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« Allumer la vasque serait plus fort qu’être championne olympique », imagine Marie-Jo Pérec

JO Paris 2024 : « Allumer la vasque serait plus fort qu’être championne olympique », imagine Marie-José Pérec

interviewLa triple championne olympique d’athlétisme a profité de l’inauguration du nouveau stade portant son nom à l’Insep pour parler de son histoire singulière et son rapport aux JO
Nicolas Camus

Propos recueillis par Nicolas Camus

L'essentiel

  • Marie-José Pérec a inauguré ce vendredi le nouveau stade d’athlétisme de l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (Insep), qui porte son nom.
  • Un choix qui résonne comme « une évidence », ainsi que l’a décrit le directeur des lieux Fabien Canu, tant la seule triple championne olympique de l’histoire de l’athlétisme français (400m en 1992, 200m et 400m en 1996) est une légende absolue du sport tricolore dans son ensemble.
  • Entourée par un sacré parterre d’ex-champions et entraîneurs, la Guadeloupéenne a pris le temps en cette matinée ensoleillée de revenir sur son parcours, son histoire olympique et les prochains JO de Paris, où elle fait partie des candidats naturels pour tenir le rôle hautement symbolique de dernier relayeur de la flamme.

Quand il a fallu trouver un nom à la piste flambant neuve construite à l’Insep, le directeur des lieux Fabien Canu n’a pas hésité longtemps. « Une évidence » s’est imposée à lui, comme aux autres décisionnaires : Marie-José Pérec. La triple championne olympique (200m et 400m) est « une légende, une icône », comme il l’a décrit lors de son discours ce vendredi, à l’occasion de l’inauguration effectuée en présence de tout l’athlétisme français d’hier et d’aujourd’hui – et même un peu plus, puisque Lilian Thuram était aux premières loges.

La principale intéressée était elle aussi bien là, évidemment. Rayonnante, loquace comme on ne l’avait encore jamais vue, la Guadeloupéenne n’a pas caché son émotion de recevoir cet « honneur ». Elle la grande timide, qui avait avoué juste avant ne pas savoir quoi dire, a fait rire toute l’assistance avec ses anecdotes sur son passage à l’Insep, tous ces endroits où elle se cachait quand elle n’avait « pas envie de travailler », son départ forcé car elle n’allait pas en cours, jusqu’à ce que l’entraîneur François Pépin la récupère et la « sauve ».

« Je n’étais vraiment pas facile à gérer, les gens ont dû faire beaucoup d’efforts pour m’accompagner, sans eux cette belle histoire n’aurait jamais été écrite », a-t-elle remercié. Après avoir coupé le ruban symbolique, et entre deux sollicitations de la bonne centaine de personnes venue rien que pour elle, « Marie-Jo » est revenue sur son histoire olympique et cet événement grandiose qui attend la France l’été prochain… où elle pourrait jouer un rôle important, sait-on jamais.

Ce stade à votre nom constitue-t-il une belle reconnaissance ?

C’est une magnifique reconnaissance, même. Quand j’étais ici, je pensais souvent à rentrer à la maison. Il faisait gris, j’avais envie de voir ma famille. Parfois je n’arrivais pas à me lever, il faisait trop froid, je ne voulais pas aller en cours. On me mettait des avertissements, ça ne suffisait pas. Ce n’était vraiment pas facile. Il y avait des cabines téléphoniques, mais moi je n’avais pas beaucoup d’argent, quand vous appeliez là-bas (en Guadeloupe), les petites pièces descendaient vite. Le temps de verser une larme, de dire « je me suis trompée, donnez-moi un billet pour rentrer » et c’était fini. Il y a tous ces souvenirs qui reviennent, et c’est beaucoup d’émotions.

Marie-José Pérec entourée de ses anciens entraîneurs, compagnons d'entraîneurs et proches lors de l'inauguration.
Marie-José Pérec entourée de ses anciens entraîneurs, compagnons d'entraîneurs et proches lors de l'inauguration.  - N.CAMUS

Etes-vous fière, aujourd’hui ?

Je suis fière, émue et comblée. L’histoire est belle, finalement, puisque quand on voit que 30 ans après, j’ai encore le record olympique du 400m (48’’25, à Atlanta en 1996), on peut penser que j’étais en avance sur mon temps. C’est marrant, il y a parfois des moments dans ma vie qui me font prendre conscience, petit à petit, de ce parcours. Et aujourd’hui (vendredi), c’est encore une étape qui me ramène à tout ce qui a été accompli.

Vous avez dit que vous étiez une athlète difficile à gérer, à l’époque…

Heureusement que j’ai croisé des gens qui avaient envie d’accompagner quelqu’un d’aussi dure et compliquée que moi. Ça me fait dire qu’on doit être patient avec les jeunes qui ne savent pas trop où ils veulent aller, ce dont ils ont réellement envie. C’est ce que j’essaie de faire aujourd’hui, j’ai pris la place de ceux qui m’ont tendu la main.

Comment faites-vous pour aider ces jeunes athlètes ?

Je fais comme François Pépin, finalement. On essaie de trouver des ressources pour les pousser à y aller sans qu’ils sachent trop s’ils sont en train de le faire ou pas, et puis au bout d’un moment ça mord. Il faut trouver à quoi chacun fonctionne. Il n’y a pas qu’une seule recette pour faire avancer les gens. Il faut déjà comprendre qui ils sont, comment ils fonctionnent, pour les accompagner au mieux.

Comme une « grande sœur », comme vous le disiez aussi ?

Oui, c’est ce que je fais depuis un moment déjà, par le biais des Etoiles du sport. Je travaille beaucoup avec Makis Chamalidis, qui accompagne des athlètes sur la préparation mentale. Ça me plaît vraiment, parce que j’ai pris conscience dans ma carrière que c’est très important. C’est comme ça que des gens m’ont sauvée (rires). Pour moi, c’était dur de me mettre au travail, d’avoir quitté la Guadeloupe, d’être ici, seule. J’avais un caractère pas possible. Il fallait trouver de quelle manière me faire avancer.

Votre émotion aujourd’hui, elle dit quoi ?

Que je suis fière, heureuse, et surtout que je trouve que c’est important de faire ça. Quand je suis arrivée tout à l’heure, que j’ai vu cette grande photo (une affiche panoramique d’elle faisant un tour d’honneur à Atlanta vêtue du drapeau tricolore, installée au bord de la piste), j’ai eu l’image de Colette Besson (championne olympique du 400m en 1968). Si j’avais vu ça quand j’avais 16 ans, j’aurais compris tout de suite, ça m’aurait donné plus d’énergie, plus d’envie, j’aurais compris plus de choses. Parce que c’est inspirant, ça rappelle pourquoi on est là, et puis c’est une victoire. Quand tu fais des séances ici, que tu es au bout de ta vie, que tu as vomi, que tu penses que t’as atteint ta limite, je trouve qu’il y a dans cette photo quelque chose de fort. Et si on a encore un tour à faire, ça peut aider à trouver l’énergie pour le faire. Tout ça est tellement important…

Vous êtes perçue comme l’athlète olympique par excellence, en France. En avez-vous conscience ?

(Elle hésite, gênée) Je pense que les gens n’ont pas tort. En fait, quand j’ai pris conscience que j’avais autant de possibilités, mon ambition a été de marquer mon temps, de marquer l’histoire. Je ne devrais donc pas être surprise, mais j’ai toujours du mal à me détacher de cette fille de 16 ans qui est arrivée là complètement paumée. C’est un sacré statut, quand même.

C’était dur d’être toujours attendue ?

J’adorais ce déséquilibre, cette peur, quand on attend, en chambre d’appel, sur une finale des Jeux. C’est enivrant, c’est… l’extase. C’est une sensation que l’on ne retrouve pas dans la vie de tous les jours. C’est peut-être pour ça que j’y suis allée trois fois, parce que j’avais envie que ça dure. Ça n’existe pas ailleurs, ça.

Comment faire pour que ces Jeux à domicile soient un boost, et pas une pression pour les athlètes ?

Ils sont en grande majorité accompagnés, ils ont les clés pour savoir comment aborder cette compétition. On a bien compris que c’était chez nous, qu’il y aurait plus de pression. Ils sont bien conscients de tout ça. Mais ce qu’on devrait faire, et on a commencé un peu avec l’ANS, c’est travailler sur l’entourage. Il faudra beaucoup le faire sur les derniers mois. L’entourage croit parfois que ce qu’il fait est bon pour l’athlète, mais les gens ne comprennent pas. Il ne faudrait pas qu’à la dernière minute, un papa ou un frère puisse appeler sur le portable de l’athlète pour lui dire qu’il est dehors, qu’il ne trouve pas sa place, etc. Les gens sont capables de ça ! Ça paraît absurde mais des histoires comme ça, on en connaît. A Paris, ça sera encore plus dur de gérer tout ça, donc il faut que les athlètes soient protégés de ces désagréments.

Lilian Thuram tenait à repartir avec son autographe de la star du jour.
Lilian Thuram tenait à repartir avec son autographe de la star du jour.  - N.CAMUS

La course est-elle finalement le moment le plus facile, par rapport à tout ce qu’il y a avant, les entraînements, les sollicitations ?

Non, je ne dirais pas ça. Parce qu’il y a la pression, on sait que tout le monde regarde. Moi je ne communiquais pas beaucoup, mais je portais des choses très dures dans ma tête. Ma grand-mère me disait toujours « relève la tête, il faut que tu représentes ». Alors je me mettais de la pression, il fallait que je gagne. Que mon message passe sans avoir à ouvrir la bouche, finalement. C’est pas facile de passer un message sans parler… Alors il fallait que ce soit fort, que ce soit beau, esthétique. Comme je ne parlais pas, je ne pouvais pas dévoiler tout ça. C’était très compliqué pour moi.

Où vous retrouvera-t-on le 26 juillet (date de la cérémonie d’ouverture) ?

Je ne sais pas ! Je n’ai pas de billet en tout cas (rires). J’espère que je serai à la cérémonie d’ouverture, en train de regarder.

Ou de porter la flamme ? Est-ce que le rôle de dernière relayeuse vous plairait ?

Wow ! (elle réfléchit). Forcément, oui. Mais je ne suis pas la seule à en rêver, à mon avis. Franchement, ça me ferait kiffer. Ce serait même plus fort qu’être championne olympique, je pense…

Allumer la vasque ?

Oui. Ça me donne la chair de poule quand vous dites ça. Vu la boule d’émotions que je suis… (elle sourit).