Coupe du monde 2018: «Je me souviens de ma mère en train de pleurer», les Croates n’ont toujours pas digéré le doublé de Thuram en 98

FOOTBALL La Croatie vit toujours comme une grande injustice de son histoire la défaite en demi-finale contre les Bleus il y a vingt ans…

Julien Laloye

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Lilian Thuram porté en triomphe par Bernard Lama en 1998.
Lilian Thuram porté en triomphe par Bernard Lama en 1998. — THOMAS COEX / AFP

De notre envoyé spécial à Moscou,

Toujours étonnant comme la perception des choses diffère selon le camp que l'on a choisi. La France retrouve la Croatie en finale vingt ans après Thuram, et ce ne sont que de bons souvenirs. Pas des souvenirs dingues non plus. C’était une étape de plus sur la route du grand chef-d’œuvre face au Brésil. Le Mûr-de-Bretagne avant l’Alpe d’Huez, une mise en bouche. Le même match côté croate :  une plaie indélébile et une tristesse insondable.

Zltako Dalic, le sélectionneur d’aujourd’hui était venu en France en tant que supporter pour le premier tour. Il avait ensuite dû rentrer pour reprendre l’entraînement avec l’Hadjuk Split. Son France-Croatie à lui : « Tout le monde se souvient chez nous des deux buts de Thuram. C’est le sujet de discussion typique en Croatie depuis vingt-neuf ans. On était en train de célébrer le but de Suker, et on ne s’était pas encore rassis que Thuram avait égalisé. C’est un match particulier dans notre histoire. »

Tous les Croates se souviennent de ce qu’ils faisaient ce jour-là, même quand ils étaient encore trop jeunes pour réaliser. Ivan Perisic, 9 ans à l’époque : « J’étais dans mon village, le maillot de la sélection sur les épaules, j’ai crié pour eux… » Dejan Lovren, même âge : « Je me rappelle ma mère en larmes au coup de sifflet final. » La tristesse, donc, aisément compréhensible. La Croatie existait officiellement depuis six ans, et c’était le premier témoignage de son existence dans le monde. Ce qui nous avait échappé, en revanche : le profond sentiment d’injustice à Zagreb à la suite de la défaite. Vu de notre fenêtre, la seule injustice notable a été ce carton rouge de Lolo Blanc sur une simulation pas très glorieuse de Bilic. Vu de la leur ? Le résultat, rien de moins.

Un peuple entier qui rumine la défaite

On avoue avoir davantage retenu l’issue que le chemin, et cela fait très longtemps qu’on n’a pas revu ce match. Une vague réminiscence : la France avait dû bien galérer en première mi-temps, sinon Aimé Jacquet n’aurait pas eu besoin de faire cette sortie mythique immortalisée par Stéphane Meunier (« Vous avez peur de qui, vous avez peur de quoi ? »). Revisionner le résumé laisse pourtant la place au doute. Les meilleures situations, plus que des occasions, sont françaises, à moins que le résumé ne soit biaisé, bien sûr.

Ce qui est sûr : on a aussi pleuré sur le but de Suker parce qu’on pensait que tout était fini. Marquer un but nous avait coûté un monde contre le Paraguay, et on serait encore à 0-0 contre l’Italie vingt ans après sans les tirs au but. Le temps de relever la tête, Lilian avait frappé. Une fois, puis deux. Une hérésie du point vue croate, une espèce de faille dans l’espace-temps. Lire l’excellente interview de Stanic dans L'Equipe.

Quand j’entends parler français, j’ai toujours un petit quelque chose qui me brûle dans l’estomac. Tu es si proche du but… Tu as la finale entre tes mains, et deux minutes plus tard, il n’y a plus rien. Cela aurait sans doute été plus facile à accepter si nous avions perdu autrement. Nous savions que la France avait une pression incroyable devant son public. Et tout s’est passé comme prévu… Jusqu’à Thuram. Thuram n’a jamais marqué à Parme. Et il met un doublé contre nous. Et le deuxième but, du pied gauche, inexplicable. On pense tout connaître du football, et puis arrive un match qui te dit ; tu n’as rien compris. Le temps passe mais la sensation reste. Pourquoi n’avons-nous pas réussi à gagner ce match ? »

Miroslav Blazevic, le coach de l’épopée, cherche encore ce qui n’a pas fonctionné ce soir-là. « J’aurais dû être un meilleur entraîneur lors de notre match contre la France. Une des erreurs que j’ai commises a été de faire sortir Zvonimir Boban. S’il était resté dans le jeu, nous aurions gagné ! », explique-t-il à Libé. On a envie de leur dire de passer à autre chose, mais tout bien réfléchi, les Allemands doivent nous regarder avec des yeux ronds comme des billes quand on remet sur le tapis Séville 82, Schumacher et Battiston. Comprendre, donc, que les Croates attendent leur revanche depuis vingt ans.

« Peut-être le temps de la revanche »

Lovren : « C’est peut-être le temps de la revanche. Ça va être un match difficile, c’est sûr, mais on a une bonne chance de rendre à la France la monnaie de sa pièce. » Le très croyant Dalic, qui se balade toujours avec un rosaire dans sa poche : « Peut-être que le seigneur nous donne une chance de remettre le compteur à zéro. » Blazevic, enfin, un poil bravache : « Je pense que les Français n’ont aucune chance face à la Croatie d’aujourd’hui. Cette sélection a une très grande concentration de talents. Et il y a surtout une très grande envie de prendre notre revanche sur la France ! ». En conclusion : les Croates sont peut-être cramés, mais voir un maillot bleu dans les parages devrait suffire à les faire courir comme des lapins pendant deux heures si besoin.

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