Ligue 1 : « Si la Corse m'a construit, le Nord m'a fait devenir un homme », raconte le gardien lensois Jean-Louis Leca

INTERVIEW DU LUNDI Le gardien du RC Lens a passé sa carrière entre la Corse où il est né et le Nord où il joue actuellement

Francois Launay
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Jean-Louis Leca évolue à Lens depuis 2018
Jean-Louis Leca évolue à Lens depuis 2018 — AFP
  • Chaque lundi, 20 Minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l’actu du moment. Cette semaine, place à Jean-Louis Leca, gardien d’un RC Lens qui réalise un incroyable début de saison en Ligue 1.
  • Né en Corse, Leca a grandi à Bastia où il a toujours défendu l’identité insulaire.
  • A Lens depuis 2018, le portier de 36 ans se raconte et explique les similitudes entre les deux régions.

Tee-shirt, short et claquettes. C’est en tenue décontractée que Jean-Louis Leca est venu se raconter dans les fauteuils du centre d’entraînement de la Gaillette, le centre d’entraînement du RC Lens. Epatant deuxième de Ligue 1 malgré la défaite à Montpellier dimanche, le gardien des Sang et Or n’est pourtant pas venu parler du début de saison du Racing. A 36 ans, Leca, qui a passé sa carrière entre la Corse et les Hauts-de-France, est venu parler à 20 Minutes de son identité insulaire et de ses similitudes avec la culture nordiste.

Vous êtes né et avez joué en Corse mais vous avez passé le reste de votre carrière dans le Nord (Valenciennes et Lens). Que vous a apporté cette région ?

Le Nord est très similaire à la Corse. Il ne faut pas avoir peur de le dire mais ce sont les deux régions les plus pauvres de France. Et puis, il y a beaucoup de valeurs, beaucoup d’entraide entre les gens. Les gens y aiment leur terre, sont fiers de leurs origines, ils ont une vraie identité. Par exemple, quand je suis arrivé dans le Nord, mes voisins sont venus me voir pour savoir si j’avais besoin de quelque chose. C’est révélateur de la proximité entre les gens. C’est bien car aujourd’hui, on est dans une société où tout ça est en train de se perdre. Tout le monde ne pense qu’à sa gueule. Mais en Corse ou dans le Nord, quand on est en galère, on vient t’aider. Ça me correspond et c’est pour ça que je suis très épanoui à Lens.

Qu’est ce qui vous plaît dans le Nord ?

Quand je vais dans une nouvelle ville, je m’acclimate et je m’adapte. J’essaie toujours de comprendre la ville où je vis à travers son histoire. En 2018, quand je suis arrivé à Lens, Philippe Montanier (coach du Racing à l’époque) avait emmené l’équipe au musée de la mine de Lewarde. J’avais trouvé ça fascinant. Par la suite, j’y ai emmené ma femme et mes enfants car je trouvais ça important. Quand on est sur l’autoroute et que mes enfants me demandent : « Papa, c’est quoi cette montagne de terre ? », hé bien, je peux leur expliquer ce qu’est un terril, ce qui a été extrait de la mine. Par exemple, on m’a fait cadeau d’une gaillette (un gros morceau de charbon). J’ai pu aussi leur expliquer ce que c’était. Je suis fier d’être là où je suis et content de m’y acclimater.

Le musée de la mine, à Lewarde, dans le Nord.
Le musée de la mine, à Lewarde, dans le Nord. - M.Libert / 20 Minutes

Avez-vous visité d’autres musées dans le Nord ?

Oui, je suis aussi allé au Louvre-Lens avec ma famille. Le but c’était de leur faire comprendre encore une fois l’endroit où on vivait. Ça amène une ouverture d’esprit à mes enfants. Quand on vit loin de la Corse et qu’on arrive dans une autre région, c’est important de savoir où on est, pourquoi on y est et quelles sont les bonnes attitudes à avoir.

C’est quoi les bonnes attitudes à avoir selon vous ?

C’est s’intéresser à l’histoire d’une ville, d’une région parce qu’il y a des gens qui ont de la famille et des ancêtres qui se sont battus pour préserver tout ça. Par exemple, je suis allé sur le site de Vimy où il y a eu l’un des plus grands bombardements de la première guerre mondiale. C’est d’ailleurs l’endroit qui m’a le plus marqué dans la région. Quand tu arrives là-bas, tu sens le poids de l’histoire. C’était pesant avec ce grand monument et tous ces noms accolés dessus. C’est vraiment impressionnant.

Le mémorial de Vimy dans le Pas-de-Calais
Le mémorial de Vimy dans le Pas-de-Calais - Adrian Wyld/AP/SIPA

Que vous a apporté cette région à titre personnel ?

Si la Corse m’a construit, le Nord m’a fait devenir un homme. Cette région m’a fait prendre conscience des choses importantes dans la vie. La première fois que je suis arrivé ici (à Valenciennes en 2004), je n’avais encore jamais vécu seul, ma femme était enceinte et on n’avait pas d’appartement. C’est là que j’ai pris conscience que je n’allais plus jouer au foot mais exercer mon travail pour nourrir ma famille. Le Nord m’a fait grandir et m'a ouvert l’esprit sur plein de choses.

Pendant le premier confinement, vous avez rendu hommage aux gens de la région en reprenant les Corons à la guitare avec votre fille. Comment avez-vous eu l’idée ?

Pendant le confinement, on s’amusait à se lancer des défis. Un jour, je m’amuse avec ma fille et on commence à chanter les Corons. On se filme et j’envoie la vidéo à Hugo (l’attaché de presse du club) qui trouve ça génial et me demande s’il peut la poster sur les réseaux sociaux. Au début, j’étais un peu réticent car je voulais préserver mes enfants des réseaux sociaux. Du coup, j’ai refait la vidéo en filmant ma fille de dos. Je ne pensais pas que ça allait faire un tel buzz. Mais donner un peu de bonheur aux gens dans cette période difficile, je trouvais que c’était cool pour tout le monde. D’ailleurs, j’ai fait aussi une autre vidéo pour Bastia où je reprenais un chant corse. Ça m’a fait plaisir de donner un peu de baume au cœur aux miens.

Lens et Bastia sont deux clubs emblématiques avec des publics de passionnés. S’il fallait les comparer, que diriez-vous ?

Furiani, c’est pareil que Bollaert mais avec 20.000 personnes au lieu de 35.000. Quand tu te balades en ville à Bastia c’est comme quand tu te balades en ville à Lens. Les gens viennent te voir et la ferveur est la même dans les deux villes. Ce sont des gens qui vivent pour leur club, qui sont passionnés et qui peuvent aussi envahir les terrains quand ça se passe moins bien (sourire). Il y a beaucoup de similitudes entre les deux clubs. Ce sont des clubs très familiaux. Quand tu arrives, on vient vers toi. Le RC Lens est l’un des clubs les plus emblématiques et populaires de France et où tu as envie d’aller jouer. Si Bastia est un peu moins emblématique en France, c’est un club populaire où les gens ont aussi envie d’aller. Ça représente vraiment quelque chose.

Comment définiriez-vous votre culture corse ?

A chaque fois que l’avion arrive et se pose sur le tarmac, je sens une montée. Quand je sors de l’avion et que je commence à sentir cette odeur particulière sans pollution. Quand je me promène et que je vois la montagne à droite et la mer à gauche. Quand je monte au village et que j’entends le tintement des clochettes de vaches, de brebis ou de chèvres. Quand j’entends de la musique de chez moi avec des paroles touchantes et émouvantes. Tout ça me prend aux tripes et au cœur. Je suis fier de ce que suis et je le revendique car on est un peuple qui a été colonisé plusieurs fois et s’est défendu constamment. C’est ancré dans notre éducation de ne pas se laisser faire. Alors parfois c’est débordant, même si on essaie de canaliser tout ça avec l’âge.

L’histoire est très présente sur l’île de beauté…

Ce n’est pas quelque chose que tu apprends, tu grandis avec ça. C’est en toi. C’est dans ma personnalité, l’éducation qu’on m’a donnée, la façon dont je me suis construit. En Corse, on grandit avec les noms des personnalités historiques comme Pascal Paoli ou Napoléon. On sait que ce sont des gens importants qui se sont battus pour qu’on soit libres. Plus proche de nous, j’ai aussi beaucoup de respect pour Edmond Simeoni (mort en 2018) qui s’est battu pour que nos littoraux soient préservés de la bétonnisation. Ils n’ont pas voulu faire n’importe quoi et grâce à des gens comme lui, on peut dire que la Corse est la plus belle île du monde.

Vous avez grandi à Furiani, là où s’est produite en 1992 la plus grande catastrophe du foot français. Comment avez-vous vécu ce drame ?

J’avais 7 ans et à cette époque-là, j’allais voir tous les matchs au stade avec mon père. Le dimanche avant ce fameux match, je rentre de la plage avec mon père. On passe devant le stade et la tribune était en train d’être montée. On s’arrête devant Furiani et Jo Bonavita, un dirigeant historique de Bastia, interpelle mon père : « François, monte et regarde la tribune ». Mon père monte et de là-haut, il dit qu’il n’ira pas dans cette tribune Nord pour le match et qu’il préfère aller en tribune Ouest. Il ajoute aussi qu’il n’emmènera pas ses enfants. Autant vous dire que j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Et le soir du match, c’est mon oncle qui nous gardait à la maison.

Le 5 mai 1992, avant la demi-finale de coupe de France Bastia-Marseille, une tribune provisoire du stade Furiani s'est effondrée. Bilan : 18 morts et 2.357 blessés
Le 5 mai 1992, avant la demi-finale de coupe de France Bastia-Marseille, une tribune provisoire du stade Furiani s'est effondrée. Bilan : 18 morts et 2.357 blessés - SIPA

Quand j’allume la télé, je vois un Monsieur sortir de la tribune qui est tombée. Tu te demandes ce qui s’est passé car mes parents étaient allés au match avec mes oncles et tantes. Heureusement, ils ne sont pas tombés et je n’ai pas été touché directement. Mais c’est un fait marquant qui nous a suivis et qui nous suit encore car il y a encore des gens qui souffrent. Certains sont handicapés à vie, d’autres ont perdu des membres de leur famille. C’est une date importante pour les Corses car on ne veut jamais oublier ce qu’il s’est passé. On vit à travers ça et on essaie d’apporter notre soutien au collectif du 5 mai, parce que c’est le plus grand drame du foot français et j’ai parfois l’impression qu’on s’en fout un peu.

Dans beaucoup de bars corses, on peut voir votre photo, drapeau corse à la main, un soir de 2014 où vous aviez fêté la victoire de Bastia à Nice provoquant un envahissement de terrain. Avec du recul, êtes-vous fier de ce que vous a fait ce soir-là ?

C’était un acte politique. Les gens ont cru que j’en voulais au club de Nice mais ce n’était absolument pas le cas. J’en voulais à cet arrêté préfectoral qui interdisait tout signe ostentatoire, non pas à l’effigie de Bastia, mais à l’effigie de la Corse. C’est ça qui m’avait choqué. J’avais trouvé ça raciste ou en tout cas très maladroit. J’ai donc fait ce geste-là et je ne regrette rien. Et s’il fallait le refaire, je le referais. J’aime tellement mon île, ma terre, mon drapeau que s’il faut se battre pour ça, je me battrai pour ça. Après, est-ce que j’en suis fier ? Quand tu rentres chez toi et que tes enfants te demandent ce qui s’est passé, tu n'es pas fier d’avoir provoqué un envahissement de terrain. Par contre, je suis fier d’avoir dit ce que je pensais réellement et tant pis si ça a provoqué un tollé médiatique à l’époque.

Jean-Louis Leca, le gardien de Bastia, est entré sur la pelouse avec un drapeau corse à la fin de la rencontre Nice-Bastia (0-1), le 18 octobre 2014.
Jean-Louis Leca, le gardien de Bastia, est entré sur la pelouse avec un drapeau corse à la fin de la rencontre Nice-Bastia (0-1), le 18 octobre 2014. - JEAN CHRISTOPHE MAGNENET / AFP

Par contre, l’histoire vous a poursuivi cinq ans plus tard à Lens…

Un matin, la secrétaire du club m’appelle pour me dire qu’un huissier essaie de me joindre. J’appelle alors mon frère, qui gère mes affaires et qui me dit : « Ne t’inquiète pas, tu ne dois pas d’argent. Ça se trouve, tu as même touché un héritage ». Mais en fait, pas du tout (rires). Après cette histoire de Nice, j’avais pris une suspension de deux matchs mais Bastia avait voulu porter l’affaire au pénal car il trouvait la sanction scandaleuse. Résultat, je prends 1.500 euros d’amende en première instance mais le club décide de faire encore appel. Sauf que Bastia dépose le bilan quelques mois plus tard et moi je pars à Ajaccio. Les années passent et l’amende est majorée plusieurs fois pendant ce temps-là. Au total, il y en avait pour 4.000 euros. L’huissier me dit alors que je peux faire encore des recours. Je lui réponds « Non c’est bon, n’envoyez plus rien, je vous fais un chèque tout de suite ».

Est-ce que vous vous sentez français ?

Oui, je n’ai aucun problème avec ça. Je sais très bien que l’évolution de la Corse est passée par la France. Par exemple, je n’ai aucun problème à dire que je supporte l’équipe de France. Je vis très bien ces choses-là.