OL : « Force mentale incroyable », devin et « super dribbleur », Tino Kadewere est l’homme clé du réveil lyonnais

PORTRAIT A 24 ans, l’attaquant zimbabwéen de l’OL, qui a évolué durant trois saisons en Suède, a déjà su se relever après plusieurs lourdes épreuves, comme le décès de son père en 2015 et celui de son frère Prince en août

Jérémy Laugier

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Tino Kadewere a dédié son but inscrit à Angers (0-1) à son frère Prince, décédé en août, qui aurait eu 40 ans dimanche. JEAN-FRANCOIS MONIER
Tino Kadewere a dédié son but inscrit à Angers (0-1) à son frère Prince, décédé en août, qui aurait eu 40 ans dimanche. JEAN-FRANCOIS MONIER — AFP
  • Encore décisif à Angers (0-1), Tino Kadewere a inscrit les trois derniers buts de l’OL en Ligue 1, et sera l’un des principaux atouts lyonnais, dimanche (13 heures) contre Reims.
  • A 24 ans, la recrue lyonnaise, en provenance du Havre, vient de perdre son frère Prince, cinq ans après le décès de son père.
  • Du Zimbabwe au Havre en passant par la Suède, 20 Minutes s’est plongé dans le parcours atypique de ce joueur admiré partout pour « sa force mentale incroyable ».

« Every man gotta right to decide his own destiny », clamait en 1979 Bob Marley dans sa chanson Zimbabwe. Trente-six ans plus tard, Tino Kadewere, l’un des plus prometteurs footballeurs zimbabwéens, applique cette maxime à la lettre en rejoignant Stockholm, à quelque 13.000 km de sa ville de toujours, Harare. En 2015, l’actuel attaquant clé de l’OL (auteur des trois derniers buts en L1) effectue donc le grand saut vers l’Europe. Le jeune anglophone privilégie Djurgardens, « où tout le monde est bilingue », à Sochaux, où il a effectué deux semaines de stage.

« La météo suédoise a été un choc pour Tino, qui n’avait jamais vu la neige et qui a vite dû s’entraîner sous les flocons. Mais il était tellement excité par cette opportunité dont bénéficient si peu de joueurs africains qu’il a travaillé très dur », raconte son compatriote Matthew Rusike. Cet attaquant fraîchement retraité, qui évoluait lui aussi dans le championnat suédois de 2015 à 2017 (à Halmstad puis Helsingborg), souligne l’importance du choix du club de Djurgardens dans l’éclosion de Tino Kadewere.

Le Havre mise sur lui malgré sa grave blessure au genou gauche

« Il a eu de la chance d’avoir été voulu par Bo Andersson [le directeur sportif], qui a un œil en or pour repérer les meilleurs jeunes potentiels en Afrique, précise Matthew Rusike, également ex-coéquipier du buteur lyonnais en sélection. Même s’il a très peu joué avec l’équipe première la première saison [cinq matchs et aucun but], son adaptation a été facilitée par la présence dans ce club d’un autre attaquant zimbabwéen, Nyasha Mushekwi. »

Son explosion dans l’élite suédoise a lieu au printemps 2018, avec huit buts en 12 matchs et un transfert au Havre (Ligue 2) dans la foulée pour 2,5 millions d’euros, malgré une grave blessure au genou gauche. Admiratif de « son très gros mental lui ayant permis de sortir de la galère », le jeune latéral havrais Woyo Coulibaly est marqué par l’investissement et l’exigence de son ancien partenaire.

Sous le maillot du HAC, Tino Kadewere a fini la saison passée meilleur buteur de Ligue 2, avec 20 buts en 24 matchs.
Sous le maillot du HAC, Tino Kadewere a fini la saison passée meilleur buteur de Ligue 2, avec 20 buts en 24 matchs. - CHARLY TRIBALLEAU / AFP

« Sa plus grande force est de toujours être bien placé »

« C’est un sacré bosseur, que ce soit en salle ou sur le terrain, explique le défenseur de 21 ans. Malgré son statut de joueur majeur et même de phénomène chez nous, il continuait de travailler énormément. Il avait sa routine perso, avec des dips et des tractions avant l’entraînement, puis du travail devant le but après la fin de la séance collective. » Une rigueur de travail qui porte totalement ses fruits la saison passée, avec un titre de meilleur buteur de Ligue 2 au HAC (20 buts en 24 matchs), et un important transfert (12 millions d’euros + 2 millions de bonus) vers Lyon dès le mercato hivernal. Finalement, quel est le registre de ce buteur d'1,83 m actuellement en pleine confiance, et essentiel dans le retour de l’OL sur le podium de la Ligue 1 ?

« Il n’est pas le plus rapide, le plus spectaculaire ou le plus puissant des attaquants, remarque Matthew Rusike. Mais il est complet, et sa plus grande force est de toujours être bien placé, au bon endroit, au bon moment. C’est comme pour Thomas Müller en fait, personne ne sait vraiment quelle est sa grande force, mais qu’est-ce qu’il est fort. » Le gardien zimbabwéen Tatenda Mkuruva (24 ans), qui a grandi avec Tino Kadewere à Harare, insiste sur une caractéristique qui ne saute pas (encore) aux yeux en Ligue 1.

Croyez-moi, Tino est avant tout un super dribbleur, même si son jeu a changé et mûri aujourd’hui. Je me souviendrai toujours d’un match de collège, quand nous avions 15 ans, avec Prince Edward School contre St George's College. Tino a dribblé six joueurs sur la même action, dont le gardien, avant de marquer. Les spectateurs sont devenus tellement fous qu’ils ont envahi le terrain pour porter Tino alors que la rencontre n’était même pas finie. Tout le monde a toujours su au Zimbabwe qu’il serait un joueur fantastique. »

« Il n’avait pas la considération qu’il méritait de la part de la fédération »

Un soutien national pas si évident selon son pote Matthew Rusike : « Tino ne doit vraiment sa réussite qu’à lui-même car plus jeune, il n’avait pas la considération et le respect qu’il méritait de la part de la fédération. Pendant longtemps, personne ne voyait ses matchs en Suède, et j’ai dû insister auprès du sélectionneur pour qu’il le prenne dans le groupe pour la Coupe d'Afrique des nations 2017 ».

Tino Kadewere, ici au duel avec son ami Matthew Rusike, lors d'un entraînement à Harare en janvier 2017, avant la Coupe d'Afrique des nations au Gabon dans laquelle le néo-Lyonnais n'est pas entré en jeu.
Tino Kadewere, ici au duel avec son ami Matthew Rusike, lors d'un entraînement à Harare en janvier 2017, avant la Coupe d'Afrique des nations au Gabon dans laquelle le néo-Lyonnais n'est pas entré en jeu. - Jekesai Njikizana / AFP

Alors âgé de 21 ans, Tino Kadewere fait finalement partie de l’aventure au Gabon mais il n’entre pas en jeu. Lors de l’édition 2019 en Egypte, il ne dispute que 20 minutes contre le Congo (0-4). Son heure vient progressivement avec la sélection des Warriors (trois buts en 18 matchs), à l’image de sa réalisation en Algérie le 12 novembre (3-1). « Notre surnom d’équipe va comme un gant à Tino », souligne Tatenda Mkuruva, qui évolue désormais aux Etats-Unis.

Le soutien de ses coéquipiers « a beaucoup compté » dans son deuil

Car les épreuves auxquelles Tino Kadewere a déjà été confronté à 24 ans vont bien au-delà d’une adaptation délicate en Suède, durant six mois loin de sa femme et de son fils, et d’une rupture du ligament latéral du genou gauche. Tino a perdu son père Onias en janvier 2015, puis son frère Prince le 12 août dernier. En inscrivant dimanche le but de la victoire à Angers (0-1), le numéro 11 lyonnais a levé les yeux au ciel en indiquant « 40 » avec ses deux mains, l’âge qu’aurait eu ce jour-là Prince, joueur puis entraîneur de football, et « véritable mentor » de Tino.

Trois jours après la mort de Prince Kadewere, les joueurs lyonnais ont tous porté un maillot hommage lors de leur exploit contre Manchester City (3-1), en guise de soutien à leur coéquipier rentré urgemment au Zimbabwe. En bon capitaine, Memphis Depay y est également allé de messages réguliers à la recrue endeuillée, si loin de l’euphorie de l’OL au Final 8 de Lisbonne. « Tino avait besoin de ne pas se sentir seul à cet instant et ce joli geste de sa nouvelle équipe a beaucoup compté pour lui », souligne Tatenda Mkuruva.

« Il amène tout le temps des rires dans un vestiaire »

« Il a grandi dans une sacrée famille de footballeurs et il ne se levait pas que pour lui, confie Matthew Rusike. Son père et son frère ont toujours été ses plus grands soutiens dans ses rêves de carrière professionnelle. Où qu’ils soient tous les deux, ils sont très fiers de lui. Tino porte leur nom sur ses chaussures de foot aujourd’hui. Sa force mentale, en plus de sa foi chrétienne, est incroyable. Personne ne mérite plus de réussir dans le foot que lui. »

On vous défie de trouver quelqu’un ayant côtoyé le longiligne avant-centre vous en dire du mal. « En plus d’être un joueur extrêmement habile à qui tu ne dois pas laisser le moindre centimètre, c’est un gars qui amène tout le temps des rires dans un vestiaire, apprécie Elisha Muroiwa, lui aussi international zimbabwéen. Je ne l’ai jamais vu avoir une attitude négative dans un groupe. »

« Ça se passait toujours comme il le prédisait, c’était fou »

Le Havrais Woyo Coulibaly le considère même comme son « grand frère » : « il me donne beaucoup de conseils, c’est un mec tellement bien qu’on ne peut que l’apprécier ». Et en bonus, le garçon au sourire éclatant joue les devins comme personne en Ligue 1. Quelques jours avant d’affronter l’ASSE le 8 novembre, il annonce à Téléfoot qu’il a fait un rêve dans lequel il inscrit un doublé pour son premier derby. Sur le banc au coup d’envoi, il remplace Moussa Dembélé à l’heure de jeu et score à deux reprises pour renverser les Verts (2-1).

Le 8 novembre, Tino Kadewere a marqué l'histoire du derby avec un doublé décisif (2-1) qu'il avait lui même annoncé sur «Téléfoot» avant le match.
Le 8 novembre, Tino Kadewere a marqué l'histoire du derby avec un doublé décisif (2-1) qu'il avait lui même annoncé sur «Téléfoot» avant le match. - Laurent Cipriani/AP/SIPA

Un épisode bluffant qui n’est pas isolé du tout, à en croire Woyo Coulibaly. « Il nous a souvent annoncé qu’il allait mettre un but ou même un doublé avant un match, assure le joueur havrais. Au début, ça nous faisait rire, mais en fait, ça se passait toujours comme il le prédisait, c’était fou. On n’était même plus choqués par sa réussite à la fin. On se retrouvait à lui demander : "Alors, dis-nous Tino, tu vas en mettre combien aujourd’hui ?" ». Son ami rémois Marshall Munetsi, qui se déplace au Parc OL dimanche (13 heures), n’osera sans doute pas lui poser la question en entrant sur la pelouse. Car après tout, Bob Marley fredonnait aussi : « There’s a natural mystic blowing through the air ».