Ce si violent rugby (5/5) : «Un projet basé sur la vitesse», l’espoir vient-il de nos champions du monde -20 ans?

INTERVIEW On a parlé avec David Darricarrère, l’entraîneur de l’équipe de France des -20 ans, championne du monde l’an passé avec un jeu basé sur la vitesse

B.V.

— 

Les Bleuets champions du monde autour de Romain Ntamack
Les Bleuets champions du monde autour de Romain Ntamack — AFP
  • Dans le cadre du VI Nations, 20 Minutes s'intéresse à la question de la violence dans le rugby au travers d'une série d'articles.
  • Le dernier est une interview de David Darricarrère, l’entraîneur de l’équipe de France -20 ans, championne du monde en 2018.

Le rugby doit changer. L’année 2018 a été marquée par le décès de quatre jeunes joueurs de rugby, alertant sur la violence des chocs d’un sport qui ne se reconnaît plus. Chaque semaine de match pendant le tournoi des VI Nations, 20 Minutes vous propose un article pour évoquer la course au tout-physique dans le monde du rugby. Dernier épisode : l’espoir vient-il de la jeune génération ? On a interviewé David Darricarrère, l’entraîneur des -20 ans français, champions du monde en titre.

Il existe donc une équipe de France capable de battre en l’espace d’un mois l’Afrique du Sud, l’Irlande, la Nouvelle-Zélande et l’Angleterre. Et non, il ne faut pas remonter à l’époque de Paparemborde ou celle de Sella, juste à l’an dernier. Au terme d’un tournoi fabuleux, l’équipe de France des -20 ans est devenue championne du monde. Avec un jeu léché, rapide, loin des stéréotypes d’affrontement que le rugby actuel nous propose.

Alors que l’équipe de France peine à trouver son identité de jeu, 20 Minutes a décidé de conclure cette série par une note d’espoir : et si la génération de Romain Ntamack ou Demba Bamba – tous deux déjà passés avec la grande équipe de France - apportait à notre rugby la révolution dont il a besoin ? Pour répondre à cette question, on a interrogé le sélectionneur de cette équipe, David Darricarrère.

Sur quel terreau l’équipe de France -20 ans a-t-elle bâti son titre mondial ?

Déjà, ce sont des garçons d’une grande qualité technique et physique, c’est le premier point. Ils ont un très bon niveau de rugby. C‘est aussi une génération de passionnés, ils aiment viscéralement ce sport, ils s’y intéressent beaucoup et font tous les efforts sur le terrain et en dehors pour que tout se passe bien. Ensuite, évidemment, cette équipe-la s’est formée dans les feu pôles espoirs : ils se connaissaient tous par cœur, s’entendaient très bien et avaient passé beaucoup de temps ensemble.

Et d’un point de vue du jeu ?

On avait basé notre projet sur la vitesse. C’est un bien grand mot mais c’est surtout toutes les formes de vitesses. Que ce soit la vitesse de déplacement, de réaction, d’exécution. On a travaillé énormément techniquement sur la vitesse du ballon, sur la vitesse de jeu sans ballon : ce qu’on fait quand on n’a pas le ballon, à quelle allure on le fait. Les joueurs ont complètement adhéré à ce projet. Ils étaient à fond dedans.

Dans le débat actuel sur le jeu trop violent, trop stéréotypé rentre-dedans, vous êtes la preuve qu’on peut produire un autre type de jeu…

Bien sur qu’on peut le faire ! Il faut évidemment trouver un équilibre, mais ce fil conducteur-là nous paraît indispensable pour le rugby de haut niveau. C’est quelque chose sur lequel on est tombé d’accord très vite à l’intérieur du staff et on a basé tout notre travail technique et physique sur ce thème-là. On est persuadé que c’est le rugby de haut niveau qui demande ça. C’est déjà le rugby d’aujourd’hui. Les Néo-Zélandais, ils font tout plus vite et ils font tout très bien. C’est vers ça qu’il faut tendre je pense et bien sûr qu’on sait le faire. Le vivier est là et d’autres générations arrivent derrière.

La génération championne du monde que vous avez eu est-elle arrivée avec des dispositions particulières ou vous vous êtes dit « changeons leurs habitude tant qu’ils sont encore modulables » ?

Ces gamins-là ont suivi une formation qui leur a permis de jouer ce type de rugby. Mais il faut vouloir leur faire jouer ce type de rugby aussi. Il y a une grande réflexion à mener là-dessus : quel jeu et avec quels joueurs ? C’est une question importante à se poser au niveau de la formation. Je pense que ça doit se passer bien avant qu’ils aient 20 ans. Dès l’école de rugby, sur les modèles d’entraînement, il faut tendre vers plus de précision technique et de réponses rapides aux situations. Il faut que les gamins jouent énormément de situations avec de la vitesse mais aussi qu’ils aient, au sortir de leur formation, un bagage technique qui leur permet de mettre de la vitesse au jeu.

Est-ce que cette victoire est un motif d’espoir pour le rugby français ?

Je pense que oui. Ca booste tout le monde, ça booste la formation, ça booste les entraîneurs de club à les faire jouer aussi. C’est un joli tremplin : ce titre a donné de l’allant à tous ces jeunes. C’était important pour le rugby français qu’on réussisse ça, avec bien sûr des conditions – à domicile – qui étaient évidemment un plus. Mais l’enthousiasme, le niveau de jeu, le visage qu’ils ont montré a donné beaucoup d’envie au rugby français.

Dans cette génération « vitesse », on pense évidemment Romain Ntamack, l’ouvreur de Toulon, Louis Carbonnel ou même s’il est plus âgé, Damian Penaud. Qui sont les joueurs qui représentent le mieux cette vision vers l’avenir ?

Vous venez de les citer. Au sortir de notre coupe du monde, on avait un peu listé les garçons qui pouvaient de suite performer au plus haut niveau. Deux sont déjà en équipe de France (Ntamack et Bamba), c’est assez gratifiant. Il y a d’autres noms : effectivement Louis Carbonnel, Killian Geraci, deuxième ligne qui a un peu le même profil que Felix Lambay, Clément Laporte. Plein de garçons qui ont performé pendant la Coupe du monde sont désormais intégrés dans leur clubs et ont beaucoup de temps de jeu en Top 14. C’est important pour eux et plus ils se confronteront au plus haut niveau plus ils progresseront.

On pense aussi à Nicolas Jalibert, qui avait été appelé l’an passé en Bleu alors qu’il n’avait que 19 ans…

Bien sûr. Cette blessure l’a stoppé dans son évolution mais sur le même poste d’ouvreur, on aurait trois joueurs premiums avec lui, Ntamack et Carbonnel. C’est une grande richesse.

Qu’est ce que vous dites, aujourd’hui, à des gamins de 20 ans qui mettent le maillot de l’équipe de France ?

Que c’est quelque chose de trop important pour qu’on le minimise. Et ils en sont conscients. Je leur dis souvent que ce sont les meilleurs jeunes joueurs français, qu’on a des attentes envers eux, au niveau de l’enthousiasme, du travail, du respect du maillot. C’est important de transmettre ces valeurs-là. On leur dit de prendre énormément de plaisir mais ça veut dire beaucoup de choses. Le plaisir, il est dans les choses simples qui sont bien faites. Les Néo-Zélandais aiment faire les choses simples très bien, et nous on est dans cette optique-là. On travaille de façon à ce que les garçons arrivent sur le terrain en ayant le sourire et se disant « on va se régaler aujourd’hui ».

Sentent-ils la pression d’être l’avenir d’un rugby français en pleine déliquescence ?

Pas du tout. Ils ne sont pas encore formatés là-dedans. Ils veulent juste montrer un beau visage, gagner. Ce qu’il se passe chez les grands, ils en parlent très peu. Ils ont aussi trop de respect pour ce sport et savent très bien que ça arrive d’avoir des mauvaises passes.

Pour un Ntamack par exemple, le passage chez les grands est arrivé très vite. L’insouciance se termine vite…

Il faut qu’il la garde, cette insouciance. C’est comme ça qu’il amènera un plus là où il joue. C’est son talent aussi. Comme Demba, ce sont des garçons qui sont bien structurés et qui aiment ce sport. Ils ne faut surtout pas qu’ils perdent ça.