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Aux JO de Mexico en 68, le massacre oublié des étudiants de Tlatelolco

JO Paris 2024 : Aux Jeux de Mexico en 1968, le massacre oublié des étudiants de Tlatelolco

LE REVERS DE LA MÉDAILLE (4/5)Dix jours avant l’ouverture des JO de 1968, plusieurs dizaines – ou centaines – d’étudiants sont abattus à Mexico. Un drame qui ne provoquera aucun émoi de la communauté internationale, pas plus qu’il n’a marqué les esprits depuis
Jean-Loup Delmas

J.-L.D.

L'essentiel

  • Paris s’apprête à accueillir le plus grand événement au monde : les Jeux olympiques. Un moment de communion XXL qui a parfois eu sa part d’ombre. Attentat, répression, disparition, violences… 20 Minutes se penche sur ces « médailles d’or » bien particulières.
  • Quelques jours avant les Jeux de Mexico 1968, une fusillade éclate en plein cœur de la capitale, avec des étudiants pris pour cible par les forces armées.
  • Mais les soubresauts du monde sont nombreux en 1968, et les Jeux seront marqués par d’autres images. Si bien que l’Histoire n’en retiendra rien, ou si peu.

Des Jeux de Mexico en 1968, une image est restée gravée dans la légende de l’olympisme. Les sprinteurs afro-américains Tommie Smith et John Carlos levant leur poing ganté sur le podium du 200 mètres pour dénoncer le racisme aux Etats-Unis. Les clichés de cette cérémonie ont depuis longtemps franchi les portes de l’éternité, celle qui survit de génération en génération.

Ce n’est pas le cas du massacre de Tlatelolco, survenu dix jours avant la cérémonie d’ouverture. Si les victimes d’autres répressions – Tian’anmen ou le printemps de Prague, par exemple – continuent d’alimenter la mémoire collective, les étudiants mexicains, eux, semblent définitivement perdus. A la fin des Jeux, le comité d’organisation mexicain ne cache pas sa satisfaction : « Ce furent 16 jours fabuleux ». Et tant pis si, dix jours avant le début des olympiades, entre 44 et 300 étudiants, selon les estimations, ont perdu la vie.

Paranoïa anti-communiste et colère estudiantine

Nous sommes le 2 octobre 1968 et depuis plusieurs semaines, la colère gronde au Mexique, alors que le pays s’apprête à être la première Nation du Sud – du tiers-monde, comme on l’appelle encore à l’époque – à accueillir les Jeux. Déjà, le 26 juillet, date anniversaire de la révolution mexicaine, une immense manifestation, principalement composée de professeurs et d’étudiants, a réclamé le départ de Luis Echeverria. Le ministre de l’Intérieur est connu pour son penchant très répressif. Les manifestants veulent aussi la dissolution du corps des « granaderos », les CRS mexicains, là encore pas des enfants de chœur. Déjà, le 26 juillet, la protestation a été dissipée par des tirs, notamment de bazooka. Et déjà, on a déploré des morts.

Le régime mexicain oscille à l’époque entre le « régime autoritaire » et la dictature, selon les politologues. Le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) règne sur quasiment tous les organes du pouvoir. Il frôle les 100 % à chaque élection, que ce soit pour la présidentielle, le Parlement, ou pour diriger l’un des 31 Etats du Mexique. Il restera au pouvoir pendant soixante-dix ans, dessinant une idée toute relative de l’opposition et de la démocratie dans le pays.

Rien de nouveau sous le soleil donc. Pourtant en 1968, la colère de la population est montée d’un cran. En cause, la fièvre révolutionnaire de cette année-là – du Quartier latin à la contestation du Vietnam en passant par Prague ou les Blacks Panthers – bien sûr. Mais aussi la répression anticommuniste toujours plus sévère du président mexicain, Gustavo Diaz Ordaz, nourri dans sa paranoïa anti-rouges par la CIA.

8.000 étudiants vus comme 8.000 révolutionnaires

Nous voilà donc le 2 octobre. Une foule se rassemble sur la place des Trois cultures, dans le quartier de Tlatelolco. La place centrale de Mexico était jusque-là préférée, quand les manifestations n’avaient pas directement lieu dans les universités. La foule n’est pas si nombreuse comparée au 26 juillet : on estime à 8.000 le nombre d’étudiants présents. Pour Gustavo Diaz Ordaz et les forces armées disposées autour de la place, cela reste 8.000 potentiels révolutionnaires abreuvés des discours de Moscou ou de La Havane.

Vers 18 heures, l’horreur commence. Des granaderos, déguisés en civil dans la foule, commencent à tirer. Ils veulent faire croire que ce sont les étudiants qui ont ouvert les hostilités. Les coups de feu durent 40 minutes, et le nombre total de victimes – entre 44 et 300 étudiants –, selon les estimations, restera incertain. Dès le lendemain, la presse reprend la version gouvernementale d’un « affrontement » entre forces de l’ordre et manifestants. Il faudra attendre trois longues années pour qu’une enquête, menée par l’écrivain Elena Poniatowska, ne sorte : « La nuit de Tlatelolco ». Insuffisant pour atteindre la mémoire collective.

L’amnésie collective

Un demi-siècle plus tard, la cicatrice n’est pas refermée. Aucun responsable n’a été traduit en justice, et aucun président mexicain – malgré les nombreuses promesses de faire toute la lumière sur le passé – ne s’est jamais sérieusement penché sur le sujet.

Hors des frontières, c’est pire : le massacre est quasiment inconnu. Aucun pays ne boycottera ces JO 1968, tandis que le CIO jouera la neutralité. « Les Jeux de la XIXe olympiade, cet amical rassemblement de la jeunesse du monde dans une compétition fraternelle, se poursuivront comme prévu », déclare-t-il. Le geste des deux sprinteurs américains restera l’image de ces JO, tandis qu’une pluie de records – bien aidés par l’altitude – en feront une réussite sportive. L’Histoire, malheureusement, ne peut pas tout retenir.