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« Son leadership reste spécial »… Le Portugal face au déclin de l’idole CR7

France-Portugal : « Son leadership reste spécial »… Le Portugal hésite face au déclin de l’idole Cristiano Ronaldo

idoleApparu fragile contre la Slovénie, Cristiano Ronaldo n’est plus le joueur qui portait la Seleção sur ses épaules. Mais le Portugal est prêt à payer le prix de la gratitude envers le meilleur joueur de son histoire en l’accompagnant jusqu’au bout
William Pereira

William Pereira

L'essentiel

  • Apparu vulnérable lors du 8e de finale contre la Slovénie, Cristiano Ronaldo réalise un début d’Euro 2024 poussif. Il sera néanmoins titulaire contre la France
  • Le sélectionneur Roberto Martinez refuse d’écarter Cristiano Ronaldo du onze de départ malgré son âge et sa forme déclinante, ce qui nuit au collectif portugais mais permet à Ronaldo de continuer à accumuler les records.
  • Au Portugal, l’opinion soutient la présence de Cristiano Ronaldo dans l’équipe mais certains commencent à l’imaginer dans un rôle de joker

Le martyre de Saint Cristiano Ronaldo contre la Slovénie est sans doute un tableau que Le Caravage aurait aimé peindre. Un incontournable de la Renaissance, exposé pour l’éternité au musée des Fenêtres vertes de Lisbonne (et prêté à intervalle régulier au musée CR7 de Funchal), que les visiteurs viendraient contempler avec émotion. Les guides raconteraient les larmes de l’attaquant, dévasté par la vision du pénalty arrêté par Jan Oblak et consolé par des disciples ne demandant qu’à prendre leur part du fardeau de leur messie.

Un tableau en parfait contraste avec celui, exposé un peu plus loin, du général Ronaldo guidant ses troupes avant la séance de tirs au but décisive contre la Pologne lors de l’Euro 2016. Hier, CR7 encourageait João Moutinho à aller au mastic pour tirer son penalty, aujourd’hui, la Seleção lui renvoie l’ascenseur. Une idée résumée par Dani, éternel espoir du football portugais aujourd’hui consultant chez CNN. « Cristiano Ronaldo a toujours été le grand leader qui prenait l’équipe nationale sur ses épaules, et aujourd’hui, ses coéquipiers le lui rendent en l’aidant à essayer d’atteindre son objectif. » Objectif que l’on peut situer quelque part entre marquer un but pour ajouter un nouveau record à sa légende et essayer de remporter un second Euro.

Le jeu portugais sacrifié sur l’autel de la gratitude

Le constat global est celui d’une injonction à la gratitude envers un homme qui a conduit la Seleção au Brésil en 2013 lors d’un barrage légendaire contre la Suède de Zlatan et l’a sauvée de la bérézina en phase de groupes en 2016, notamment contre la Hongrie. Autant de faits d’armes qui interdisent aujourd’hui encore la critique du Grand Soleil de la patrie en dépit de prestations peu glorieuses en Allemagne et de chiffres accablants (20 tirs sans marquer dans cet Euro, huit matchs consécutifs sans marquer dans les grandes compétitions internationales).

« Parmi la voix populaire, ceux qui sont plus liés par l’émotionnel à Cristiano que par les questions tactiques et sportives, je dirais que 80 % des Portugais ne réussissent pas à imaginer l’équipe sans lui », estime Pedro Jorge da Cunha, rédacteur en chef du média Zero zero. Les 20 % s’interrogent du danger de sacrifier tout un collectif sur l’autel de la redevabilité et du rôle de titulaire indiscutable rendu à CR7 par Roberto Martinez, alors que Fernando Santos avait fait le plus dur en l’asseyant sur le banc au Qatar (avant de se faire virer).

« « Quand il prend les commandes de la Sélection [après la Coupe du monde 2022], Martinez va rendre visite à Cristiano Ronaldo pour s’entretenir avec lui en Arabie saoudite. A partir de là, il remettra CR7 au centre de toute l’action de l’équipe du Portugal. Cristiano Ronaldo n’en a plus les capacités et ce n’est pas une critique. C’est un constat en rapport avec le rendement sur le terrain d’un athlète de 39 ans. C’est naturel. Parce qu’il est impossible même pour Cristiano Ronaldo, de jouer 90 minutes voire 120 minutes tous les trois jours. » »

Au Portugal, le débat tient donc plus dans le temps dans de jeu accordé par l’ancien sélectionneur belge à sa star que dans la présence de Ronaldo dans le groupe, que tout le monde juge légitime. « Son leadership est spécial et sa simple présence sur le terrain l’est aussi, insiste Dani. Même pour les adversaires qui sont constamment en alerte. Il libère des espaces pour les autres joueurs offensifs. » Le groupe vit d’ailleurs plutôt bien la longévité du capitaine et le penalty raté contre la Slovénie accrédite la thèse d’une présence galvanisante.

« Roberto Martinez a sa part de responsabilité dans les larmes ce Ronaldo »

Pour autant, n’est-il pas temps d’imaginer un autre rôle pour le dictateur de Funchal dans cette équipe ? Celui de joker, d’entrant à la 60-70e. On se souvient de son entrée contre le Maroc en 2022. Il n’avait certes pas pu empêcher l’élimination, mais s’était montré particulièrement menaçant sur un laps de temps réduit, là où il se noie aujourd’hui en luttant à fraîcheur égale avec des défenseurs de dix ans plus jeunes.

En acceptant de lui faire jouer chaque minute de jeu, en l’autorisant à tirer chaque coup franc, Roberto Martinez augmente mathématiquement ses chances de faire marquer Ronaldo, mais il nourrit aussi chez l’attaquant son obsession du but autodestructrice. Un cadeau empoisonné pour un champion qui n’a jamais semblé aussi fragile sur le plan mental que depuis son départ de Manchester United et la perte de son enfant. Symbole de cet état de faiblesse, CR7 s’est montré incapable d’aller au bout de son interview d’après-match en zone mixte. « Je parlerai plus tard », s’était-il excusé.

« Un sélectionneur, encore plus qu’un entraîneur de club, doit être bon dans sa gestion de l’aspect émotionnel, rappelle Lidia Paralta Gomes, qui suit la Seleção en Allemagne pour l’hebdomadaire Expresso. Et dans ce sens, Roberto Martinez a sa part de responsabilité dans la frustration et les larmes de Cristiano Ronaldo. Parce que s’il avait géré l’équipe d’une autre manière ça ne serait pas arrivé. Ce n’est pas facile, car il s’agit de dire au meilleur joueur de l’histoire du pays d’arrêter de tirer les coups francs, de gérer son effort différemment. Mais il faut être un leader fort pour gérer une situation comme celle-ci. » Ce que n’a jamais été Martinez et qui lui avait déjà été reproché en Belgique, en dépit de qualités tactiques évidentes.

Roberto Martinez n'est pas près d'enlever Cristiano Ronaldo du onze de départ portugais
Roberto Martinez n'est pas près d'enlever Cristiano Ronaldo du onze de départ portugais - Alexey Filippov/SPUTNIK/SIPA

Les amateurs de conspirations en tous genres vont même jusqu’à imaginer un accord tacite entre la Fédération portugaise de football (FPF) et l’entraîneur espagnol pour s’assurer qu’il n’écarte pas la poule aux œufs d’or. Théorie fumeuse qui prend racine dans une réalité encore valable : Cristiano Ronaldo rapporte beaucoup à la FPF aussi bien symboliquement qu’économiquement. « Ici en Allemagne on se rend compte du culte autour de lui et de son poids médiatique, même après deux années en Arabie saoudite, loin du football européen, commente la journaliste. Beaucoup de personnes portent le maillot de Cristiano dans les rues, même sans être portugais. C’est une marque très forte. La marque CR7 a fait de la marque FPF très forte [au point d’avoir le luxe de se séparer de Nike après avoir négocié un contrat en or avec Puma] et c’est difficile de s’en passer. »

Tout le monde a une bonne raison d’éprouver de la gratitude envers Cristiano Ronaldo. Et en échange de tout ce qu’il a apporté au pays et à son football, il semble avoir gagné le droit de partir quand bon lui semble. Le bruit court qu’il se verrait bien aller jusqu’à la Coupe du monde 2026. « Je pense qu’il a idéalisé ça pour lui, se mouille Cunha. Et je pense que c’est ce qui va se passer à 90 %. » Et tant pis si ça se fait dans les larmes et la douleur.