JO 2024 – Natation : Les prises de lactate de Léon Marchand sont-elles la clé de l’enchaînement brasse-papillon ?
MYTHE ou réalité•Lancé dans un véritable marathon sur plusieurs spécialités aux JO de Paris 2024, Léon Marchand se sert beaucoup du contrôle de sa lactatémie pour gérer sa fatigue. Un outil controversé dans le milieu de la préparation physiqueWilliam Pereira
L'essentiel
- L’auteur explique que le dosage de lactate est effectué en piquant le doigt ou l’oreille du nageur juste après une course, afin de mesurer sa lactatémie pour juger de son niveau de fatigue. Denis Auguin, directeur des équipes de France jeunes de natation dit que c’est un outil utile pour gérer la récupération du nageur.
- D’après l’entraîneur Didier Reiss, les recherches récentes montrent que le lactate n’est pas un frein à l’effort mais plutôt un indicateur d’intensité
- L’entraîneur de Léon Marchand, Bob Bowman, a mis en place des prises de lactate systématiques trois minutes après la sortie du bassin. Pertinent pour observer sa capacité à répéter les efforts sans être un « outil de haute précision » pour autant, selon Reiss
La scène interpelle quand on y assiste pour la première fois. Pour nous, c’était à Chartres, pendant les championnats de France de natation. Léon Marchand venait de remporter sa série sur 200m brasse et d’esquiver la zone mixte pour se diriger vers le bassin extérieur, où il plongera pour effectuer ses habituelles longueurs de récupération active. Entre-temps, les membres de son staff s’étaient affairés à une étrange manipulation sur le champion français. Debout, ce dernier tendait l’oreille, comme on le ferait pour enfiler une oreillette avant un duplex à la télé. Vu qu’ il était un peu tôt pour passer au JT de 20h, on s’est vite dit que ce n’était pas ça.
Puis on a repensé à nos lectures sur la routine de Léon Marchand, la bonne réponse s’y trouvait forcément. Bingo. Prise de lactate. Une petite piqûre au niveau de l’oreille (parfois c’est le bout du doigt) pour prélever une goutte de sang à l’aide d’un petit appareil dont le fonctionnement s’apparente à celui utilisé par les personnes atteintes de diabète. Sauf qu’il ne s’agit pas de mesurer la glycémie mais la lactatémie.
Un outil pour contrôler la fatigue, vraiment ?
La quoi ? Et pour quoi faire ? Une question après l’autre, s’il vous plaît. C’est là qu’intervient, Denis Auguin, directeur des équipes de France jeunes de natation. « Notre but c’est de déterminer le niveau de fatigue du nageur après la course et de gérer sa récupération au mieux. Pour chaque nageur, on a son taux de lactate qui nous permet de déterminer s’il a récupéré ou s’il doit encore un peu continuer la récupération. » Un paramètre crucial quand on a sous sa coupe un mini-Phelps voué à multiplier les coulées en vue d’une chasse aux médailles lors des JO de Paris 2024. « C’est l’outil le plus simple qu’on ait. Ce n’est pas une nouveauté, c’est quelque chose qui existe depuis très longtemps. » C’est bien le problème. Se pourrait-il que Léon Marchand, pourtant entraîné par ce qu’il se fait de mieux dans ce sport, Bob Bowman, aka monsieur Michael Phelps, fasse l’objet d’un protocole poussiéreux au regard de la science ?
Tout est question d’approche. Celle de Didier Reiss, préparateur physique de haut niveau et co-auteur du best-seller La bible de la préparation physique (Amphora), se distingue clairement de la méthode FFN. « Je trouve ça triste… On a longtemps cru que le lactate, qui est un sous produit du glucose, était un frein à l’effort. Jusqu’à ce qu’on réalise, fin des années 90 que ce n’était pas le cas, et début des années 2000 que c’était même quelque chose de positif. » Les dernières recherches scientifiques ont en effet démystifié le lactate en tant que responsable de la fatigue musculaire pour le reclasser en « témoin » de celle-ci (on vulgarise). On en a pourtant vu, des dizaines d’athlètes – et notamment les coureurs de 400m – passer devant Nelson Monfort pour nous expliquer que « ah, dommage, j’étais pas mal sur les 300, mais au dernier 100m j’avais les cuisses pleines d’acide lactique ».
Plutôt un indicateur d’intensité
La concentration en lactate traduit en fait une certaine intensité de l’effort. Ce n’est pas un hasard si le 200m en natation ou le 800m en athlétisme sont classés parmi les activités physiques à forte production de lactate, à l’inverse du football ou du marathon. « Les athlètes, ça doit leur parler de se dire "je suis à 8 mmol/L, je suis à 11mmol, ah je suis à 7, trop bien, ça veut dire que je résiste mieux à l’effort", illustre Reiss, également responsable des formations en préparation physique pour la fédération algérienne de football. En réalité, l’objectif serait d’être capable d’en balancer un maximum, car ça voudrait dire que le gars s’est bien donné. S’il sort de l’eau à 13mmol/L et que d’habitude il est plutôt à 12, c’est qu’il a donné plus que d’habitude. En revanche, s’il sort avec plus de lactate mais un temps moins bon, ça peut vouloir dire qu’il est en souffrance sur le système aérobie [l’endurance]. Soit on pourrait estimer qu’il est fatigué, soit que son système aérobie n’est pas bon, et on le remettrait à l’entraînement. » Vu tout ce que s’envoie Marchand, on peut éliminer la seconde hypothèse.
Et c’est là que les prises de lactates en tant qu’indicateurs de fatigue peuvent redevenir vaguement pertinentes, surtout pour un Léon Marchand qui cherche à savoir si oui ou non il est en mesure de donner la quintessence de son talent sur 200m brasse et papillon en l’espace d’une heure et ce deux fois dans la même journée, comme ce fut le cas à Chartres.
Des prises trois minutes chrono après la sortie du bassin
A une condition cependant : que les prises soient effectuées au même moment après l’effort. Coup de bol, Bob Bowman connaît bien son métier a mis en place des mesures pile trois minutes après la sortie du bassin. Cité par Le Parisien, le Conseiller technique national à la FFN voit dans la prise de lactate « l’une des meilleures [mesures] à disposition pour observer l’état de fatigue et la capacité à reproduire des efforts » de Marchand. Là encore, deux visions s’opposent : « il peut y avoir des petits indicateurs mais on est très loin de l’outil scientifique de haute précision, tempère Didier Reiss. Il y a un côté gadget. J’aurais plus tendance à écouter le ressenti de l’athlète que cette goutte de sang. »
Sur les championnats de France, Léon Marchand regrettait presque de ne pas s’être écouté un peu plus, en dépit d’une journée à quatre courses couronnée de succès. « J’étais un peu anesthésié, j’avais comme l’impression d’être endormi à la chambre d’appel. Je pense que j’ai pas assez mangé avant le 200m brasse. J’aurais dû manger une petite barre, un truc entre les deux courses. » Nicolas Castel, son formateur y voyait des ajustements de l’ordre « de l’horlogerie ». Des détails à régler qui dépassent à n’en pas douter le simple taux de lactate.


















