Coupe du monde féminine: «Désormais, les femmes jouent au foot partout sur le globe»… Mélina Boetti nous raconte son tour du monde du foot féminin

INTERVIEW Les deux anciennes footballeuses Mélina Boetti et Candice Prevost sont parties à la rencontre des femmes qui jouent au foot partout sur le globe

Aymeric Le Gall

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Candice Prévost (à gauche) et Mélina Boetti (à droite), lors de leur voyage en Argentine.
Candice Prévost (à gauche) et Mélina Boetti (à droite), lors de leur voyage en Argentine. — MELINA BOETTI
  • Amies dans la vie, Mélina Boetti et Candice Prevost ont traversé seize pays pour aller à la rencontre de ces femmes qui jouent au foot.
  • De l’Argentine au Pérou en passant par l’Inde ou l’Afrique du Sud, les deux anciennes footballeuses pros ont sillonné le monde caméra au poing.
  • Leur documentaire « Little Miss Soccer » sera diffusé vendredi sur Planète+ et samedi sur Canal+ Sport.

Amies dans la vie, les deux anciennes footballeuses Candice Prévost et Mélina Boetti avaient un rêve avant le début de la Coupe du monde : enfiler leur sac à dos et partir à la rencontre des femmes qui jouent au foot un peu partout sur le globe. Finalement, après des mois de voyages, seize pays traversés et des dizaines de rencontre, les voilà de retour avec un documentaire, « Little Miss Soccer », diffusé vendredi sur la Planète + et samedi sur Canal+ Sport. Le livre Le tour du monde des femmes qui font le foot ! (Editions Marie B) est quant à lui déjà disponible en librairies.

20 Minutes a pu échanger avec l’une des autrices, Mélina Boetti, afin de comprendre ce qui les a poussées à tracer la route et de partager un peu de leur voyage en ballon.

Pouvez-vous nous décrire votre projet dans les grandes lignes ?

L’idée de base c’était d’aller se réconcilier avec un sport dont on voit les nombreuses dérives aujourd’hui, notamment chez les hommes, c’est-à-dire un football contemporain chargé de business, qui perd un peu sa saveur avec le temps. On voulait aller à la rencontre de toutes ces femmes qui jouent au foot à travers le monde et retrouver en elle le foot qui nous avait séduites quand on était jeune : son essence, sa pureté. Le deuxième objectif, c’était de transmettre un message universel et humain, de montrer le réveil de ses femmes dans les sociétés à travers la pratique du foot. On voulait mettre en lumière celles qui étaient invisibles jusque-là, donner l’occasion à la footballeuse de chaque continent d’être vue, entendue et écoutée.

Vous parliez de business qui « pourrit » le foot masculin. N’y a-t-il pas un risque de voir les mêmes effets dans le foot féminin s’il continue à gagner en popularité et, donc, en exposition ?

C’est notre crainte et c’est aussi ce qui nous a animées en faisant ce reportage. C’était de dire, « attention, regardez, on n’est pas obligée d’emprunter forcément la voie du professionnalisme pour en faire un outil d’émancipation ». Moi, oui, j’ai très peur de ça. Candice, elle, est plus mesurée. Si on aime ce sport, on aime le terrain et les valeurs d’humanité qu’il véhicule, pas le sponsoring ou les grosses pubs Coca de 15 mètres qu’on nous met devant la gueule en permanence.

Malheureusement, pour que le foot soit viable, il faut que cet argent arrive dans les tuyaux, car ça permet à de nombreuses joueuses de s’épanouir. Mais je pense que les instances doivent être très claires sur la voie à emprunter et consciente des dérives. L’idée c’est de faire en sorte que malgré l’essor du football féminin, on ne retombe pas dans les mêmes travers, c’est-à-dire que les filles s’éloignent de leur public, que les gens ne se reconnaissent plus en elles. Après, les sommes ne seront jamais les mêmes chez les femmes, bien sûr, mais j’aimerais que la footballeuse ne devienne pas qu’un produit marketing.

Pour en revenir à votre voyage, on a la sensation que le point commun de vos voyages, c’est que partout dans le monde ou presque, le foot est utilisé comme un élément émancipateur pour les femmes.

Complètement. Les difficultés que rencontrent les femmes sur les terrains de foot sont généralement révélatrices des difficultés qu’elles rencontrent dans leur vie de tous les jours face au patriarcat et à la domination masculine dans la société. Une Argentine nous expliquait que, là-bas, quand les femmes jouent au foot, les hommes se sentent menacés. Ce sport est tellement une propriété masculine dans de nombreux pays que quand les femmes s’en emparent, automatiquement, il devient un puissant outil de réflexion sur la place de la femme dans la société.

En Argentine, vous avez rencontré des femmes pour qui, foot, politique et lutte pour l’égalité des sexes ne font qu’un. Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Au niveau des mentalités, l’Argentine présente une image de la femme qu’on avait en France il y a 20 ou 30 ans. Là-bas, les filles jouent énormément en street, à cinq contre cinq et ce qui était marquant, c’est que toutes avaient, en plus de leur amour du jeu, la volonté d’occuper l’espace politique et public afin d’en faire un espace de militantisme. Elles ont une conscience politique très aiguisée et que n’ont pas les Françaises. Elles ont notamment toujours en tête que rien n’est acquis et que même si les choses avancent, elles ont toujours une chape de plomb au-dessus de leur tête. En Argentine, les choses ne sont pas compartimentées dans leur esprit : ce qu’elles défendent sur le terrain de foot elles le défendent aussi dans la rue. Elles ne défendent pas les footballeuses mais la condition de la femme en général. C’était fort. C’est un engagement qu’on a vu nulle part ailleurs.

Dans quel pays avez-vous pris votre plus grande claque ?

En Inde sans aucun doute, car, pour le coup, la femme a un destin si fragile dans ce pays qu’elle n’est même pas sûre de survivre après sa naissance. Quand une petite fille née dans une famille pauvre, c’est souvent perçu comme une malédiction car il va falloir débourser de l’argent au moment de son mariage. Et là, chose inimaginable pour nous au départ, le football leur permet carrément de leur sauver la vie. D’un point de vue d’Occidentale, même si tu n’es pas naïve et que tu sais un peu comment ça fonctionne, quand t’arrives là-bas et que tu as cette réalité en face des yeux, c’est incroyable. Tu te dis « ok, elle doit sa vie au football », mais aussi aux personnes qui lui ont permis d’y arriver. Je ne pensais pas dire un jour, sans être démago ou un peu misérabiliste, que le football sauvait des vies mais, là-bas, c’est le cas. Là, la fameuse phrase « c’est que du foot » n’a plus de sens.

Quand vous expliquez que le foot leur sauve la vie, que voulez-vous dire exactement ?

Le foot les extirpe de certaines familles qui leur prévoyaient un sombre avenir, et il permet aussi d’éduquer ces familles en parallèle pour faire comprendre aux parents que leur fille peut faire autre chose, qu’elle n’est pas condamnée à se marier avant quinze ans. C’est un programme qui va bien au-delà de la simple pratique du foot, il y a un programme éducatif derrière tout ça, avec une école qui les prend en charge dès la sortie de l’entraînement quotidien. Le but c’est de dire aux filles « on va vous sortir de la galère, on va vous donner une place à travers le football tout en expliquant à vos familles que vous êtes légitimes sur un terrain. » C’est en ça qu’il est salvateur. Ça fait réfléchir les familles et, pour certaines, elles comprennent que la fille n’est pas qu’une dot dont on va profiter lors de son mariage, ce n’est pas qu’une servante à la maison. Ce sont des messages très forts qui sont envoyés, d’autant plus fort que leur naissance est chaotique.

Et dans quel pays avez-vous eu une bonne surprise par rapport aux questions d’égalité homme-femme ?

En Nouvelle-Zélande. Là-bas, le foot est un sport nouveau et les filles jouent tout le temps contre les garçons. La mixité est réfléchie dans le sens où tout est pensé pour que les différences de niveau soient gommées. C’est-à-dire qu’ils sélectionnent des garçons d’une certaine catégorie d’âge et ça permet aux filles d’être au niveau et de progresser. Ils n’ont pas du tout la même vision que nous de la question. Quand on demandait aux filles si ça leur allait de jouer contre des garçons, elles ne voyaient pas où on voulait en venir. Nous, quand on était joueuses avec Candice et qu’on devait jouer contre des mecs, on se disait « merde, l’enfer, on va encore prendre une rouste ». Alors que là-bas, ils ne comprennent même pas cette question tant c’est logique pour eux. La mixité est un fait établi depuis le début dans le football, les garçons ont toujours vu des filles jouer et ils ont toujours joué avec elles. Ils n’ont aucun préjugé à démonter, en fait. Bon après, si on se penche sur le rugby, je pense que ce n’est pas la même chose. C’est comme aux Etats-Unis, où la pratique du foot par les filles est normale mais quand on parle de football américain, ce n’est plus la même chanson.

Qu’est-ce que vous retenez de ces mois de voyages, de ses seize pays traversés, de toutes ces rencontres ?

C’est dur à dire (rires)… On a pris des leçons de féminisme, des leçons de luttes. On a réalisé une chose : partout les femmes jouent au foot désormais, on peut enfin dire que le football est bien un sport universel. C’est ultra galvanisant pour nous, anciennes joueuses. Ça nous donne envie de montrer notre travail, d’aller à la rencontre des gens, des jeunes filles, des jeunes garçons, afin de tenter à notre échelle de les éduquer sur des bases nouvelles et de leur transmettre un message positif et inclusif.

Y a-t-il des pays dans lesquels vous regrettez de ne pas être allées ?

Le regret qu’on a, c’est de ne pas avoir pu aller dans un pays du Moyen-Orient ou du Maghreb. Mais bon, c’est plus compliqué dans certains pays comme la Jordanie, l’Afghanistan, la Palestine. Ce n’est pas évident, deux filles seules, sans connaissance du terrain, avec 10.000 balles de matos sur le dos, dans des endroits instables d’un point de vue politique et potentiellement dangereux. Nous ne sommes pas reporters de guerre et on ne voulait pas provoquer les pouvoirs politiques en place dans certains pays en donnant l’impression de leur dire « bougez-vous ». Le message de Little Miss Soccer se voulait positif, c’est un parti pris initial qu’on assume.