Coupe du monde 2022 : Pourquoi les Bleus n'ont-ils pas suivi le mouvement en faveur des droits humains au Qatar ?
FOOTBALL•Contrairement aux sélections norvégiennes, allemandes et hollandaises, les Bleus n'ont pas arboré de message en faveur des Droits humains au Qatar lors des éliminatoiresAymeric Le Gall
L'essentiel
- A l’occasion de la trêve internationale, certaines sélections ont arboré des messages politiques en faveur des Droits humains au Qatar.
- Ces manifestations font suite à l’enquête du « Guardian » qui fait état de la mort de plus de 6.500 ouvriers sur les chantiers liés au Mondial 2022 au Qatar.
- De leur côté, les Bleus n’ont pas souhaité suivre le mouvement, ce qui n’empêche pas certains joueurs de s’exprimer sur des sujets politiques qui les touchent.
Vous nous connaissez, chauvins comme nous sommes au service des sports de 20 Minutes, on n’a pas pu s’empêcher de tiquer en comparant les propos de Lucas Hernandez au sujet des Droits Humains au Qatar à celles de ses homologues norvégiens, allemands ou hollandais quelques heures plus tôt. Le tout faisant suite à l’enquête du Guardian qui révélait la mort de plus de 6.500 ouvriers sur des chantiers dans le pays depuis l'attribution de la Coupe du monde 2022. Quand Matijs De Ligt expliquait par exemple qu’il ne peut pas rester « insensible » au sort des « ouvriers qui construisent les stades du Mondial 2022 [et] travaillent dans des conditions très difficiles », le latéral gauche de l’équipe de France bricolait de son côté un discours bien plus scabreux.
« Tout le monde a ses droits. Je ne veux pas rentrer sur cet aspect. Tout le monde a son opinion. Pour le Qatar, la Coupe du monde 2022, tout va être parfait. Je ne sais pas dans quelles conditions ils [les ouvriers] travaillent. Je ne veux pas entrer là-dedans. Ce n’est pas à moi de dire si c’est bien ou pas », a-t-il expliqué au lendemain du match nul des Bleus contre l’Ukraine en éliminatoires de la prochaine Coupe du monde. En termes de com’, disons les choses, cela s’apparente à une disasterclass propre, nette et sans bavure ou on ne s’y connaît pas.
Aucune consigne donnée aux joueurs en amont
D’où notre interrogation : les Bleus ont-ils été briefés sur les réponses à donner sur ce sujet ? Selon nos informations, rien de particulier n’a été travaillé en amont avec la cellule de communication, celle-ci estimant sûrement que les joueurs sont assez grands pour donner leur opinion sur tel ou tel sujet sans qu’on ait besoin de leur livrer des éléments de langages clé en mains. On expliquera alors la réponse bancale du Munichois par un certain inconfort dans l’exercice médiatique et, de fait, d’une méconnaissance totale du dossier des Droits humains au Qatar.
C’est aussi comme ça que Jean-Baptiste Guégan, enseignant spécialiste en géopolitique du sport et auteur de Géopolitique du sport, une autre explication du monde, voit les choses.
« « Tu sens qu’il n’y a personne qui est passé en amont pour lui dire quoi dire et comment le dire sur ce sujet. Je me demande même si Philippe Tournon [l’ancien chef de presse des Bleus qui a pris sa retraite au lendemain du sacre en Russie] aurait laissé passer cette question en son temps. Après, bien sûr que la réponse de Lucas Hernandez est lunaire, mais c’est toujours pareil, on ne peut pas reprocher à des sportifs qui ont arrêté leurs études à 13-15 ans de ne pas prendre fait et cause pour un sujet qu’ils ne maîtrisent pas. 90 % des gens ne maîtrisent pas tous les tenants et les aboutissants de cette affaire. » »
De son côté, la FFF nous confirme qu’aucune consigne n’a été donnée aux joueurs pour ne pas s’exprimer sur le sujet. Ce qu’on a pu vérifier à la veille du match contre au Kazakhstan, quand Hugo Lloris y est allé de son analyse après les manifestations norvégiennes, allemandes et hollandaises : « C’est une bonne chose, a-t-il estimé. Les joueurs ont le droit de se manifester. En tout cas, il n’y a aucun joueur qui est insensible à ce qui a été dit ou écrit par rapport à tout ça. »
Contactée par 20 Minutes, l’association Sherpa est mesurée quant à ce réveil soudain de certaines sélections. « Il s’agit d’une situation que nous dénonçons depuis plusieurs années par la voie judiciaire. Si nous nous réjouissons qu’elle ait trouvé un écho médiatique depuis le lancement de la compétition, il est regrettable que les réactions n'interviennent que maintenant, une fois les chantiers terminés et les dommages survenus », explique Laura Bourgeois, chargée de contentieux pour l'association
Griezmann, Huawei et les Ouïghours
Ce que l’on peut vous assurer ici, c’est qu’il n’y a pas eu de débat interne au groupe France pour savoir s’il fallait prendre la roue des Norvégiens, des Allemands et des Hollandais. Ce qui ne veut pas dire qu’à l’avenir les joueurs ne se manifesteront pas d’une manière ou d’une autre.
Certains ont d’ailleurs récemment prouvé qu’ils savaient parfois sortir de leur zone de confort pour glisser sur le terrain politique. On pense notamment à Antoine Griezmann qui a cassé son contrat avec Huawei pour protester contre les traitements réservés par le régime chinois à la communauté Ouïghours, ou à Kylian Mbappé qui s’est élevé contre les violences policières après le passage à tabac d’un producteur de musique par des policiers de la capitale.
A titre collectif, les joueurs de l’équipe de France avaient également réalisé une vidéo pour prôner les valeurs de la République après l’assassinat de Samuel Paty, cet enseignant tué en octobre dernier pour avoir montré des caricatures de Mahomet à ses élèves.
Le Mondial 78 en Argentine comme cas d’école
L’ancien attaquant tricolore Dominique Rocheteau se veut compréhensif avec les Bleus. « Bien sûr qu’on doit se sentir concerné et choqué par ce qu’il se passe au Qatar, mais il ne faut pas tout mettre sur le dos des joueurs. A mon sens c’est aussi et surtout aux instances du football de mener des actions collectives sur ce sujet », raconte celui qui avait connu une situation similaire lors du Mondial 78 en Argentine, après l’arrivée au pouvoir de la junte militaire dirigée par le Général Videla.
« On avait été vachement sollicité dans le cadre d’une vaste campagne pro-boycott menée en France par certains partis politiques et c’est vrai qu’à l’époque je me sentais concerné par tout ça. J’étais contre le boycott mais je tenais à ce que, une fois sur place, on agisse d’une manière ou d’une autre pour dire notre opposition au régime en place. » Il fut alors question de porter un brassard noir lors du match face aux Argentins mais, malgré les efforts de l’Ange Vert, peu de joueurs français s’étaient montrés emballés par l’idée. « On avait fait quelques réunions entre nous, on avait même rencontré Bernard-Henri Lévy avec Michel Hidalgo à l’ambassade de France à Buenos Aires mais cela n’avait pas été plus loin », se remémore-t-il aujourd’hui.
Olivier Rouyer était aussi du voyage en 1978 et, presque 50 plus tard, il comprend que la question puisse poser des problèmes au sein de l’équipe de France. « De marquer le coup comme l’ont fait les Norvégiens, ça ne fait jamais de mal, à un moment donné t’as quand même le droit, si tu le souhaites, de signifier que certaines choses te dérangent vis-à-vis de la Coupe du monde au Qatar. Mais il y a quelque chose de primordial à prendre en compte, c’est la question de la maîtrise de toutes les données du problème. En Argentine, on savait qu’il y avait des problèmes avec la junte militaire mais quand on y est allé, je ne connaissais pas du tout le dossier, c’était compliqué de s’exprimer ». Les époques changent, les problématiques restent.


















