Ligue 1 : Pour le défenseur de l’ASSE Eliaquim Mangala, « tout est connecté, entre le footballeur et l’être humain »

INTERVIEW DU LUNDI International lorsqu’il évoluait à Manchester City, Eliaquim Mangala (31 ans) est arrivé dans un certain anonymat à l’AS Saint-Etienne lors du mercato hivernal. Avant d’affronter l’OM samedi (21 heures), il s’est longuement penché sur sa carrière et son métier

Propos recueillis par Jérémy Laugier
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Ligue 1: Le défenseur Eliaquim Mangala dévoile les secrets du vestiaire de l'AS Saint-Etienne — 20 Minutes
  • Chaque lundi, 20 Minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l’actu du moment. Cette semaine, place au défenseur de l’ASSE Eliaquim Mangala.
  • Passé par le FC Porto, Manchester City et Valence, l’international tricolore de 31 ans (8 sélections) dispute samedi (21 heures) avec les Verts un choc contre l’OM essentiel dans la quête du maintien en Ligue 1.
  • L’ancien défenseur le plus cher de l’histoire (53,8 millions d’euros lors de son transfert à City en 2014), qui s’est engagé pour six mois à Saint-Etienne, décrypte à la fois son riche parcours et l’évolution du monde du football depuis dix ans.

Au centre d’entraînement de l’ASSE à L’Etrat (Loire),

Voir débarquer en janvier (pour six mois) l’ancien défenseur le plus cher du monde dans une AS Saint-Etienne enlisée à la dernière place en Ligue 1 n’était pas commun. Freiné par une grave blessure au genou droit en 2018 et sans club depuis l’été dernier, Eliaquim Mangala (31 ans) tente d’aider les Verts (18es) dans leur mission sauvetage dans l’élite. Avant le choc samedi (21 heures) contre l’OM dans un Chaudron bouillant, 20 Minutes a rencontré l’attachant international tricolore (8 sélections), qui porte un regard sincère sur son transfert à Manchester City, ses échanges avec Pep Guardiola, mais aussi sa vision d’un métier ayant profondément évolué en dix ans.

Eliaquim Mangala, au centre d'entraînement de L'Etrat (Loire), au moment de son entretien accordé à « 20 Minutes ».
Eliaquim Mangala, au centre d'entraînement de L'Etrat (Loire), au moment de son entretien accordé à « 20 Minutes ». - Jérémy Laugier/20 Minutes

Vous êtes français, né à Colombes (Hauts-de-Seine), et vous n’aviez jamais évolué dans le championnat de France jusqu’à votre signature pour six mois à l’ASSE cet hiver, à 31 ans. Etait-ce une anomalie dans votre parcours ?

Je crois beaucoup au destin et si c’est arrivé sur ce timing, c’est que la vie l’a ainsi voulu. Je suis aujourd’hui dans un club historique, avec un très beau challenge. Ce serait triste pour le patrimoine français de voir Saint-Etienne [actuel 18e en Ligue 1] redescendre. Quand Loïc [Perrin] m’a appelé pour m’expliquer la mission, ça m’a tout de suite branché. Et dès que je suis arrivé, j’ai senti que j’étais au bon endroit.

Quel regard portez-vous sur votre carrière, de vos premiers pas à l’AC Lustin (Belgique) à l’ASSE, en passant par le Standard de Liège, Porto, Manchester City et Valence ?

J’ai eu la chance de jouer de grandes compétitions dans des grands stades, c’était mon rêve d’enfant. Petit, quand je m’amusais dans mon jardin, je m’imaginais parfois jouer au Stade de France. Alors porter le maillot de l’équipe de France, c’est vraiment un rêve que j’ai réalisé là aussi. Avec le recul, je me sens chanceux et très fier de ce que j’ai pu accomplir.

Comment gère-t-on une arrivée dans un club de la dimension de Porto quand on n’a que 20 ans ?

J’ai toujours vu le foot en ne pensant qu’au terrain. J’étais donc souvent détaché de ce qu’il se passait à l’extérieur. Tout ce qui comptait pour moi, c’était l’heure de l’entraînement et l’heure du match (sourire). Dès que j’étais sur le terrain, tout mon monde se transformait. La première année à Porto a été compliquée pour moi : je venais du Standard où j’étais un titulaire indiscutable et j’ai démarré un apprentissage. J’ai vite demandé à être prêté pour pouvoir jouer. Le directeur sportif Antero Henrique m’a dit de me calmer, que j’étais en année de transition pour apprendre la langue et un nouveau style de jeu. Puis j’ai beaucoup joué, j’ai été champion du Portugal à deux reprises, et j’ai participé à la Coupe du monde 2014. Il a fallu me canaliser, et c’est cette période qui m’a permis d’exploser.

Il y a encore quatre ans et demi, Eliaquim Mangala évoluait aux côtés de Raheem Sterling au sein du Manchester City de Pep Guardiola.
Il y a encore quatre ans et demi, Eliaquim Mangala évoluait aux côtés de Raheem Sterling au sein du Manchester City de Pep Guardiola. - Greig Cowie/BPI/Shutter/SIPA

Au point de devenir le défenseur le plus cher du monde en rejoignant Manchester City en 2014 pour une somme estimée à 53,8 millions d’euros…

Je ne considérais pas que je valais une cinquantaine de millions d’euros puisque aucun homme ne vaut une pareille somme selon moi. Il y avait une offre et une demande, et une transaction a été faite. J’ai toujours eu ce détachement, donc même si ça spéculait autour du montant de ce transfert, seul ce qui se passait avec mes coéquipiers et les coachs m’importait. Ça n’a en rien affecté mon jeu. Je me rappelle que j’avais immédiatement annoncé qu’un ou deux ans plus tard, mon record serait battu. C’est ce qu’il s’est passé [avec son coéquipier John Stones, recruté par City pour 58 M€ en 2016].

Qui dit City dit Pep Guardiola… Même si vous avez surtout joué pour Manuel Pellegrini là-bas (de 2014 à 2016), que vous a-t-il apporté ?

J’ai d’abord eu la chance de le côtoyer à la fin de l’Euro 2016, avant de partir en prêt à Valence. En un mois, j’ai vu avec lui des choses que je n’avais jamais vues sur tout le reste de ma carrière. Il nous démontrait comment attaquer si une équipe nous pressait avec deux ou trois attaquants. Il nous expliquait toujours pourquoi on allait faire les choses ainsi, et ce avec des détails poussés. Mais sa manière de nous présenter toutes les situations de jeu était tellement simple que c’en était bluffant. Tous ses simples petits cheminements collectifs nous emmenaient jusque dans les derniers mètres, et là il s’appuyait sur la qualité des joueurs. Il nous le répétait : le plus compliqué, dans le foot comme dans la vie, c’est de faire des choses simples. Puis après mon retour de Valence en 2017, je l’ai eu cinq mois. C’est là qu’il m’a apporté une grande ouverture d’esprit.



Y a-t-il du Pep Guardiola dans votre patte tactique de « coach Mango » dans « Football Manager », qui semble être plus qu’un loisir pour vous ?

(Sourire) Même si je ne reprends pas spécialement ses systèmes, oui, Pep Guardiola a une influence sur moi. Dans ce jeu, j’essaie de reproduire des tactiques que je peux voir en vrai, et j’essaie de bien comprendre les mouvements qu’on peut mettre en place. Je vais au-delà de simplement jouer à Football Manager. D’ailleurs mes tactiques ne seront jamais le 4-3-3 ou le 4-4-2. Si vous les voyez un jour, vous aurez du mal à comprendre dans quel schéma évolue mon équipe (sourire).

Vous imaginez-vous devenir coach dans la vraie vie un jour ?

Oui, c’est certain que je passerai mes diplômes après ma carrière de joueur.

Vous avez réalisé votre rêve en comptant 8 sélections avec les Bleus. Mais l’Euro 2016 en France, durant lequel vous avez vu Adil Rami puis Samuel Umtiti passer devant vous en défense centrale, n’est-il pas l’un des gros regrets de votre carrière ?

Non, je vois ça comme une pure joie. J’ai grandi en Belgique et plusieurs fois dans les catégories jeunes, on m’a appelé pour que je joue pour la sélection belge. J’ai toujours dit non car j’ai sans cesse voulu jouer pour la France. Et pourtant, à cette époque, on ne savait pas que j’existais en France (sourire). Donc quand tu pars de là et que tu es retenu pour la Coupe du monde 2014 au Brésil et l’Euro 2016 en France, tu vis une sacrée expérience de groupe, et tout le monde n’a pas cette chance-là. On voulait bien entendu tous jouer car on est des compétiteurs. Mais le plus important, c’était la cohésion de groupe. Ça reste des expériences humaines avec des super moments, et ceux-là, on ne pourra pas me les retirer.

Durant l'Euro 2016 en France, Eliaquim Mangala a seulement pu prendre part au quart de finale contre l'Islande.
Durant l'Euro 2016 en France, Eliaquim Mangala a seulement pu prendre part au quart de finale contre l'Islande. - Frank Augstein/AP/SIPA

N’avez-vous pas tout de même eu la sensation parfois de ne pas être perçu à votre juste valeur en France, tant par Didier Deschamps que par le grand public, comme Aymeric Laporte après vous ?

Non, Deschamps et son staff me connaissaient très bien, ils regardaient tous les matchs. Après, aux yeux de l’opinion publique générale peut-être, mais c’est comme ça. Je n’étais pas passé par le championnat de France donc je n’avais pas cette visibilité auprès du public français. Ma destinée s’est faite comme ça, je ne suis pas du tout déçu. L’important, c’est que moi, je connais ma valeur. Aujourd’hui, je suis en France et des gens me découvrent peut-être dans cette aventure avec l’ASSE. Ma carrière n’est pas terminée.

Vous montrez régulièrement vos séances de yoga et la préparation de vos propres jus de fruit sur les réseaux sociaux. Tout cela a-t-il une place conséquente dans votre préparation invisible d’athlète de haut niveau ?

Les gens dissocient beaucoup le joueur de l’humain. On est tous des êtres humains et au-delà de la performance sportive, le bien-être apporte la santé, pour le corps et l’esprit. Tout est connecté entre le footballeur et l’être humain. Si en tant qu’homme tu te sens mieux, tu seras un meilleur athlète. Parfois il y a des super athlètes qu’on sent en décalage, humainement, avec le milieu du foot. Ça crée des conflits et ça empêche l’athlète de tirer le maximum de son potentiel, comme ça a pu être le cas pour un Yoann Gourcuff. Il avait des qualités de fou mais on pouvait sentir qu’en tant qu’homme, il lui manquait un épanouissement personnel. J’essaie de regrouper les deux dimensions car je me suis rendu compte en grandissant que si je prenais soin de mon mindset [ma mentalité], j’allais mieux appréhender les moments où j’allais moins bien.

En parlant de moments difficiles, y a-t-il eu un avant et un après-10 février 2018 pour vous ?

Oui, c’est le jour de ma blessure au genou droit lors du match Everton-Crystal Palace. C’est un peu à partir de là que j’ai appris qu’il y avait ce côté humain qu’on ne peut pas dissocier du reste. Avant ça, j’étais beaucoup dans la performance, le foot, le foot, le foot (sourire)… Mais la vie, c’est plus que ça, même si le foot a toujours été ma passion. Il m’a fallu presque deux ans pour revenir et ça reste la plus belle victoire de ma carrière. Mon genou est devenu comme mon baromètre. A partir de là, j’ai donné beaucoup plus d’importance à des détails comme le yoga et la nutrition.

Le 10 février 2018, Eliaquim Mangala a subi une grave blessure au genou, alors qu'il venait d'entamer un prêt avec Everton en Premier League.
Le 10 février 2018, Eliaquim Mangala a subi une grave blessure au genou, alors qu'il venait d'entamer un prêt avec Everton en Premier League. - Paul Greenwood/BPI/Shut/SIPA

Toute cette démarche personnelle vous a-t-elle permis de ne pas sombrer lorsque vous vous êtes retrouvé sans contrat, de juin à janvier dernier ?

Oui, je pars juste du principe que si ça m’arrive à ce moment-là, c’est que ça peut m’apporter quelque chose. Ça dépend du regard que je pose sur cette période. Tout ce qui m’arrive est soit une bénédiction, soit une leçon.

Avez-vous senti la curiosité de vos jeunes partenaires stéphanois en voyant débarquer un international avec votre CV XXL ?

Certains ont pu me poser des questions sur mon parcours. Mais aujourd’hui, les jeunes ont parfois la sensation qu’ils sont déjà arrivés, qu’ils ont déjà tout appris, car les médias et les réseaux sociaux les starifient rapidement, en un bon geste ou trois bons matchs. Le métier de footballeur est bien plus difficile que ça. Et lorsqu’ils sont un peu moins bien, on ne les calcule plus et on passe rapidement à un autre joueur, ce qu’ils ne comprennent pas. Ce n’est pas leur faute, la société est ainsi. De même, on est peut-être cinq joueurs de plus de 30 ans dans ce vestiaire aujourd’hui. Quand j’ai commencé le football professionnel, c’était l’inverse, on était peut-être quatre joueurs de moins de 23 ans dans mon équipe (sourire).