Guerre en Ukraine : L'ex-capitaine historique de la sélection Tymoshchuk est-il vraiment un agent secret à la solde de la Russie ?

FOOTBALL Accusé de se taire face à l'attaque russe en Ukraine et soupçonné d'avoir pactisé avec le FSB, les services secrets de Poutine, Anatoliy Timoshchuk est désormais l'ennemi de tout un pays

Aymeric Le Gall
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Anatoliy Timoshchuk à Aix-en-Provence, lors de l'Euro 2016.
Anatoliy Timoshchuk à Aix-en-Provence, lors de l'Euro 2016. — ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP
  • Ex-gloire du foot ukrainien et détenteur du record de sélections, Tymoshchuk fait désormais partie de l’histoire ancienne. Voire ne fait plus partie de l’histoire du tout.
  • En cause, son silence assourdissant après l’invasion de son pays par la Russie de Vladimir Poutine.
  • Toujours sous contrat avec le Zenit Saint-Pétersbourg, celui-ci est même accusé de haute trahison par son ancien secrétaire personnel. 20 Minutes a mené l’enquête.

« Le silence est un aveu », écrivait le poète tragique grec Euripide. Cet adage, l’ancienne gloire du football ukrainien Anatoliy Tymoshchuk, recordman du nombre de sélections (144) devant l’immense Andreï Shevchenko, l’a appris à ses dépens ces derniers jours. En ayant fait le choix de ne pas prendre publiquement parti contre l’invasion russe en Ukraine et de garder son poste d’entraîneur adjoint au Zenit Saint-Pétersbourg (club russe proche de Poutine), le natif de Lutsk, ville de l’ouest du pays bombardée au 17e jour de la guerre, est devenu un ennemi de la patrie aux yeux de l’opinion publique ukrainienne.

Au point de pousser la Fédération à le rayer purement et simplement de ses livres d’histoire et de le supprimer du registre officiel des joueurs des équipes nationales. Pour bien mesurer la chose, c’est comme si chez nous la FFF cherchait à effacer Thierry Henry ou Laurent Blanc de la mémoire collective. Le vainqueur de la Ligue des champions 2013 avec le Bayern est accusé d’avoir pactisé avec l’ennemi en jouant les agents double à la solde de la Russie. Un crime qui relève ni plus ni moins de la haute trahison et qui pourrait lui coûter un peu plus qu’un nom rayé dans le logiciel de la fédé.

Un serment d’allégeance qui fait tâche

En effet, l’ancien secrétaire personnel/agent/ami de « Tymo », Vitaliy Yurchenko, a publié sur sa page Facebook des documents top secret datés de 2012 et possiblement signé de la main de l’ancien international. Des documents portant le cachet officiel du Kremlin, siglé de l’aigle bicéphale et des armoiries des services de renseignements russes (le FSB), dans lesquels le joueur prête serment.

« Moi, Anatoliy Timoshchuk, je jure allégeance au peuple de la Fédération de Russie. Je jure d’exécuter fidèlement les ordres de mes supérieurs et de mener à bien les tâches qui me seront confiées (…), de donner accès aux informations de catégorie A à la Fédération de Russie (…) et de promouvoir une coopération mutuellement bénéfique et à long terme. Je jure d’être un employé honnête, courageux et vigilant, et de garder les secrets d’État. »

Contacté par 20 Minutes, Vitaliy Yurchenko dit avoir reçu ses documents par mail il y a quatre ans de cela – deux ans après la fin de sa collaboration avec Tymoshchuk – au moment où celui-ci était empêtré dans un divorce compliqué avec son ex-femme. S’il n’exclut pas que la source ayant fait fuiter ces documents soit liée à cette affaire, Yurchenko admet ne pas pouvoir garantir leur authenticité.

« Ce que j’affirme, par contre, pour l’avoir assisté pendant 12 ans et géré une bonne partie de ses contrats, c’est qu’il s’agit bien de sa signature. Je l’ai même comparée avec l’originale que j’avais sur d’autres papiers administratifs, ce sont les mêmes. Après, ce n’est pas une preuve en soit. Je note seulement que, depuis la publication des documents, il ne m’a pas appelé pour se défendre. Il n’a pas non plus démenti quoi que ce soit officiellement. »

Ex-espion du KGB, Sergueï Jirnov n’achète pas l’histoire

N’ayant pu avoir accès à ces documents, nous avons pris contact avec un ancien agent des services secrets russes pour lui soumettre les photos de Yurchenko. Oeil de Moscou et du KGB en France durant la Guerre Froide, Sergueï Jirnov juge cette affaire « très louche ». « J’ai noté une ou deux fautes d’orthographes, on a l’impression que la personne qui a écrit cela n’est pas Russe mais Ukrainienne, décortique-t-il. Après, au KGB à l’époque et au FSB aujourd’hui, ça peut arriver qu’il y ait des fautes dans les documents. Le FSB ce n’est pas non plus l’Académie Française ! ».

L’auteur de L’éclaireur, l’histoire vraie et stupéfiante du seul espion du KGB à avoir intégré l’ENA, chez Broché, a également relevé une autre incohérence : « Quand on devient agent du FSB, on reçoit notre pseudonyme opérationnel d’agent secret. Or, dans ce document, à aucun moment je n’ai vu de pseudonyme. Cela me semble être un document qui n’est pas fait dans les règles de l’art. » S’il admet que les pratiques ont pu changer depuis l’époque où il officiait pour le KGB, Sergueï Jirnov confirme par ailleurs que ce type de « serment solennel, c’est ce qui se fait dans ce genre de situation. » « J’ai moi-même signé une déclaration de ce style », ajoute-t-il.

Les documents en question photographiés par son ancien secrétaire personnel.
Les documents en question photographiés par son ancien secrétaire personnel. - VITALIY YURCHENKO

Tymoshchuk, une cible de premier choix pour le FSB ?

En pleine guerre, Jirnov ne doute pas que « les services secrets russes travaillent de manière active et très agressive en Ukraine ». Il s’interroge cependant : « Quand le FSB recrute un agent, c’est pour avoir accès à des informations secrètes. Est-ce que Tymoshchuk possédait de telles infos ou était en contact avec des gens qui en possédaient ? » « Depuis que j’ai publié ces documents, beaucoup de monde me pose cette question, explique Yurchenko. Cela me semble assez clair : il a un accès direct à toutes les personnalités ukrainiennes, que ce soient de grands chefs d’entreprise ou des politiciens. Il n’est pas toujours facile d’avoir accès à ces personnalités, mais je peux vous assurer que quand c’est Tymoshchuk qui appelle, ils répondent. »

Pressenti un temps pour devenir le vice-président de la Fédé, l’ancien capitaine de la Zbirna aurait-il été ciblé par la Russie de par sa position privilégiée dans les arcanes sportives et politiques de son pays ? « Si je n’étais pas sûr de ses liens avec les autorités russes, je n’aurais jamais publié ces documents, assure Yurchenko. Je sais qu’il avait des contacts avec ceux que l’on appelle les « Siloviki » [les hommes liges du régime], et pas seulement des contacts publics, mais des relations personnelles. Il ne s’en est jamais caché. Et ses chauffeurs à Saint-Pétersbourg étaient des soldats de l’OMON [unités de forces spéciales du ministère de l’intérieur] ».

« On voit qui est vraiment Anatoliy Tymoshchuk »

Proche du joueur au point de le considérer comme un ami personnel (avant de totalement couper les ponts avec lui), le journaliste sportif ukrainien Kostyantyn Andryuk abonde lui aussi en ce sens. Lors d’un reportage en Russie à l’automne 2014, en pleine guerre du Donbass, il passe du temps avec Tymoshchuk, qui lui sert alors d’intermédiaire pour approcher des personnalités politiques haut placées. Il raconte :

« Durant ces trois jours, j’ai pu me rendre compte à quel point il avait changé. Il avait un discours pro-russe et n’arrêtait pas de me dire qu’il connaissait beaucoup de beau monde là-bas, et notamment des colonels du FSB, avec qui il était très proche. Il se vantait d’être intouchable et de toucher énormément d’argent via le Zenit et Gazprom. Sur le coup, j’ai joué le jeu. Sans lui, je n’aurais pas pu atteindre certaines personnes. En rentrant à Kiyv, je me suis dit que ce n’était plus l’homme que j’avais connu dans le passé. »

Au même moment, alors qu’il tente de convaincre Tymoshchuk de se servir de sa notoriété pour faire passer des messages de paix et de « soutenir financièrement l’armée ukrainienne et les victimes de la guerre dans le Donbass », Yurchenko ne peut que constater le peu d’intérêt du joueur pour la cause nationale. « Pour autant que je sache, sa famille a fait quelques dons aux soldats ukrainiens mais lui n’était pas très impliqué là-dedans. C’est aussi à cette époque qu’il a arrêté d’arborer le drapeau ukrainien lors de ses victoires en club, comme il avait l’habitude de le faire jusque-là. Je n’ai jamais compris pourquoi. Aujourd’hui j’y vois plus clair… D’un point de vue moral, humain, si tu te tais quand quand des bombes et des missiles tombent sur ton pays, là où vivent tes amis, ta famille et tes fans, alors tu es un traître. ».

Au téléphone depuis Kiyv, où il a choisi de rester pour continuer son travail de journaliste, Andryuk a la voix fatiguée après « une nouvelle journée de bombardements ». Pensif, il peine lui aussi à comprendre l’attitude de son ancien ami. « En plus il vient de Lutsk, une région de l’ouest où la proximité avec les Russes est inexistante… C’est comme ça. La guerre révèle les véritables personnalités. Les masques tombent et aujourd’hui on voit qui est vraiment Anatoliy Tymoshchuk. » Une légende passée à l'ennemi.