Coupe du monde 2022 : « Il adore ça »… Dayot Upamecano, ou l’art des passes lasers qui cassent les lignes

FOOTBALL Titulaire en lieu et place de Presnel Kimpembe, Dayot Upamecano a impressionné face à l’Australie par son aisance balle aux pieds et sa capacité à relancer proprement

Aymeric Le Gall
Dayot Upamecano a étalé sa science de la passe longue face à l'Australie, mardi.
Dayot Upamecano a étalé sa science de la passe longue face à l'Australie, mardi. — Javier Garcia
  • Auteur d’un match plein face aux Australiens, Dayot Upamecano a étalé toute sa palette technique et sa science de la relance propre et utile.
  • Porté sur l’offensive et la prise de risque, le défenseur du Bayern est un profil rare dans le football et qui pourrait être très utile aux Bleus lors de ce Mondial.
  • On a analysé certaines séquences de son jeu contre l’Australie avec son formateur au VAFC, Olivier Bijotat.

De notre envoyé spécial à Doha,

Paul, c’est toi ? En apprenant le forfait de Pogba pour le Mondial, notre quarterback en chef capable en une passe de casser plus de lignes qu'à Tetris, on se demandait bien qui allait pouvoir prendre la relève. Depuis le match face à l’Australie, mardi, on a notre réponse. Et elle ne vient pas du milieu du terrain mais de la défense centrale, en la personne de Dayot Upamecano. Propulsé titulaire au poste de défenseur axial gauche en lieu et place d’un autre blessé, Presnel Kimpembe, le joueur du Bayern Munich a littéralement crevé l’écran face aux Socceroos, lui qui n’avait jusque-là livré aucune copie satisfaisante sur les six sélections qu’il comptait depuis le 5 septembre 2020 et un match de Ligue des nations en Suède.



Depuis son canapé, Olivier Bijotat, son formateur quand il est arrivé à 15 ans à Valenciennes en provenance d’Evreux, n’a pu qu’apprécier le réveil brutal du bonhomme. « Lors de ses premières capes, Dayot n’a jamais réussi à se stabiliser au niveau du jeu, il a pu commettre des erreurs techniques inhabituelles chez lui, concède-t-il d’abord. Il y avait peut-être ce qu’on appelle le poids du maillot. Quand vous arrivez sur la scène internationale, vous êtes dans les cieux, vous vous rapprochez du soleil et il a pu pêcher en termes de gestion des émotions et perdre son calme et son flegme habituel. En fait il court derrière son niveau de jeu du Bayern. Mardi il l’a enfin retrouvé et il faut que samedi il puisse confirmer, et pour lui et pour l’assise défensive de l’équipe ».

« Pas le même logiciel que les autres défenseurs »

Pour l’assise défensive, on attendra de voir un adversaire autrement plus dangereux que ne l’était l’Australie. Non, ce qui nous a surtout bluffés mardi, c’est la qualité de son jeu au pied. On a beau ne pas être des ayatollahs de la statistique à 20 Minutes, il y en a certaines qui racontent tout de même quelque chose, jugez plutôt :

  • 131 ballons touchés
  • 94,9 % de passes réussies (114)
  • 87 passes vers l’avant
  • 8 passes en profondeur réussies sur 10

Quand on compare avec Raphaël Varane, le taulier de la défense française censé faire son grand retour contre le Danemark, c’est le jour et la nuit. Si le Mancunien est un défenseur central de talent, il manque tout de même parfois d’ambitions dans ses relances. Tout l’inverse d’Upamecano. Et ça ne date pas d’hier à en croire l’ancien Valenciennois aujourd’hui coach des U15 du RC Lens. « Depuis son plus jeune âge, Dayot est porté par le jeu en avant. Il est épris d’un élan offensif qui lui permettait, quand il était dans les équipes de jeunes à Valenciennes, soit de lancer ses coéquipiers par des passes qui traversent une ou deux lignes adverses, soit carrément de prendre le ballon et de se projeter pour apporter le surnombre. Ça correspond à sa nature de jeu, c’est dans son ADN. Dayot n’a pas le même logiciel que la plupart des défenseurs centraux. »

« C’est mon jeu d’essayer de casser les lignes, de jouer vite vers l’avant, pour créer un déséquilibre, a-t-il confirmé en conf au lendemain de la victoire face à l’Australie. Après c’est sûr que c’est un risque mais j’essaye d’en prendre le moins possible. Si tu ne prends pas de risques, tu ne perds pas le ballon, OK. Mais es-tu utile au collectif ? Non. J’ai toujours joué comme ça et je ne vais pas m’arrêter maintenant. »

Avec une telle qualité technique à ce poste, il serait d’ailleurs hautement criminel de le refréner. Olivier Bijotat l’a tout de suite compris. « Il ne faut pas le brider, au contraire, il faut l’encourager. Nous, on était même aller jusqu’à l’extrême inverse. Comme il était extrêmement demandeur de travail, le vendredi après-midi je le mettais à travailler avec un groupe d’attaquants et il s’éclatait. Jouer au foot, c’est ça pour lui. »



Un culot hors norme et une palette technique complète

Mardi, on a compté pas moins de six relances propres et osées (17e, 30e, 45e, 45+6e, 49e, 62e), dont cinq ont mené à des occases ou des semi-occases. On a choisi de vous en décortiquer trois avec l’aide de son ancien formateur.

1. La passe vers Mbappé (17e) : Après avoir remonté le ballon d’une vingtaine de mètres, Upamecano pourrait choisir la solution de facilité en donnant à Théo Hernandez le long de la ligne de touche, mais celui-ci aurait été immédiatement bloqué par son vis-à-vis. A lieu de ça, le Munichois opte pour l’option Mbappé, d’une passe puissante au sol que le Parisien, de par son aisance technique, déviera en une touche pour Hernandez. Sur l’action, pas moins de trois Australiens sont morts dans le film.


Upamecano va se servir de l'appel de Mbappé pour éliminer d'une seule passe trois défenseurs australiens...
Upamecano va se servir de l'appel de Mbappé pour éliminer d'une seule passe trois défenseurs australiens... - Capture d'écrans TF1


... et offrir une solution de 2 vs 1 à mbappé et Hernandez.
... et offrir une solution de 2 vs 1 à mbappé et Hernandez. - Capture d'écrans TF1

>> Olivier Bijotat : « Cette passe peut paraître anodine pour le quidam, mais c’est tout le contraire. Il sait que c’est Mbappé, il connaît sa qualité technique, donc il la tente. Elle est précise, puissante juste ce qu’il faut pour ne pas mettre Mbappé en difficulté. Quand on voit ce genre de passe, ce culot, on peut presque se dire qu’on a un joueur offensif de plus dans l’équipe.

2. La galette pour Griezmann (45e) : C’est la transversale qui a certainement marqué le plus les esprits. On approche de la pause, après un coup d’œil sur sa droite vers Griezmann, Dembélé dézone et rentre plein axe pour attirer un défenseur et permettre au Colchonero de lancer son appel. Depuis le rond central, Upamecano le voit et délivre une passe fouettée magistrale du coup de pied droit,



La tête haut, toujours, Upamecano a vu l'option Griezmann sur la droite.
La tête haut, toujours, Upamecano a vu l'option Griezmann sur la droite. - Capture d'écrans TF1


Le défenseur du Bayern se projette dans le rond central et adresse une galette en profondeur à Grizi.
Le défenseur du Bayern se projette dans le rond central et adresse une galette en profondeur à Grizi. - Capture d'écrans TF1

>> Olivier Bijotat : « C’est dosé à la perfection, avec juste ce qu’il faut pour que le ballon rebondisse devant Griezmann, qui se l’emmène parfaitement et trouve Mbappé plein axe. Dayot adore ce genre de ballon fouetté, mais toujours du pied droit, hein, attention ! Le gauche ce n’est pas encore ça. »


3. Le bonbon claqué pour Théo Hernandez (62e) : Upamecano a le ballon dans le camp australien. Face à lui, cinq Australiens et Griezmann, dos au but, qui décroche pour lui offrir une solution d’appui. Mais ce qu’on ne voit pas, du moins pas à la télé car il est hors champs, c’est l’appel de Théo Hernandez, oublié par la défense adverse car, le pense-t-on, il n’est pas atteignable par la passe. Pensez-vous !


Upamecano a deux options de passes faciles avec Griezmann en face et Pavard sur sa gauche, mais le garçon voit plus loin.
Upamecano a deux options de passes faciles avec Griezmann en face et Pavard sur sa gauche, mais le garçon voit plus loin. - Capture d'écrans TF1


La réalisation est parfaite, c'est du grand art.
La réalisation est parfaite, c'est du grand art. - Capture d'écrans TF1

>> Olivier Bijotat : « Il a une qualité de passe de l’intérieur du pied droit hors du commun. Là-dessus il élimine, allez, trois, quatre voire cinq adversaires. Ces passes claquées, tchac, il adore les faire. Il se régale à tenter des gestes comme ça. Et je peux vous dire qu’elle n’est pas simple à réaliser. Un, il faut la voir, et deux, il faut la faire, il faut prendre une décision très rapidement et parvenir à trouver le dosage parfait. C’est grand. »

Un gros coup à jouer face au Danemark

Fin de la séquence, silence songeur. Olivier Bijotat réfléchit et débriefe : « Dayot c’est un fonceur, dans la vie comme sur le terrain. C’est quelqu’un qui ose beaucoup. Evidemment que tenter ce genre de gestes ça comporte des risques, ça peut s’avérer préjudiciable de temps en temps, mais quand vous faites la balance entre les passes réussies et qui sont tueuses pour l’adversaire, et les passes ratées, il n’y a pas photo, le plateau penche indéniablement du bon côté. Les chiffres de mardi ne disent pas autre chose : 10 passes en profondeur tentées, 8 réussies, 80 %, merci, bonsoir.

Reste maintenant à savoir s’il peut réitérer ce genre de prestation face à un adversaire autrement plus coriace, sans oublier de négliger le travail sur les tâches défensives. Ça ne semble pas inquiéter l’ancien de VAFC. « Il est bon dans les duels, bon dans la gestion de la profondeur et il dispose d’un volume athlétique extrêmement élevé, pour ne pas dire hors norme, conclut Bijotat. Quand vous mettez tout ça bout à bout, ça vous donne une idée de là où il peut aller. Si samedi ça venait à bien se passer, il y a indiscutablement un sacré coup à jouer pour Dayot en sélection. » On aura une pensée pour Kimpembe qui, en lâchant l’éponge à regret il y a une dizaine de jours à Clairefontaine, a peut-être perdu bien plus qu’une Coupe du monde.