JO 2022 : La star du freestyle Eileen Gu embarrasse le régime chinois, entre prise de guerre et cadeau empoisonné

JEUX OLYMPIQUES Née aux Etats-Unis, la skieuse freestyle, star de ces Jeux avec deux médailles autour du cou a finalement décidé de représenter le pays de sa mère, pour le plus grand bonheur du régime chinois, du moins au départ

Aymeric Le Gall
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Pourvoyeuse de médailles aux JO d'hiver, Eileen Gu n'en reste pas moins un dossier compliqué à gérer pour les autorités chinoises.
Pourvoyeuse de médailles aux JO d'hiver, Eileen Gu n'en reste pas moins un dossier compliqué à gérer pour les autorités chinoises. — Marco BERTORELLO / AFP
  • Après l’or en big air, la skieuse freestyle Eileen Gu s’est emparée de l’argent, mardi matin, en finale de l’épreuve de slopestyle.
  • Née aux Etats-Unis, la jeune femme a choisi de concourir sous la bannière de la Chine, le pays de sa mère, en 2019.
  • Perçu par le régime de Pékin comme un moyen de faire la nique aux Américains, le dossier Eileen Gu s’avère finalement à double tranchant pour les autorités chinoises.

De notre envoyé spécial à Zhangjiakou,

Dans le jargon militaire, on appelle ça une prise de guerre de tout premier choix. En choisissant il y a trois ans de concourir aux JO d’hiver sous la bannière de la Chine,  la récente double médaillée en ski freestyle Eileen Gu, née en Californie d’un père américain et d’une mère chinoise, a offert au régime communiste une magnifique occasion d’en glisser une petite à l’oncle Sam. Dans le contexte actuel de tension politico-économique entre les deux géants, il n’y a pas de petites victoires.

Si les Etats-Unis la jouent forcément profil bas dans ce dossier, la Chine au contraire a sauté sur l’occasion pour faire de la gamine un symbole du croisement des courbes de puissance des deux mastodontes. A Pékin, difficile par exemple de passer à côté du phénomène Gu tant son image est placardée partout dans la capitale. Au lendemain de son succès en finale du big air, le Global Times, organe de presse proche du Parti, ne se faisait pas prier pour voir en Eileen Feng Gu le « reflet de l’ouverture d’esprit du pays ».

Le régime chinois n'a pas lésiné sur les moyens pour mettre en avant sa nouvelle tête d'affiche.
Le régime chinois n'a pas lésiné sur les moyens pour mettre en avant sa nouvelle tête d'affiche. - NOEL CELIS / AFP

L’essor de la Chine vs le déclin de l’empire américain

« Après sa première médaille, nous dit Antoine Bondaz, spécialiste de la Chine et chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, les médias ont vanté le multiculturalisme à la chinoise. Surtout, à travers elle, ils veulent communiquer sur l’attractivité du pays. C’est parce que la Chine est puissante, qu’elle a plus à lui offrir, parce que les Etats-Unis sont en décadence entre guillemets, qu’elle a décidé de concourir pour eux. En fait ça rejoint l’ensemble des éléments de langage qui sont mis en avant par le régime depuis très longtemps. C’est-à-dire, l’essor de leur modèle et le déclin du modèle américain. »

Et l’intérêt de Gu là-dedans ? Si elle n’a cessé de justifier son choix par « la possibilité d’aider à inspirer des millions de jeunes gens là où [sa] mère est née », elle a toujours réfuté l’idée d’avoir surtout répondu aux sirènes de l’argent. Pourtant, ses nombreux contrats avec des entreprises chinoises s’avèrent très lucratifs. Et selon des chiffres cités par l’agence Bloomberg, sa médaille d’or à Pékin au début des Jeux pourrait lui rapporter plus de dix millions de dollars supplémentaires en contrats de sponsoring.

A Pékin, difficile de faire un pas sans croiser le portrait d'Eileen Gu.
A Pékin, difficile de faire un pas sans croiser le portrait d'Eileen Gu. - NOEL CELIS / AFP

Une communication exclusivement tournée vers le marché chinois

C’est sans doute pour cela que la communication de l’adolescente, gérée exclusivement par sa mère, se concentre uniquement sur la Chine. « Il y a trop d’enjeux politiques et commerciaux pour qu’ils s’embêtent à répondre à la presse occidentale, abonde le professeur à Science po. Ils s’en foutent, l’ensemble du business est en Chine, les contrats sont là-bas, c’est là-bas qu’elle est promue et c’est là-bas qu’on peut briser sa carrière entre guillemets. » Le New York Times en sait quelque chose, lui qui a essayé à maintes reprises de négocier une interview avec elle avant le début des Jeux. John Branch, le journaliste dépêché à Zhangjiakou pour suivre les épreuves de ski freestyle et de snowboard, nous raconte les dessous des négos.

 « J’ai été plusieurs fois en contact avec sa mère car on voulait vraiment l’avoir en interview, malheureusement leurs exigences étaient telles qu’on a dû refuser. Il y avait trop de sujets interdits », souffle-t-il. Le premier d’entre eux, brûlant, étant celui de sa double nationalité, mais on va y revenir. « Elle ne veut pas nuire à son image en abordant des sujets sensibles politiquement. C’est pour cela que j’étais curieux de voir comment elle s’en sortirait lors de la conférence de presse après sa médaille d’or. J’ai vu ! »
 

Et nous aussi. Dans la salle de presse ultra-bondée de Pékin, Eileen Gu n’a pu cette fois esquiver ce face-à-face tant redouté avec la presse américaine, la conférence de presse obligatoire pour les médaillées étant inscrite noir sur blanc dans le règlement du CIO. Et comme prévu, les journalistes US faisaient la queue derrière le micro pour tenter d’obtenir enfin des réponses sur LE sujet qui fâche : la nation inscrite sur son passeport. Eileen Gu n’a en effet jamais dit officiellement si elle s’était vue octroyer la nationalité chinoise et donc, de fait, si elle avait dû abandonner sa citoyenneté américaine. En Chine, la double nationalité est purement et simplement interdite. Sans surprise, les tentatives de nos confrères sont restées vaines.

Une science de l’esquive qui touche au sublime

Il faut dire que la skieuse est douée et louvoie entre les questions avec une aisance – quasi-robotique – à la fois déconcertante mais aussi, il faut bien le dire, un peu flippante. On s’en voudrait, en pleine campagne présidentielle française, de vous priver de cette formidable leçon de rhétorique politique en forme de gigantesque cascade d’eau tiède.

- Un confrère : Êtes-vous toujours citoyenne américaine ?

- Gu : J’en ai déjà beaucoup parlé, et j’ai exprimé ma gratitude envers les USA, ils m’ont toujours soutenue et pour cela je leur en serai toujours reconnaissante. L’équipe chinoise aussi et c’est en cela que je trouve que le sport peut permettre d’unir les gens. Il n’y a pas besoin de relier tout ça à des questions de nationalité qui divisent les gens. Nous sommes ici tous ensemble pour repousser nos limites.

- Un deuxième journaliste : On comprend que tu veuilles unir les gens à travers le sport, ce qui est tout à ton honneur, mais tu n’es pas claire sur cette question de nationalité. Es-tu une citoyenne américaine ou une citoyenne chinoise ?

- Gu : Je me sens autant chinoise qu’américaine. Je suis américaine quand je suis aux Etats-Unis et je suis chinoise quand je suis en Chine. Je n’ai cessé de répéter ma gratitude envers ces deux pays qui ont fait ce que je suis aujourd’hui. Je ne tire pas avantage de l’un plus que de l’autre. Ma mission est d’utiliser le sport comme vecteur d’unité, d’interconnexion entre les deux, pas comme un vecteur de division. Ça profite aux deux et si vous n’êtes pas d’accord avec ça, ce n’est pas mon problème.

Une masterclass d’esquive, on vous dit.

Son message sur Weibo censuré par le régime

« L’hypothèse forte c’est qu’elle n’a pas la nationalité chinoise mais la nationalité américaine, avance Antoine Bondaz. Or, en Chine, les lois sont extrêmement strictes sur ce point et la question c’est : est-ce qu’elle fait une exception quand ça l’arrange ? Son statut soulève toute une autre série de sujets que les autorités politiques ne veulent pas aborder. Si on apprend qu’elle est toujours américaine, ce n’est pas impossible que les sponsors la lâchent et que sa carrière en pâtisse. »

Le cas d’Eileen Gu n’est donc pas aussi idyllique qu’on le pensait au départ pour le régime communiste. Et si le cas de la skieuse était finalement un cadeau empoisonné pour Pékin ? Interrogée par une internaute sur le réseau social chinois Weibo à propos de son droit à utiliser Instagram, quand des « millions de Chinois n’ont pas la liberté d’Internet », celle-ci répond que « tout le monde peut télécharger un VPN, c’est littéralement gratuit sur l’Apple Store ».


Devenu viral en quelques heures, le message de la double médaillée aux JO a finalement été censuré et remplacé par un carré noir. Pour retrouver sa totale liberté de parole, l’athlète devra attendre de rentrer aux Etats-Unis, où elle effectuera sa rentrée à la prestigieuse Université de Stanford. D’ici là, les projecteurs des JO se seront éteints, au grand soulagement des autorités chinoises.