«Magouille à 200%», malaise TV et Blatter ridicule... Voici le tirage au sort le plus chaotique de la Coupe du monde

FOOTBALL Avant le tirage au sort de vendredi, ou vous raconte le plus rocambolesque des tirages au sort, qui date de 1982...

B.V.

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Les artistes, une production Fifa
Les artistes, une production Fifa — Capture et 20 Minutes
  • Le tirage au sort de la Coupe du monde 1982 a été rocambolesque.
  • On vous raconte toutes les boulettes de la FIfa avec des archives d'époque

Un Sepp Blatter avec des cheveux, des costumes pattes d’éph’ et la bouille adolescente du futur roi d'Espagne qui ne demande qu’à voir le loup, c’est le décor du tirage au sort de Coupe du monde le plus bizarre de l’histoire. Nous sommes le 16 janvier 1982 au Palais des Congrès de Madrid et la Fifa va se ridiculiser en Mondovision sous les yeux de « l’infant d’Espagne » Felipe.

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L’histoire n’est pas simple à raconter. Parce que les témoins qui peuvent la raconter s'en sont allés ad patres ou que leur mémoire flanche. On a essayé pourtant : les membres de la délégation française, des anciens joueurs de l’époque, des envoyés spéciaux du journal l’Equipe, tous ont répondu la même chose : « aucun souvenir ». Le témoignage le plus précis que l’on a obtenu nous vient d’une des légendes du journalisme sportif, Jacques Vendroux :

« On sentait bien qu’il y avait embrouille quelque part mais on ne sait pas trop où. Je suis désolé c’est à peu près tout ce dont je me souviens ».

Chou blanc, donc. On a même poussé le vice jusqu’à contacter le gardien remplaçant de la Belgique de l’époque, Jacques Munaron, dont le pays était au cœur de ladite « embrouille » (on y reviendra). Réponse : « Aucun souvenir. Et même si c’était loin, je peux vous dire que quelque chose comme ça je m’en souviendrais. Non mais ça c’est vraiment passé ? »

Oui Jacky, ça c’est vraiment passé. Pour tout te dire, c’est même grâce à un joli « long read » de la Fifa sur l’histoire de ses tirages au sort qu’on a découvert cette petite pépite d’archives. Voici ce qu’il en raconte:

« 1982 : Les aléas de la technologie. Le premier tirage au sort à 24 équipes est tristement resté dans les mémoires pour un problème avec l’une des machines tournantes contenant le nom des équipes et la confusion qui a suivi, écartant les équipes sud-américaines du premier tour ».

Le long-read de la Fifa sur les tirages au sort
Le long-read de la Fifa sur les tirages au sort - Capture d'écran Fifa

Ce n’est pas exactement ça qu’il s’est passé. Voire même pas du tout. Faute de témoins, l’enquête de 20 Minutes se nourrit de trois sources majeures :

  • Le World Wide Web, utile outil
  • Les archives de L’Equipe du 18 janvier 1982
  • la video intégrale du tirage au sort

Le contexte : Les têtes de séries à la tête du client et les Sud-américains protégés

1982, c’est la première Coupe du monde à 24 équipes. Et si vous avez le moindre souvenir du bordel auquel on a survécu lors du dernier Euro avec ce nombre d’équipe, vous savez que c’est compliqué d’en faire un tableau simple. Bref, il est décidé qu’il y aura deux phases de poule (la première : six poules de quatre avec les deux premiers qualifiés, la deuxième : quatre poules de trois avec seul le premier qualifié) puis des demi-finales, etc…

Et pour dessiner la première phase, on décide de six têtes de séries. Mais pas n’importe comment, hein. Pourquoi faire des règles équitables et/ou compréhensibles quand on s’appelle la Fifa ? De manière totalement arbitraire, « à la tête du client », ou plutôt, comme le raconte un rapport de la Fifa de 2005, « après de longues discussions », une tête de série fut attribuée à chacun des six groupes du premier tour, l'Argentine, le Brésil, la République fédérale d'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie. L’Equipe raconte même que pendant un temps, le sélectionneur français Michel Hidalgo était prêt à boycotter la Coupe du monde pour cette drôle d’histoire de tête de séries.

« Je garde juste le souvenir de l'indignation du président de la FFF Fernand Sastre, la veille du tirage, concernant la désignation des têtes de série effectuée, comme toujours à cette époque, et à l'inverse de toutes les promesses (Fernand Sastre n'avait pas manqué d'en recevoir), "à la tête du client" », explique Gérard Ernault, envoyé spécial de l'Equipe à Madrid ce jour-là.

Les têtes de séries décidées à l'amiable
Les têtes de séries décidées à l'amiable - Capture d'écran

Les 18 autres équipes sont reparties en trois pots de six. Un tirage au sort doit déterminer quel pot va être tiré (!) le premier, et ensuite les équipes sont ajoutées. Simple, a priori. Avec juste une subtilité, inventée pour éviter que les pays sud-américains ne s’affrontent au premier tour. Et c’est le légendaire journaliste Jacques Ferran qui la raconte dans l’Equipe du 18 janvier 1982 :

« Il avait été décidé et clairement expliqué que, pour éviter que le Chili et le Pérou ne se trouvent aux prises avec le Brésil et l’Argentine, la répartition des pays du chapeau B (Belgique, Ecosse, France, Irlande du Nord, Chili et Pérou), ferait l’objet d’un traitement spécial. On ne placerait d’abord dans la sphère (sorte de machine à boule du Loto censée faire le tirage au sort) que les quatre équipes européennes. La première sortant de la sphère serait affectée au groupe 3 (celui de l’Argentine), la seconde au groupe 6 (du Brésil). On pourrait alors ajouter le Chili et le Pérou aux deux pays restants, le reste du tirage étant effectué normalement ».

La boulette n°1 : Blatter s’oublie

Sauf que ce gros nigaud de Sepp Blatter a complètement zappé la subtilité. Le pot en question est tiré en premier, avec, comme prévu, seules les quatre équipes européennes. Ferran, encore : « La boule qui sortit contenait le nom de la Belgique. Et sans penser aux dispositions prévues, on laissa l’enfant chargé de cet office de tirer un papier. Sepp Blatter, le nouveau et jeune secrétaire général de la Fifa, lut donc sans assez réfléchir : « Belgique, n°3 ». Et c’est ce qu’on inscrivit sur le tableau. »

N°3 comme troisième équipe de la première poule, dont l’Italie est la tête de série. Dans la foulée, l’Ecosse est tirée au sort et tombe en position 10, dans le groupe de l’Argentine. Et c’est au moment « d’injecter » le Chili et le Pérou dans la machine à tirer les boules que Blatter se rend compte de la boulette : ces deux équipes-là peuvent tomber avec le Brésil.

La Belgique avec l'Italie et l'Ecosse avec l'Argentine???
La Belgique avec l'Italie et l'Ecosse avec l'Argentine??? - Capture d'écran

S’en suivent six minutes de malaise. Et six minutes à la télé, c’est long. Il se murmure que le président de la Fifa, Joao Havelange, aurait crié « mais c’est pas possible » en voyant le drapeau de la Belgique sortir. Conciliabules, gros plan sur les gamins gênés, personne ne sait ce qu’il se passe. Blatter finit par prendre la parole :

«  Il y a une erreur ici parce qu’il a été dit que dans le tambour B nous allons mettre le premier tiré dans le groupe 3 et le deuxième tiré dans le groupe 6. Ca veut dire que la Belgique ira dans le groupe n°3 ».

La Belgique, qui se voyait déjà jouer l’Italie, et est finalement envoyée de force vers la poule 3 et l’Argentine. L’Ecosse, elle, va se cogner le Brésil.

Le tirage au sort définitif (la Belgique et l'Ecosse ont changé)
Le tirage au sort définitif (la Belgique et l'Ecosse ont changé) - Capture d'écran

La boulette n°2 : Lâché par la machine

Dans la confusion la plus totale, le tirage au sort se poursuit tant bien que mal. Enfin, jusqu’à ce que la machine décide de trahir elle aussi la Fifa. L’espèce de tambourin immonde qui nous rappelle les pires heures de Loto « coupe » une des boules en deux et cette moitié vient bloquer le mécanisme. La scène, absolument ridicule, dure encore quelques minutes. On y voit des techniciens tenter de la débloquer à l’ancienne, avec les doigts, avec des stylos… Et on lit le malaise sur les yeux des bambins chargés du tirage au sort.

Au bout du compte, on parvient à extirper les deux moitiés de la boule maudite, et on décide donc que c’est elle qui est tirée au sort pour être la prochaine à apparaitre au tableau. C’est l’Autriche, qui se retrouve avec l’Algérie et l’Allemagne. Sans le savoir, la machine a écrit la première page d’un des plus gros scandales de l’histoire du football moderne, le « match de la honte ». Lors du dernier match de la poule, une victoire de l’Allemagne sur son cousin germanique par un score de 1-0 suffisait pour qualifier les deux équipes et éliminer les Fennecs. Et après le but de Hrubesch pour les Allemands dès la 11e minute, le match s’est conclu par une passe à dix de 80 minutes. Tout ça à cause d’une foutue boule et d’une foutue machine.

La suite : « Magouille à 200% » et la machine à la poubelle

Ce tirage au sort rocambolesque a évidemment discrédité la Fifa. Dans son édition du surlendemain (il n’y alors pas de journal le dimanche), l’Equipe titre : « Tiré par les cheveux », avant d’en rire. « Tel est pris qui croyait prendre, écrit Gérard Ernault. La Fifa a voulu arranger les affaires des pays sud-américains à sa façon, et elle s’est retrouvée victime de sa propre manœuvre. C’est une leçon, une dure leçon ».

Jacques Ferran estime lui que « trop de complications et de sophistications dans le tirage expliquent cette erreur fort regrettable et dont beaucoup de dirigeants se gaussaient ». Avant de raconter que si Sepp Blatter a plaidé coupable, il a quand même trouvé le moyen de se dédouaner sur les enfants chargés du tirage au sort.

De son côté, le président de la fédération belge a évoqué « une manipulation à 200% ». Ce qui a évoqué un joli trait d’esprit à notre sélectionneur de l’équipe de France, Michel Hidalgo. « Je suis un naïf, tout le monde le sait… disait-il à l’Equipe. A propos de ce tirage au sort, j’ai essayé d’être encore plus naïf que d’habitude. J’ai reculé mes limites. Cela dit, je ne possède pas de preuve pour affirmer que le tirage au sort a été trafiqué dans de telles proportions. Si on veut bien me les apporter… »

Parole à la défense. « La Fifa a retenu la leçon et est revenu à un système qui a fait ses preuves, la main de l’homme », écrit-elle aujourd'hui. Son magazine Fifa Weekly racontait même en 2013 que la machine a immédiatement rejoint « la poubelle de l’histoire ». 

Par mail, Gérard Ernault conclut avec 35 ans de recul: 

« Je n'ai pas le sentiment que cette confusion résultait d'une volonté de trucage ,plutôt  d'un manque de maitrise, d'une maladresse. En tout état de cause, le tirage au sort du Mondial 82 mérite le qualificatif de "tirage historique " pour être le dernier d'une sombre série. Ses préliminaires ,sa mécanique ,tout avait contribué à le discréditer. Il s'était délité de l'intérieur. Il en résulterait une autre conception, plus équitable, plus "sportive" des tirages au sort des grandes épreuves de football. »