Ce si violent rugby (3/5): «On a trop insisté sur la notion de gladiateur», comment les formateurs essaient de favoriser le jeu chez les plus jeunes

RUGBY En réaction aux nombreux accidents et la dimension physique du rugby de haut niveau, la Fédération veut « remettre le plaisir » au centre de l’apprentissage

Julien Laloye et Nicolas Stival

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Des jeunes rugbymen participent à un entraînement ludique avec les joueurs du XV de France, le 28 janvier 2018 à Marcoussis.
Des jeunes rugbymen participent à un entraînement ludique avec les joueurs du XV de France, le 28 janvier 2018 à Marcoussis. — Thomas SAMSON / AFP
  • Dans le cadre du VI Nations, 20 Minutes s'intéresse à la question de la violence dans le rugby au travers d'une série d'articles.
  • Le troisième volet évoque la formation dispensée dans les écoles de rugby et le nouvel accent mis sur le jeu dans les intervalles au détriment du contact

Le rugby doit changer. L’année 2018 a été marquée par le décès de quatre jeunes joueurs de rugby, alertant sur la violence des chocs d’un sport qui ne se reconnaît plus. Chaque semaine de match pendant le tournoi des VI Nations, 20 Minutes vous propose un article pour évoquer la course au tout-physique dans le monde du rugby et les solutions pour en sortir. Troisième épisode : La formation à l’école de rugby

A Paris et à Toulouse,

Un bel après-midi ensoleillé de février dans le sud de Paris, sur un terrain en synthétique en parfait état à donner des envies de déjeuner sur l’herbe. Des gamins fous de joie, des ballons partout, et le doux rêve d’avoir dix ans à nouveau pour jouer à la version rugby de poule/renard/vipère avec eux. « Il faut que les gamins se disent qu’ils vont s’amuser en venant à l’école de rugby, souffle Vincent Lenouvel, le directeur sportif du PUC (Paris université club). La culture du club, c’est de prôner le jeu. Les parents inscrivent leur enfant ici pour ça ». Ils s’amusent, justement. Des petits exercices à trois contre trois et une obsession partagée. Slalomer à droite, à gauche, au milieu, la donner en dernier recours, pour aplatir derrière la ligne imaginaire. A cet âge, et à gabarits semblables, les enfants ne pensent jamais à provoquer l’affrontement direct.

Le programme #bienjoué pour changer la pratique

« Jusqu’à 12 ans, l’attaque prend tout le temps le pas sur les défenses et les gamins sont dans l’évitement permanent, confirme Lenouvel. Ça fait des scores de 60 à 40 à la mi-temps si on convertissait les essais en points ». Une fraîcheur aussi fragile que prometteuse en ces temps difficiles pour le rugby de haut niveau et son image de sport de brutes épaisses. La FFR s’est ainsi empressée de lancer un programme national pour une nouvelle organisation des apprentissages dans les clubs en septembre dernier. Objectif avoué ? « Organiser la pratique du rugby en toute sécurité », reconnaît Didier Rétière. L’ancien coach des avants tricolores, désormais DTN, a beau affirmer que « le rugby est un sport moins dangereux qu’avant », il concède que les excès du rugby pro ont déteint sur la pratique globale. « On a trop insisté sur la notion de sport de combat et de glorification de la figure de gladiateur. Il faut remettre du plaisir, en commençant par les plus jeunes ».

Une mesure symbolique parmi d’autres pour incarner ce redressement philosophique : l’expérimentation de la règle du passage en force, calquée sur le modèle du basket. Si un joueur va cartonner un adversaire immobile, le ballon part à l’équipe d’en face. « Sur nos matchs, depuis le début de saison, il y a peut-être eu un ou deux passages en force sifflés, nuance Eric Saubusse, éducateur chez les moins de 12 ans au club du Toulouse Lalande Aucamville (TLA), dans la banlieue Nord de la capitale historique du Languedoc. Pour nous, ce n’est pas une révolution, on favorisait déjà le jeu dans les intervalles ». « C’est davantage une règle à destination de l’opinion, pour montrer que le rugby fait face », ajoute Benoît Beyne, son président.

Introduction de la règle du passage en force

Autour d’eux, les ateliers se mettent en place. Passes par vagues de quatre, deux contre deux, exercices contre boucliers tenus par les deux éducateurs, et petit match pour conclure, avec beaucoup de passes, des passages au sol très rapides et quelques sympathiques courses avec changements d’appui et essais au bout. Plus que la règle du passage en force, c’est celle du toucher deux secondes (un joueur touché peut continuer à avancer mais il doit lâcher le ballon dans les deux secondes), qui a changé la vie des petits toulousains. « C’est intéressant au niveau de la continuité du jeu, reprend l’éducateur. Pour faire faire des passes aux jeunes, cela donne une bonne base. Même quand ils sont plaqués, ils cherchent la passe. »

Ne pas croire pour autant que les enfants se font des politesses en défense. Sur le beau synthétique du PUC, les moins de 10 ans bossent la technique de plaquage depuis un gros quart d’heure, en partant de la position du boxeur. Les mains en haut, comme pour tenir sa garde, et petits pas sautillants pour garder les jambes dynamiques. Les consignes fusent : « Prends-le à la ceinture ! Surveille tes appuis ! Entoure-le avec le bras ! Accompagne ton épaule ! ». « Le plaquage, c’est l’essence du jeu, assure Vincent Lenouvel. Quand on fait de l’animation scolaire, le premier truc que les mômes demandent, c’est « quand est-ce qu’on plaque ? ». Tout l’enjeu, c’est d’apprendre à le faire en sécurité. Chauvin, [le jeune du Stade Français qui est décédé après un plaquage], je l’ai entraîné en cadet. Quand il est mort, j’ai été plus que touché. Je me suis dit : « soit j’arrête tout, soit je me bats pour qu’il n’y ait plus jamais d’accident sur un terrain ».

« Le plaquage, c’est l’essence du jeu »

Le long de la main courante, les parents observent sans ciller. Certains, pas la majorité, ont acheté des casques pour se rassurer, en plus du protège-dents obligatoire. « A cet âge-là, je ne vois pas de mauvais gestes ou des choses comme ça, estime Frédéric. Après, c’est sûr que la violence occupe beaucoup les conversations entre parents. Quand on voit les golgoths dans le rugby pro, ça interpelle ». Maman d’un petit fonceur de 10 ans, Aurelia est plus philosophe : « Son père ne voulait pas qu’il s’inscrive au rugby car il craignait les oreilles décollées, il disait que c’était un sport de brutes. Tous les préjugés sur le rugby, en fait… Et l’été dernier, j’ai dit qu’il en ferait. A cet âge, ce n'est ni le Top 14, ni le XV de France». 

Des paroles mesurées qui n’empêchent pas la FFR de connaître une fuite de licenciés préoccupante, notamment chez les plus jeunes. 281 000 à la fin 2018, 30 000 de moins que l’année d’avant.

« En cinq ans, on a perdu 60 à 70 gamins, se désole Benoît Beyne, président de l’école de rugby du TLA. Il y a eu les morts de joueurs, les mauvais résultats du Stade Toulousain les saisons passées, et puis ceux des Bleus, aussi. On a bénéficié dans les années 2010 de tout ce qui s’est passé dans le foot, comme l’épisode de Knysna. Là, c’est nous qui sommes dans le creux avec le XV de France ».

Endiguer la fuite des licenciés

Si la Fédération manque encore de recul sur son plan #bienjoué transmis à toutes les écoles de rugby, le DTN fait le lien entre les habitudes prises dès le plus jeune âge et les critiques adressées aux internationaux tricolores sur leur manque de maîtrise technique. Les fameux « skills » balle en main, l’habileté situationnelle, bref tout ce qui faisait le mythe du french flair​ quand il existait encore. « La pratique sauvage du rugby a disparu en France, regrette Rétière. Elle avait un grand rôle dans l’émergence de talents. Aujourd’hui, ça passe par les clubs. On veut rendre la formation moins stratégique et plus instinctive, mais il faudra attendre dix ans pour voir les effets concrets au haut niveau ».

Quitte à verser dans l’excès ? Récemment, les responsables fédéraux se sont alarmés de voir débarquer des générations entières sans demi d’ouverture d’avenir. Puis ils ont réfléchi. Cela correspondait pile à la dernière réforme d’envergure passée dans les écoles de rugby : interdiction de jouer au pied, sauf absolue nécessité.