’y attendent jamais, car quand t’es dos à la défense, la chistera est le seul moyen pour donner un avantage à l’attaque, et la défense se retrouve sur les talons, car elle ne peut pas l’anticiper, conclut Iribaren. Faire une chistera de dos, la puissance qu’on arrive à y mettre, c’est quelque chose. T’arrives à avoir de la longueur, c’est la précision qui est un peu plus compliquée à trouver. » Tant qu’elle ne finit pas dans les bras d’un Anglais samedi…