Coupe du monde 2026 : Pourquoi ce tirage au sort à 48 équipes s’annonce comme le plus alambiqué de l’histoire
football•En augmentant le nombre d’équipes qualifiées, le président de la Fifa Gianni Infantino a également alourdi toute la procédure du tirage au sortNicolas Camus
L'essentiel
- Le tirage au sort de la Coupe du monde 2026 se déroule ce vendredi à Washington, aux Etats-Unis (à partir de 18 heures en France).
- Ce tirage à 48 équipes présente une complexité technique inédite avec de nombreuses contraintes : placement des trois pays hôtes, séparation de l’Espagne et l’Argentine dans des tableaux distincts, répartition des équipes selon un schéma prédéfini, et respect des quotas par confédération.
- Avec la présence de Donald Trump dans l’équation, le contexte géopolitique ne peut non plus être négligé. En témoigne le refus des Etats-Unis de délivrer des visas à plusieurs de membres de la délégation iranienne, ce qui a provoqué un boycott de l’événement par la fédération.
Gianni Infantino n’est pas très sympa avec ses équipes. Il est pourtant bien placé pour savoir, en tant qu’ancien secrétaire général de l’UEFA – et donc assigné pendant longtemps à la présentation des tirages au sort –, qu’expliquer la procédure de manière simple et intelligible pour le plus grand nombre est une vraie tannée. Ça n’empêche pas celui qui est désormais le boss de la Fédération internationale d’ajouter toujours plus de complexité avec sa folie des grandeurs : 48 équipes qualifiées pour la Coupe du monde 2026, peut-être 64 en 2030, et pourquoi pas tous les membres de l’ONU à l’horizon 2038.
On souhaite donc bon courage à Rio Ferdinand et Samantha Johnson, préposés à l’animation de la grand-messe ce vendredi au John F. Kennedy Center de Washington. Car le processus atteint un degré de sophistication assez dingue. Déjà, le système mis en place pour les qualifications était imbitable. Même pour Didier Deschamps, pourtant titulaire d’un doctorat en formules alambiquées. Pour le tirage de la phase finale, les contraintes sont nombreuses. En résumé :
- Les trois pays hôtes – Canada, États-Unis et Mexique – sont placés dans le chapeau 1. Ils sont représentés par une boule de couleur différente et affectés à la position A1 pour le Mexique (boule verte), B1 pour le Canada (boule rouge) et D1 pour les États-Unis (boule bleue), pour disputer leurs rencontres dans leur pays.
- Leur présence dans le pot 1, indépendamment de leur niveau, modifie l’équilibre des groupes et des chemins dans le tableau final. Tout doit donc être ajusté pour respecter les autres règles.
- Deux tableaux distincts vers les demi-finales ont été établis, pour que les deux premières nations au classement Fifa (Espagne et Argentine) ne se rencontrent pas avant la finale – si elles terminent premières de leur poule.
- Même principe pour les équipes 3 et 4, à savoir France et Angleterre.
- La position de chacune des équipes des chapeaux 2, 3 et 4 sera déterminée selon un schéma de répartition prédéfini. La position d’une équipe dépend à la fois du chapeau dont elle est issue et du groupe dans lequel elle est versée.
- Une seule équipe de chaque confédération (Afrique, Asie, Europe, Amérique du Nord, Centrale et Caraïbes, Amérique du Sud et Océanie) par groupe, à l’exception de l’Europe, puisque l’UEFA présente 16 équipes.
- Chaque groupe doit compter au moins un représentant de l’UEFA, mais pas plus de deux.
« On est sur le tirage au sort le plus élaboré dans le monde du sport collectif », observe Sébastien Nonon, data scientist au sein de la société Inflow, qui délivre des prestations spécialisées en intelligence augmentée. Car la Fifa ne doit pas seulement mettre des équipes dans des groupes, mais leur garantir un repos minimal entre les matchs, des déplacements raisonnables entre les villes où elles joueront et éviter qu’elles ne disputent trois matchs dans trois régions opposées du continent. Le positionnement dans un groupe (A2, A3, A4, etc.) n’est donc pas aléatoire, mais répond à un schéma technique préétabli qui respecte ces contraintes.
On est loin désormais du tirage à papa de la Coupe du monde 1982, aka « le plus bordélique de l’histoire », avec l’espèce de tambour de machine à laver qui menaçait de défaillir à tout moment et l’obligation de prendre en compte les contraintes de manière artisanale, selon les équipes qui sortaient au fur et à mesure.
La révolution numérique est passée par là, et aujourd’hui tout est évidemment informatisé, avec l’aide de puissants outils. « La machine peut adapter directement les prochains possibles tirages pour une poule donnée en fonction de ce qui a déjà été sorti », explique notre spécialiste. La Fifa prépare ainsi des algorithmes de validation pour éviter qu’une équipe atterrisse là où elle ne doit pas. En amont, elle aura réalisé des centaines de simulations pour prévoir de potentiels blocages.
Boycott et vitrine politique
Tout ça n’empêche pas les petits arrangements, si besoin. « C’est tout à fait possible, théoriquement, de biaiser et contraindre le tirage », ajoute Sébastien Nonon. Si l’on évoque cette possibilité, c’est qu’à toutes ces contraintes s’ajoutent des considérations géopolitiques. On en a un avant-goût avec ce tirage au sort, auquel n’assistera pas la délégation iranienne. Les Etats-Unis ayant refusé de délivrer des visas à plusieurs de ses membres, la fédération a décidé de boycotter l’événement. Haïti est également concerné par cette interdiction d’entrée sur le sol américain décrétée par l’administration Trump, qui vise en tout 19 pays.
Tout le monde en a conscience, cette Coupe du monde représente une vitrine dont Donald Trump ne va pas se priver. « Toutes les manifestations sportives, encore plus celles qui ont un rayonnement international, sont un sujet pour lui, une occasion de monopoliser l’espace médiatique, d’imposer son agenda et de polariser l’opinion, pose Jean-Baptiste Guégan, spécialiste en géopolitique du sport et auteur de La France n’est pas un pays de sport ? (éditions De Boeck Supérieur). La question n’est pas de savoir s’il en fera une vitrine politique, mais jusqu’où il ira. »
Pour minimiser les problèmes, on peut donc imaginer assez facilement que l’Iran et Haïti soient aiguillés plutôt vers le groupe A (dont cinq matchs sur six se disputeront au Mexique) que vers le C (dont toutes les rencontres seront aux Etats-Unis). Le calendrier des matchs, comprenant notamment les stades et les horaires des coups d’envoi, ne sera confirmé que samedi. Mais il ne sera pas possible, non plus, qu’absolument tous les matchs de ces deux pays aient lieu hors des frontières américaines.
Pas un souci selon l’expert en géopolitique, qui rappelle la grande expérience de la Fifa « pour traiter avec des états autoritaires ou dont les dirigeants sont omnipotents ». « Il y a toujours une sorte de servilité. Gianni Infantino cède sur tout ce qui peut être symbolique, tout en flattant l’ego de Donald Trump pour que tout se passe de manière assez fluide. »
Il se murmure, et même un peu plus que ça, que le président au teint orangé sera présent à Washington ce vendredi, et (bien sûr) pas pour y faire de la figuration. La cote pour qu’il soit le lauréat du premier « Prix de la paix » de la Fifa, remis à l’occasion de ce tirage, est sacrément basse – la réponse à votre question est oui, il vaut mieux en rire. Jean-Baptiste Guégan développe :
« Le football apolitique, c’est historiquement et factuellement c’est faux. Oui, le foot est politique, et cette Coupe du monde le sera. Si Infantino remet le "Prix de la paix" à Trump, ce sera encore plus le cas. Entendre le président de la Fifa parler de paix et d’apolitisme alors qu’il est le premier à fréquenter Vladimir Poutine, Mohammed Ben Salmane ou Xi Jinping, c’est très ironique, voire profondément cynique. Sa relation avec Trump n’y échappe pas, entre flagornerie, courtisanerie et volonté de séduire à tout prix pour ses propres intérêts, et pas seulement ceux du foot. »
Le tirage de ce vendredi à Washington n’est que la première partie du grand spectacle qui nous attend l’été prochain, que ce soit sur le terrain ou dans les coulisses.



















