Leeds : « Partout où il est passé, Bielsa a proposé un football inoubliable », raconte son ancien interprète

INTERVIEW Interprète de Marcelo Bielsa et chargé de la gestion psychologique des joueurs de Leeds, Salim Lamrani nous raconte sa folle aventure anglaise aux côtés d'El Loco

Propos recueillis par Aymeric Le Gall

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Marcelo Bielsa, l'homme qui arriverait à convaincre une brindille qu'elle peut étaler Floyd Mayweather.
Marcelo Bielsa, l'homme qui arriverait à convaincre une brindille qu'elle peut étaler Floyd Mayweather. — Malcolm Bryce/ProSports/Shutterstock/SIPA
  • Interprète de Marcelo Bielsa au Losc, Salim Lamrani a accepté de suivre le coach argentin à Leeds lors de la saison 2018-2019.
  • Malgré une montée en Premier League ratée de peu, cet enseignant-chercheur en études ibériques et latino-américaine a vécu une expérience hors du commun.
  • Il a aujourd’hui décidé de raconter cela dans un livre intitulé « Le football selon Marcelo Bielsa ». 20 Minutes a eu le plaisir de l’interviewer.

Interprète de Marcelo Bielsa lors de la courte et difficile expérience de l'Argentin sur le banc du Losc, Salim Lamrani a pris du galon en acceptant de suivre El Loco à Leeds à l’occasion de la saison 2018-2019 pour s’occuper de la gestion psychologique des joueurs.

De cette folle saison malheureusement conclue par l’échec de la montée en Premier League (défaite de Leeds en demi-finale des play-offs contre Derby County), cet universitaire a décidé de coucher sur le papier son aventure aux côté d’un des entraîneurs les plus fascinants de notre époque. A l’occasion de la sortie de son livre « Le football selon Marcelo Bielsa », Salim Lamrani, qui a depuis quitté Leeds pour retrouver son travail de recherche universitaire, a accepté de répondre à nos questions et de nous emmener avec lui dans les coulisses d’une saison avec le Fada Bielsa.

Pourquoi avoir décidé de raconter votre expérience à Leeds auprès de Marcelo Bielsa ?

Il m’a semblé intéressant de raconter cette belle expérience sportive et humaine de l’intérieur et de présenter ce qu’est le football selon Marcelo Bielsa à travers le déroulement d’une saison. Le travail accompli en l’espace de deux saisons est extraordinaire car avec un effectif sensiblement similaire, il a réussi à ramener Leeds United en Premier League après une longue traversée du désert de plus de quinze ans. Il convient de considérer cet accomplissement à sa juste valeur.

Pourquoi a-t-il pensé que vous seriez l’homme de la situation, vous qui ne venez pas du tout du monde du foot ? Avez-vous douté un instant avant de lui dire oui ?

Lorsque nous étions à Lille, Marcelo Bielsa avait remarqué que j’avais un bon contact avec les joueurs et que ceux-ci venaient régulièrement dans mon bureau, qui se trouvait juste en face du sien, pour discuter. Il a donc pensé que je pourrais être un bon « discipline coach », c’est-à-dire un médiateur/psychologue chargé de la prévention des conflits, de la transmission de valeurs et surtout de l’écoute des joueurs. C’était un défi de taille, mais je n’ai pas beaucoup hésité avant d’accepter car vivre une expérience dans le football en Angleterre est unique.

Comment a-t-il pu déceler dans ce groupe, qui venait de terminer 13e de Championship avec un jeu pas très sexy, le potentiel d’une équipe prête à jouer la montée dès sa première saison ?

Il choisit les joueurs capables de s’adapter à son style de jeu fait de déplacements constants, de mouvement à haute intensité et de changement de rythme. Les footballeurs doivent donc disposer des caractéristiques physiques leur permettant d’assimiler et de reproduire son idée footballistique. En partant de ces critères, l’entraîneur définit son groupe et garde les éléments susceptibles de proposer son football. Il convient d’ajouter qu’il intègre systématiquement les meilleurs éléments du centre de formation et se base uniquement sur la réalité du terrain avant d’élaborer son onze de départ. Il n’hésite jamais à faire débuter à jeune au plus haut niveau s’il sent que le joueur est prêt.

Parlez-nous un peu de la préparation d’avant-saison, ces fameuses six semaines d’enfer pour les joueurs.

Les journées de présaison sont naturellement longues et éprouvantes car elles doivent fournir aux joueurs la base athlétique et aérobique nécessaire pour affronter le rythme d’une saison de 46 journées. Il y avait deux, parfois trois entraînements par jour. Les joueurs arrivaient à 9 heures du matin et pouvaient rester jusqu’à 19h lorsqu’il y avait trois sessions. Ils prenaient parfois leurs trois repas au centre d’entraînement. Par ailleurs, tous les joueurs devaient atteindre leur poids de forme fixé par le nutritionniste du club et certains joueurs ont perdu jusqu’à sept kilos. Dans le football de haut niveau, les différences se font sur ce genre de détail. Ce travail acharné a porté ses fruits car les joueurs, y compris les plus âgés, se sont rendus compte lors des matchs qu’ils n’avaient jamais été en aussi bonne forme physique de leur carrière.

Quelle est l’importance du travail psychologique pour Bielsa ?

Le sport de haut niveau en général, et le football professionnel en particulier, en raison de sa popularité et des attentes qu’il suscite chez des millions de supporters, exige une préparation mentale et psychologique optimale. Quatre aspects sont fondamentaux dans le football : les aspects physique, technique, tactique et psychologique. Aujourd’hui, toutes les équipes ont en général une bonne préparation dans ces quatre domaines et parfois la différence se fait sur l’approche psychologique. Marcelo Bielsa, qui est dans le football professionnel depuis 35 ans, a clairement intégré ces réalités.

La plupart des joueurs passés sous ses ordres disent à l’unanimité qu’avec Bielsa, ils se sont sentis plus forts, capables de renverser des montagnes. C’est quoi son secret ?

Bielsa dispose de cette vertu indéfinissable qui lui permet de convaincre les joueurs qu’ils sont capables de rivaliser avec n’importe quel adversaire, quel que soit son statut, et que la seule vérité tangible est celle du terrain. Il parvient à les persuader que s’ils adoptent sa méthode de travail et font les efforts nécessaires, ils seront capables de proposer aux supporters et aux amateurs de football un jeu qui marquera les esprits. Partout où il est passé et où il a pu développer son travail dans de bonnes conditions, il a proposé un football inoubliable.

Bielsa semble être un véritable bourreau de travail. Vous confirmez ?

Oui, il vit pour ce sport. C’est un entraîneur très méthodique et rigoureux et il analyse toujours les adversaires et les compétitions de façon méticuleuse. Il ne laisse rien au hasard. Il a donc étudié toutes les équipes de la Championship pour se faire une idée du niveau de la compétition. Par ailleurs, durant la saison, après chaque match de l’équipe, il demande à son staff – moi y compris – de visionner la rencontre et d’accorder une note à chaque joueur. Cela lui permet d’avoir un regard pluriel sur la performance individuelle et collective de l’équipe.

Pourquoi ce besoin frénétique de tout savoir, tout contrôler, tout analyser ?

La façon de Marcelo Bielsa de respecter le football, le club et les supporters est de tout mettre en œuvre par le travail afin d’obtenir les meilleurs résultats possibles. Cela passe par l’analyse approfondie des adversaires. Par exemple, avant d’affronter Derby County, il a visionné les 51 matchs de la saison précédente et a établi un tableau avec une couleur spécifique pour chaque résultat – victoire, nul, défaite – qui permet en un clin d’œil de dresser un panorama global des différents temps forts et faibles du rival. Il analyse le onze de départ et les données de chaque rencontre en fonction des changements tactiques réalisés en cours de rencontre. Puis il divise chaque match en segment de cinq minutes et il enregistre les buts, les occasions de buts ainsi que les demi-occasions de but, tout en indiquant pour chaque segment quelle équipe a dominé le jeu et si cette domination s’est concrétisée par un but ou une occasion. Il dresse également une fiche individuelle pour chaque joueur de l’équipe adverse avec les principales données. C’est un travail méthodique et rigoureux.

Les anti-Bielsa disent régulièrement qu’il tire tellement d’énergie de ses joueurs que les cycles de ses équipes sont très courts. Vous êtes d’accord avec ça ?

Partout où il est passé et où il a eu le temps de développer son travail, il a tiré le meilleur des joueurs et a offert un spectacle inoubliable aux supporters. Tous reconnaissent avoir atteint un niveau comme jamais auparavant. C’est ce qu’il faut retenir d’un entraîneur comme Marcelo Bielsa. Par ailleurs, il a toujours dirigé des équipes à l’effectif modeste et leur a constamment fait jouer les premiers rôles, que ce soit à Marseille ou à Leeds. En revanche, je ne crois pas que les cycles courts soient spécifiques à Marcelo Bielsa. Dans le football d’aujourd’hui, très peu d’entraîneurs restent plus de deux ou trois saisons dans le même club. L’époque des Ferguson et des Wenger, où des entraîneurs marquaient les clubs par leur permanence, semble aujourd’hui révolue.

Quel fut son rapport aux médias anglais ? On sait qu’en France ça ne s’est pas toujours bien passé.

Lorsque Marcelo Bielsa donne une conférence de presse, il ne s’adresse pas aux journalistes mais au public avec qui il souhaite partager sa façon d’appréhender le football et à qui il veut transmettre ses connaissances. Si les questions posées concernent le football – c’était généralement le cas en Angleterre –, les conférences de presse peuvent durer plus d’une heure. En revanche, lorsque celles-ci sont sans fondement ou qu’elles recherchent la polémique inutile, ses réponses peuvent être très laconiques.

En vous lisant, on a l’impression que vous partagez la même vision que Bielsa vis-à-vis de l’importance de la place des supporters dans le foot, c’est le cas ?

Nous avons peut-être la même sensibilité vis-à-vis des couches populaires, oui. La grande majorité des supporters est issue des classes modestes et sont confrontés quotidiennement aux difficultés de la vie. Et je crois que l’on ne peut pas être indifférent du sort des plus vulnérables. C’est la raison pour laquelle Marcelo Bielsa accorde une grande importance aux supporters car il sait que le football a la capacité de procurer du bonheur aux gens. En outre, les supporters restent fidèles à vie à leurs couleurs et c’est la raison pour laquelle ils sont indispensables au football, selon lui. Comme il le dit si bien, ces derniers offrent tout à leur club et ne demandent que des émotions en échange.