Equipe de France féminine : L’interview d’Amandine Henry est-elle le coup de force de trop pour Corinne Diacre ?

FOOTBALL La sortie tranchante de l’habituelle capitaine des Bleues Amandine Henry, dimanche sur Canal +, rend la situation encore plus électrique entre la sélectionneuse et son groupe

Jérémy Laugier (avec J.L.)

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Avec Corinne Diacre à sa tête, l'équipe de France a vécu une sortie prématurée dans son Mondial, en juin 2019 au Parc des Princes.
Avec Corinne Diacre à sa tête, l'équipe de France a vécu une sortie prématurée dans son Mondial, en juin 2019 au Parc des Princes. — J.E.E. / SIPA
  • Corinne Diacre sera attendue au tournant comme jamais, notamment par Noël Le Graët, lorsqu’elle dévoilera sa prochaine liste de joueuses jeudi pour un indécis France-Autriche (le 27 novembre).
  • Non retenue lors du dernier rassemblement, l’habituelle capitaine des Bleues Amandine Henry a en effet vivement critiqué la sélectionneuse dimanche dans une interview accordée à Canal +.
  • Au vu de son long passif avec plusieurs cadres lyonnaises (Wendie Renard et Sarah Bouhaddi en tête), mais aussi de la réaction dans l’urgence de Noël Le Graët, la question du maintien de Corinne Diacre se pose sérieusement.

Après Wendie Renard, Sarah Bouhaddi et à un degré moindre Eugénie Le Sommer, Amandine Henry a complété la liste, dimanche au Canal Football Club, des joueuses lyonnaises dézinguant publiquement Corinne Diacre. Forte de son statut de capitaine et de sa mystérieuse absence de la dernière liste des Bleues, la milieu de l’OL a réussi à pousser Noël Le Graët à réagir de toute urgence dans L’Equipe. « Amandine Henry a largement sa place en équipe de France, évidemment, a confié le président de la Fédération française de football. Etre en conflit avec les meilleures joueuses de l’équipe de France, ce n’est pas durable. »

Car Noël Le Graët sait très bien qu’il y a de la friture entre les désormais septuples championnes d’Europe et la coach des Bleues depuis sa prise de fonction. Dès septembre 2017, celle-ci avait décidé de retirer le brassard de capitaine à Wendie Renard, emblématique leader à l’OL, « pour qu’elle se recentre sur ses performances individuelles ». « C’était un premier geste fort, elle a voulu marquer son territoire, décrypte Tony Reale, notamment agent de la Lyonnaise Amel Majri [59 sélections en équipe de France]. Ça a d’emblée crispé les choses et elle s’est heurtée aux joueuses de l’OL. »

« L’OL est un peu le syndicat de l’équipe de France féminine »

Trois ans et un décevant quart de finale d’un Mondial à la maison plus tard, le point de non-retour semble être atteint entre des championnes de France sans concession depuis 2007 et une coach au management glacial. De quoi pousser les neuf joueuses de l’actuel effectif lyonnais ayant déjà côtoyé la sélection A à organiser collectivement une fronde pour précipiter le départ de Corinne Diacre ? « La grande solidarité du vestiaire de l’OL est logique sur ce sujet-là, surtout quand une telle situation touche une cadre comme Amandine Henry, estime Tony Reale. L’OL est un peu le syndicat de l’équipe de France féminine. » L’échange officieux sur le cas Corinne Diacre, le 13 octobre, entre les taulières de l’OL et Noël Le Graët, venu les récompenser pour leur dernier sacre en Ligue des champions, va pleinement dans ce sens.

Mais malgré les différends réguliers de la sélectionneuse avec Marie-Antoinette Katoto (PSG), Kheira Hamraoui (Barcelone) ou Claire Lavogez (Girondins de Bordeaux), « le syndicat lyonnais » n’a pas été rejoint par d’autres joueuses critiquant publiquement les méthodes de Corinne Diacre, hormis Gaëtane Thiney (Paris FC). Ce qui s’apparente à une tentative de putsch reste donc en apparence 100 % lyonnais. Par le biais de son dirigeant Olivier Blanc, qui avait immédiatement commenté la non-sélection d’Amandine Henry sur le site du club le 15 octobre, l’OL assure ne pas tirer les ficelles.

On n’a pas poussé Amandine à faire cette interview pleine de sincérité et de sensibilité. En octobre, on n’avait pas envie de polémiquer mais juste de faire part de notre incompréhension, en rappelant que la joueuse était en forme, contrairement à ce qu’affirmait la sélectionneuse. On ne va pas s’amuser à s’immiscer dans une situation qui dépend de la FFF. On reste focalisé sur le match au Parc des Princes, vendredi contre le PSG. »

« Noël Le Graët ne peut plus faire la politique de l’autruche »

Selon nos informations, Amandine Henry est d’ailleurs bien la seule à l’initiative de cette virulente interview pour Canal +, et non l’OL ou son agent Sonia Souid. Cette dernière a tout de même tenu à mettre un peu plus encore la pression sur le boss de la Fédé, lundi auprès de l’AFP : « La situation ne peut pas être pire. Plusieurs joueuses importantes sont montées au créneau, il ne peut plus faire la politique de l’autruche ».

Eugénie Le Sommer, Wendie Renard et Sarah Bouhaddi partagent à la fois sept sacres européens... et une relation complexe avec Corinne Diacre. La gardienne lyonnaise s'est même mise en retrait de l'équipe de France cet été pour cette raison.
Eugénie Le Sommer, Wendie Renard et Sarah Bouhaddi partagent à la fois sept sacres européens... et une relation complexe avec Corinne Diacre. La gardienne lyonnaise s'est même mise en retrait de l'équipe de France cet été pour cette raison. - Daniela Porcelli/SPP/Shutterstock/SIPA

A quatre mois de l’élection à la présidence de la FFF, pour laquelle il n’a pas officialisé sa candidature, quelle décision peut prendre Noël Le Graët au sujet de ce bourbier à l’ampleur inédite dans une sélection tricolore ? « Ce conflit-là devrait être gérable », indiquait-il dimanche avec son habituelle placidité. Il y aura plusieurs timings clés à rebondissements potentiels :

  • Corinne Diacre va dévoiler sa prochaine liste jeudi, et il est difficile d’imaginer Amandine Henry ne pas en être à nouveau, au vu de la mise au point de Noël Le Graët sur le sujet. Si c’est le cas, la situation s’annonce encore plus électrique pour ce rassemblement.
  • Le 27 novembre, les Bleues disputeront à Guingamp un match décisif contre l’Autriche, première ex aequo, lors des éliminatoires pour le prochain Euro (décalé de 2021 à 2022 en raison du Covid-19). Et mine de rien, ne pas se qualifier directement en tant que vainqueur de sa poule ferait tache et fragiliserait vraiment Corinne Diacre.
  • Si les Bleues se préparent à un enchaînement de folie Euro 2022, Mondial 2023, et JO 2024 à Paris, elles n’auront pas, faute de qualif pour les JO de Tokyo, la moindre phase finale à disputer pendant 18 mois. Une échéance assez lointaine poussant à davantage envisager l’après-Diacre qu’en cas de grosse compétition dans sept mois, non ?

Des Lyonnaises « vieillissantes » ?

Agent reconnu dans le football féminin français, Fabien Petit ne verrait pas un tel changement d’un bon œil. « Je suis inquiet pour le successeur de Corinne Diacre, si jamais elle doit être remplacée plus tôt que prévu, annonce l’ancien conseiller de l’attaquante internationale Valérie Gauvin. Ça reviendrait à entériner la prise de pouvoir des joueuses, et ça veut dire que le prochain coach saura très bien qu’il devra d’abord répondre à leurs attentes s’il veut que ça marche. Ça donnerait une situation instable dès le départ, avec un staff obligé de composer avec cette donnée, sous peine de sauter à son tour. »

Fabien Petit n’hésite pas à titiller cette génération qui a tout raflé avec l’OL, mais qui bute systématiquement en quarts de finale avec les Bleues depuis sept ans : « Les Lyonnaises sont vieillissantes. Il existe une concurrence européenne qui monte. Le Barça arrive fort, le Real ne va pas tarder, l’Angleterre fait rêver les joueuses comme chez les garçons et la ligue américaine a revu sa grille salariale. Les Lyonnaises ne seront peut-être pas toujours en position de force ».

Son confrère Tony Reale ne partage pas du tout son point de vue : « Limoger Corinne Diacre maintenant donnerait effectivement raison aux filles de l’OL. Après tout, serait-ce anormal pour un club qui apporte la moitié des joueuses de la sélection ? Le président Le Graët n’a plus trop le choix, il doit prendre une décision plus radicale que d’organiser de nouvelles discussions entre les joueuses et une sélectionneuse pas prête à changer ses méthodes. Je pense que Jean-Michel Aulas attend également une décision aussi forte. » En même temps, il était encore plus dur lundi de trouver un Lyonnais pro-Diacre que des acteurs du football acceptant de nous répondre sur cet épineux dossier.