Euro Espoirs : « Comme la réserve des pros », pourquoi les Bleuets n'y arrivent pas malgré des équipes de fous

FOOTBALL L'équipe de France de Sylvain Ripoll, impressionnante sur le papier comme beaucoup de ses devancières, affronte un Euro en deux parties sans aucune certitude

Nicolas Camus
— 
Guendouzi félicité Gouiri (de dos) à l'automne dernier.
Guendouzi félicité Gouiri (de dos) à l'automne dernier. — FRANCK FIFE / AFP
  • L’équipe de France Espoirs dispute ce mois-ci les trois matchs qui décideront de sa présence ou non en phase finale de l’Euro cet été.
  • Malgré un effectif souvent inégalable sur le papier, les Bleuets ne parviennent plus à briller dans cette catégorie d’âge.
  • Joueurs moins concernés, identité de jeu floue, 20 Minutes se penche sur les raisons de ces échecs répétés.

Koundé, Kamara, Guendouzi, Tchouaméni, Faivre, Gouiri, Edouard… Ce n’est plus une sélection, c’est une liste de Noël d’un recruteur du RB Leipzig. La composition de l’équipe de France Espoirs, qui entame son championnat d’Europe ce jeudi face au Danemark, est terriblement excitante sur le papier. Que des joueurs parmi les plus gros prospects de leur génération, auxquels il faut ajouter, pardon pour les autres nations, Camavinga et Ikoné, appelés en A ces derniers temps mais laissés à disposition du sélectionneur Sylvain Ripoll pour cette compétition. Aouar l’était également, mais il a dû déclarer forfait sur blessure.

« Une dévalorisation » pour ceux qui ont déjà fait un tour chez les A

Avec un tel matos, c’est écrit, la France va rouler sur la concurrence en Hongrie et en Slovénie. Sauf que non. Enfin, on l’espère, bien sûr, mais l’histoire incite à la prudence. Si les compétitions des Espoirs se jouaient à la feuille de match, les Bleuets ne compteraient certainement pas qu’un Euro (1988) et une finale (2002) à leur palmarès. Cette catégorie d’âge (jusqu’à 23 ans) est sans doute la plus spécifique des sélections de jeunes, avec des joueurs bien souvent déjà installés en club et qui ne la perçoivent pas toujours comme un moyen de se mettre en valeur.

« C’est une sélection qui est très, très difficile à gérer, pose Pierre Mankowski, sélectionneur entre 2014 et 2016. J’ai l’habitude de dire que c’est comme la réserve d’une équipe professionnelle. Certains ont déjà goûté à l’équipe première, et quand ils reviennent ils le prennent comme une dévalorisation. D’autres sont motivés pour monter, mais au bout d’un certain temps se rendent qu’il y a très peu de places au-dessus et peuvent se démobiliser un peu, surtout quand il faut jouer contre des petits pays, sur des terrains difficiles, pour une compétition moins médiatique que leur championnat et la coupe d’Europe. Tout cela fait qu’en tant que sélectionneur, on n’est jamais sûr de ce qu’on va pouvoir mettre en place et de l’état d’esprit des joueurs. »

Des déclassements historiques chez les champions du monde 98

« On doit aborder le travail différemment, confirme l’actuel titulaire du poste, Sylvain Ripoll. Il faut aller à l’essentiel, avoir deux, trois idées claires, une lecture commune pour qu’en un minimum de temps ils aient tous une idée assez précise de ce qu’on veut mettre en place. » La stabilité nécessaire à la construction d’un collectif qui tient la route est un luxe que peut rarement se payer un technicien dans cette catégorie. C’est encore plus vrai depuis 15-20 ans, avec des jeunes lancés de plus en plus tôt dans le grand bain et à qui on n’a pas appris comment gérer la patience et la frustration.

« C’est une question de statut, expliquait Didier Deschamps dans une interview croisée avec Sylvain Ripoll organisée par Ouest France, en 2019. Pour notre génération, c’était un tremplin, un honneur d’être en Espoirs. Aujourd’hui, les Bleuets sont déjà titulaires dans leurs clubs, prestigieux pour certains. Ils ont déjà acquis beaucoup de choses, (…) et n’ont qu’une idée en tête, être avec les A. Au Château, il n’y a que ça qui compte. »

Trezeguet et Henry avec les Espoirs à Charléty, en 1999.
Trezeguet et Henry avec les Espoirs à Charléty, en 1999. - PATRICK HERTZOG / AFP

Le premier exemple de déclassement qui nous revient en tête, chronologiquement, c’est le duo Henry-Trezeguet renvoyé à l’étage inférieur par Roger Lemerre quelques mois après le 12 juillet 98. Violent. « Ça m’a fait mal d’y retourner, mais je ne pouvais pas laisser tomber les copains de ma génération, s’était souvenu l’ancien buteur d’Arsenal pour le magazine The Blizzard, en 2014. Les gens disaient que je m’en fichais de cette équipe, mais trois mois plus tôt, j’avais soulevé le trophée de la Coupe du monde. Une fois, on voyageait avec les Espoirs dans le même avion que les A, j’étais assez assis tout au fond alors que quelques semaines plus tôt j’étais dix rangs devant. Je n’ai pas oublié ça. »

Si tout le monde ne revient pas non plus après avoir remporté le plus beau trophée de la terre, le petit coup de pelle dans la caboche est tout de même douloureux. Cela peut déteindre sur le reste du groupe, et le revenant peut aussi être tenté de surjouer pour montrer qu’il est un peu au-dessus des autres.

Les clubs pas beaucoup plus motivés que certains joueurs

Peut-être était-ce cette nervosité qui avait conduit Djibril Cissé à mettre un coup de genou à un adversaire lors du barrage France-Portugal en 2003, pour lequel il avait été appelé en renfort. Les Bleuets s’étaient fait sortir par l’équipe de Ronaldo et n’avaient pas vu l’Euro. L’Auxerrois avait lui raté l’Euro des grands l’été suivant à cause de sa suspension. « Il y a tellement de paramètres à gérer, souffle Mankowski. Il faut s’occuper de ceux qui sont là depuis le début, de ceux qui reviennent, veiller à ce que leur intégration se passe bien et soit acceptée par les autres, le faire de manière intelligente. C’est une alchimie très difficile à trouver. »

Le Djib lors du fameux matchs des Espoirs contre le Portugal en 2003.
Le Djib lors du fameux matchs des Espoirs contre le Portugal en 2003. - THIERRY ZOCCOLAN / AFP

Au-delà des joueurs, il faut aussi faire avec la volonté des clubs. Certains ronchonnent déjà à l’idée de voir leurs protégés jouer un match de qualification à une Coupe du monde légèrement diminués, alors un amical avec les Espoirs en Géorgie, tous les prétextes sont bons pour y couper. « Les clubs sont réticents, je le sais parce que j’ai été de ce côté aussi, explique Mankowski, passé par le banc de Lille ou Strasbourg. Ils disent "tu pars en sélection, fais attention à ne pas te blesser, on a un match important après". Et puis au moindre petit coup sur la cheville, ils rappellent leurs gars. »

Ripoll a appris pour savoir. Deux histoires pour illustrer le propos : En mai 2017, il appelle Théo Hernandez… qui ne viendra jamais à Clairefontaine. « C’était une connerie. Disons qu’on ne m’a pas poussé à y aller », dira-t-il deux ans plus tard. En 2018, JK Augustin, de retour avec les Bleuets après une embrouille avec le sélectionneur, ne fait pas le déplacement, officiellement pour une fatigue musculaire. Le RB Leipzig l’alignera dans la semaine en match amical.

Ripoll ne fait plus de cadeaux

L’ancien coach de Lorient a encaissé, et en a tiré une leçon, inspiré aussi par la méthode de management de Didier Deschamps, qu’il a pu observer de près en étant invité au camp de base des Bleus lors de la Coupe du monde en Russie. « Il faut que les mecs donnent du sens à l’instant présent, disait-il à Ouest France en 2019. Parce que même si on a l’ambition d’aller en A, on ne peut pas être là et avoir déjà la tête au-dessus. Il faut des joueurs à la fois heureux d’être là malgré tout, et hyper investis. »

C’est avec cette idée qu’il a soigneusement sélectionné ses joueurs et préparé la campagne de qualification pour l’Euro qui démarre. « Ça fait maintenant presque 18 mois qu’on travaille avec ce groupe-là, il y a des choses qui ont été mises en place ». Ne reste plus qu’à intégrer – ou réintégrer – les renforts venus d’en haut. « Parfois, revenir chez les Espoirs est un passage nécessaire pour mieux y retourner, estime Ripoll. Ça dépend du sens que tu donnes à ta venue. »

Mattéo Guendouzi, capitaine depuis la blessure de Jeff Reine-Adelaïde, saura leur rappeler le fil directeur de ce groupe. « On se connaît parfaitement, on sait ce qu’on veut faire. L’objectif est de gagner l’Euro, assure le milieu du Hertha. Je suis convaincu qu’il y a quelque chose de très beau à faire. » Et pas que sur le papier, cette fois.