L'entrée de Llívia, enclave espagnole en France, le 9 juin 2016.
L'entrée de Llívia, enclave espagnole en France, le 9 juin 2016. — N. Stival / 20 Minutes

FOOTBALL

Euro 2016: Bienvenue à Llívia, l’enclave espagnole en France où l’on ne supporte pas l'Espagne

Petite commune espagnole enclavée dans le territoire français, Llívia ne poussera pas derrière l’équipe de Vicente Del Bosque pendant l’Euro…

A Llívia (Espagne - Catalogne)

De belles maisons de pierre. Des rues en pente qui mènent à « la plus vieille pharmacie d’Europe », transformée en un musée qui partage ses locaux avec la mairie, en face du château médiéval. Voici Llívia, tranquille bourg perché à plus de 1.200 mètres d’altitude. Officiellement, on visite un petit coin d’Espagne niché dans les Pyrénées-Orientales, par la grâce des traités des Pyrénées de 1659 puis de Bayonne de 1866.

L'enclave espagnole de Llívia, en France.
L'enclave espagnole de Llívia, en France. - Google Maps

A l’époque, la France avait récupéré 33 villages du versant nord-pyrénéen. Mais cette petite capitale régionale avait un statut de ville. Elle est donc restée dans le giron de Madrid. Enfin, sur le plan administratif… « J’ai une carte d’identité espagnole, mais je me sens catalan, lâche Elies Nova, le maire de Llívia (1.000 habitants en semaine, 6.000 à 7.000 le week-end). 80 % du temps, je parle catalan, 15 % français et 5 % espagnol. »

En ce jeudi matin ensoleillé, veille du début de l’Euro, l’entretien se fait toutefois dans cette dernière langue, l’interlocuteur de l’édile de 52 ans, membre de la Gauche républicaine de Catalogne, ayant envie de réviser sa LV2. Ici, la Roja, double tenante du titre qui débute la compétition lundi à Toulouse contre la République Tchèque, n’est pas en terrain conquis. Doux euphémisme, comme dans de nombreuses autres localités de la communauté autonome de Catalogne.

Elies Nova, le maire de Llívia.
Elies Nova, le maire de Llívia. - N. Stival / 20 Minutes

« Moi je n’aime pas le foot, ma passion, c’est le ski, prévient Elies Nova, géomètre dans le civil. Mais mon fils, comme tout le monde ici, est pour le Barça. Quand l’Espagne joue, la plupart du temps on est pour l’équipe adverse. » Comme Puigcerdà, la ville espagnole frontalière à laquelle elle est reliée par une « route neutre » de quatre kilomètres, Llívia est un fief de l’indépendantisme catalan.

Une pancarte de soutien à l'indépendance de la Catalogne, à l'entrée de Llívia.

Le panneau d’entrée de la ville lève toute ambiguïté, comme la présence en force de l’estelada, le drapeau indépendantiste. Et ce sentiment d’appartenance est largement partagé. Prenez Pere Miquel Valldaura. Ce propriétaire d’agence immobilière, fan absolu du Barça, regardera l’Euro, avec un penchant pour les Bleus. « La France me plaît, et notamment Pogba, indique le quinquagénaire. Ici on aime le foot, mais on ne s’intéresse pas à la sélection espagnole. »

Une publicité en catalan pour une banque avec Andres Iniesta (FC Barcelone et Espagne) dans les rues de Llívia.
Une publicité en catalan pour une banque avec Andres Iniesta (FC Barcelone et Espagne) dans les rues de Llívia. - N. Stival / 20 Minutes

Et pourtant de nombreux Catalans y brillent (Piqué, Alba) ou y ont brillé (Xavi, Puyol). Oui, mais… « En Espagne, on ne reconnaît pas que les succès de l’équipe nationale sont dus à la technique des joueurs du Barça, déplore-t-il. En outre, en Catalogne, on ne siffle personne, alors que le reste de l’Espagne siffle les Catalans. » Dont Gérard Piqué, venu manger avec Shakira dans un resto chic de la ville en octobre 2015. Il faut dire que nous sommes en Cerdagne, région isolée dont le climat séduit autant que les paysages (plus de 300 jours de soleil par an), qui attire en fin de semaine la riche bourgeoisie de Barcelone, à une heure trente d’ici…

L'intérieur du bar El Tupi, à Llívia.

Les soirs de matchs des Blaugranas, beaucoup d’habitants se donnent rendez-vous dans la « ville basse » au bar-resto El Tupi. Au milieu des fanions et des photos de Pep Guardiola, on y mange copieusement, pour 12 euros le midi. L’Euro ? Quelques matchs seront peut-être retransmis sur écran géant le week-end, dixit Laura, la patronne. Parmi la clientèle, pas mal de Français dont Laurent Leygue, le maire d’Estavar. Ce petit village limitrophe de 460 habitants sera bientôt jumelé à Llívia, avec laquelle il organise déjà le festival du film transfrontalier (Smaïn et une partie du casting de Plus Belle la vie sont venus en 2015).

Le quadragénaire, professeur de catalan au lycée de Font-Romeu, se rappelle encore de la finale de la Coupe du monde 2010 entre l’Espagne et les Pays-Bas (1-0) dans l’enclave, « avec de nombreux drapeaux néerlandais aux fenêtres ». A quelques centaines de mètres de là, les Français d’Estavar sont paradoxalement plus partagés. « On va retransmettre la finale de l’Euro sur écran géant, à la salle polyvalente. Si c’est un France – Espagne, certains seront pour l’Espagne car ils sont fans du Barça et que des joueurs évoluent en sélection, d’autres pour les Bleus. Ce sera animé, mais très respectueux. »

José Antonio Gil, propriétaire de l'Hostal Ruso, n'a rien contre la sélection espagnole.
José Antonio Gil, propriétaire de l'Hostal Ruso, n'a rien contre la sélection espagnole. - N. Stival / 20 Minutes

Du côté de Llívia en revanche, trouver un amateur de la bande à Sergio Ramos semble aussi compliqué que dénicher un bout de sauciflard dans un resto vegan. Et pourtant… Juste au-dessous de la mairie, José Antonio Gil tient l’Hostal Ruso, un hôtel-restaurant. Il a aussi fondé le FC Llívia en 1990, club de foot qui a existé durant dix ans avant de s’éteindre après le départ de nombreux joueurs. Quand le maire Elies Nova nous conduit jusqu’à lui, ce sexagénaire dévore comme chaque jour Marca, quotidien sportif pro-madrilène, avant de lire Sport, son alter ego barcelonais.

>> A lire aussi : En Catalogne, l'alliance indépendantiste se déchire

« 95 % des gens d’ici sont fans du Barça, mais moi je suis d’abord pour l’Athletic Bilbao, confie-t-il. Mon père venait du Pays basque. » José Antonio Gil suivra tous les matchs de l’Euro. Et qui soutient-il ? « L’Espagne, même si la France a aussi un bon potentiel, lâche-t-il. Il ne faut pas mélanger sport et politique. Certains font passer la seconde avant le premier. Quand on s’intéresse au foot, on voit que l’équipe d’Espagne joue bien. » Mais à Llívia comme ailleurs en Catalogne, ça ne suffira jamais à la rendre attirante.