La Coupe du monde dans nos vies, épisode 24. Comment j'ai tenté de ne pas me faire spoiler France-Argentine

SERIE Spoiler : ça s'est pas tout à fait passé comme je l'imaginais... 

Clémence Apetogbor (avec Antoine Maes pour l'interview)

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Pas de spoil, pas de spoil, pas de spoil
Pas de spoil, pas de spoil, pas de spoil — Montage AFP / C. Apetogbor

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe du monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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Aujourd’hui, l’épisode n° 24 : J’ai tenté de regarder France-Argentine après tout le monde sans me faire spoiler

Il a fallu que ça tombe le même jour. Le huitième de finale des Bleus et le premier samedi des soldes. Dilemme. Enfin pas vraiment. Même si j’ai vu la quasi-totalité des rencontres jusqu’ici, c’est la traditionnelle virée shopping entre cousines qui l’emporte. Kristell, petite blonde de 41 ans, est sûrement la personne qui s’intéresse le moins au ballon rond de la planète. Pas d’opposition entre les Bleus et Messi & Co pour moi, ça attendra quelques heures. Si tant est que ça soit possible. Est-ce qu’on peut vraiment passer une après-midi dans les rues de Paris sans savoir ce qui se passe sur les terrains de Russie ?

L’expérience sociologique en vaut quand même la chandelle. Je choisis malgré tout de prendre quelques précautions. Adieu les notifications des différentes applis d’infos et autres réseaux sociaux. Mon smartphone n’est plus qu’un truc fait pour téléphoner, et encore. Avec un peu de chance, je vais passer à côté du résultat.

  • 16h00 : Tenter de passer entre les mailles du filet

C’est parti : 16h00, rendez-vous rue de Rennes. Il fait beau, il fait (très) chaud en ce dernier samedi du mois de juin. Un bel immeuble du 15e arrondissement de Paris, une fenêtre ouverte, et la Marseillaise qui résonne. Ca commence bien. L’angoisse me gagne. A Sotchi, soit près de 6.500 kilomètres de là, le coup d’envoi a été donné. Si les deux prochaines heures pouvaient passer vitesse grand V, que je me cale dans mon canap' pour lancer le replay du match, comme si de rien n’était.

  • 16h19 : Première alerte

Naïve que je suis. Ca n’aura pas tenu 25 minutes. Un « c’est Mbappé », nonchalamment lâché à un arrêt de bus, parvient jusqu’à mes oreilles. Mais ça veut dire quoi ? Il est blessé ? Y a penalty ? Il a fait une boulette ? Provoqué un corner dangereux ? Aaaaah le suspense reste entier et mon palpitant commence à grimper. On se concentre, on s’engouffre dans le premier magasin venu. En plus d’être à la fraîche, je devrais être footballistiquement épargnée.

  • 16h30 : Et d’un…

« Chérie, t’as vu ? Y a 1-0 pour la France ! » Celle-là je dois avouer que je ne l’ai pas vue venir. T’es tranquille, en train de faire la queue après avoir déniché une chemise à fleurs et BOUM, la maman BCBG juste devant se retourne et c’est la cata. «On compte sur les gens qui crient en terrasse pour connaître le score», lâche un des vendeurs coincé derrière les caisses. Coup d’œil rapide à ma montre. 16h30, bon, ok, 1-0, mais rien n’est fait. Tu le vois s’agacer et revenir au score le petit Messi ? Moi oui.

  • 17h45 :… et de 3

Les minutes s’égrènent et le suspense reste entier. On papote comme on sait faire entre cousines. J’en oublierais presque que les Bleus jouent leur avenir dans la compétition pendant que j’achète des fringues certes soldées mais dont je n’ai pas franchement besoin. Mais rien à faire, ça continue de me rattraper à coups d’écrans de smartphones ou de discussions entre vendeuses et clientes dans les rayons d’un magasin de cosmétiques. « Ca fait 3. » Mais trois quoi ? Et les klaxons c’est pour quoi ? On est en quarts ? On a arraché la prolong' ? J’en peux plus, va très vite falloir que ça cesse.

Même les portes de la Fnac toutes proches me narguent. « Venez suivre au rayon TV France - Argentine »

Tenter de ne pas se faire spoiler France-Argentine est d'un compliqué...
Tenter de ne pas se faire spoiler France-Argentine est d'un compliqué... - C. Apetogbor / 20 Minutes
  • 18h10 : Au bout de la ligne 13, la délivrance

Un bisou à la cousine et je m’engouffre dans le métro. Je viens de passer une des pires après-midi de ma vie. La même sensation que quand on est sobre à une soirée où tout le monde est bien perché. Peu importe le résultat, impossible de vibrer. L’émotion semble passée. En terrasse, pas de pleurs, pas de chants victorieux. Vingt-cinq minutes sans encombre, je touche presque au but. J’imagine tous les scénarios possibles. Ai-je loupé le match du siècle ? Ou le remake de France-Danemark ?

  • Et pas mercéé TF1

Ca y est. J’y suis. TF1.fr… c’est où le replay ? Mes yeux saignent. C’est pas écrit très gros mais ça fait l’effet d’une bombe : France-Argentine 4-3. WTF ? ! Pourquoi il a fallu que ça tombe sur moi ? Si il y avait un match à ne pas louper, c’était sûrement celui-là. Et je suis passée à côté. Le pire ce n’est pas de savoir que les Bleus sont qualifiés mais de connaître le score. La France va revenir même si elle est menée…Te faire spoiler Game of Thrones, c’est rien à côté. C’est plat, sans émotion. Jusqu’à la frappe monumentale de Pavard, quand même. Je dois bien avouer avoir sauté de mon canapé. Même en différé, et bien après tout le monde, j’ai vibré. Je ne serai pas complètement larguée au bureau lundi. Vivement le 6 juillet face à l’Uruguay. Et plus jamais le replay.

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Bonus-track : en guise de conclusion, on vous ressert une interview de l’acteur Patrick Chesnais sur ce thème du spoil, réalisée en 2016. Souvent sur les planches, Chesnais est un dingue de foot qui fait absolument tout pour rentrer chez lui sans connaître le résultat des matchs, pour pouvoir les regarder dans les conditions du direct chez lui. C’est flippant.

Vous allez vous débrouiller comment ?

Les ordres sont donnés au théâtre, personne ne parle. Après j’appelle un Uber  en disant qu’il ferme la radio, qu’il ne dise rien sur le match. On me dit : « bien sûr Monsieur ». Il me dépose chez moi, je monte vite, là il n’y aura pas de prolongations donc ça va. Je m’installe, et voilà.

Attendez, ne pas se faire mettre au courant du score, ce n’est pas aussi simple que ça…

Oui, c’est le gros problème : ne pas connaître le résultat avant. Par exemple, pour France-Russie, c’était un match amical, mais j’avais enregistré, pareil. Et je suis monté dans le Uber, il y avait la radio. J’ai dit « hop, fermez la radio s’il vous plaît ». Il ferme. Et puis le type était très sympa et d’humeur causante. Il me dit « il fait pas très beau aujourd’hui, enfin je suis content parce que la France a gagné ». Bon. Je lui dis que je ne veux pas le résultat, que j’ai enregistré. Il me dit « Ok je vous donne pas le score ». Ah nan il manquerait plus que ça ! Je ne me rappelle plus quel match, mais il y a deux ou trois ans, je monte dans le taxi, je lui demande d’arrêter la radio. Il se tourne vers moi et il me dit « ah bah de toute façon ils ont fait match nul 0-0 ».

Parfois, Patrick Chesnais a une RTT, et il va au Parc avec des joueurs de tennis.
Parfois, Patrick Chesnais a une RTT, et il va au Parc avec des joueurs de tennis. - FRANCK FIFE / AFP

Comment vous gérez les pushs sur votre portable ? Les appels éventuels ?

Non mais personne ne m’appelle pour me donner le résultat ! Ils savent trop que j’enregistre. Ça n’arrive pas ça. Le seul truc qui peut être dangereux quand on joue au théâtre, ce sont les manifestations extérieures. Les coups de klaxons, les « on a gagné », des trucs comme ça. Là ça pourrait arriver au match retour. Mais c’est un peu tôt les quarts. Il faut attendre les demis avec un match d’enfer et évidemment la finale.

La personne qui vous spoile le résultat, il lui arrive quoi ?

Elle passe un mauvais quart d’heure. Il faut se méfier de toutes les indications. Il ne faut pas parler de foot. Une fois, en Coupe d’Europe, match aller-retour. J’avais fait vraiment la police au théâtre. Même à la directrice du théâtre, j’avais dit : « Surtout pas un mot, pas une allusion au match ». A l’époque j’avais enregistré en VHS. Je la croise dans les couloirs, elle me dit : « Ah non, non, Patrick, je ne vous dis rien ! ». Et puis là-dessus, « double-take » comme Colombo, elle revient et me dit, « Ah au fait Patrick, vous avez mis une cassette de combien ? ». Aïe, aïe, aïe… Je savais que dans la question, la réponse c’était : il y a prolongations, peut être tir au but. Par déduction j’ai compris.

Franchement, on ne s’attendait pas à ce que vous soyez à ce point à fond…

Ah oui… Le pire qui me soit arrivé, c’est pour un match extrêmement important. J’étais au théâtre, et toute la France était suspendue à ce match. J’avais des producteurs dans la salle avec qui je devais dîner, j’avais déjà reporté deux ou trois fois ce rendez-vous. Je ne pouvais pas décommander, c’était la fois de trop, sinon le projet risquait de capoter. Je vais avec les producteurs au restaurant, tout le monde ne parlait que du match, je me bouchais les oreilles et je chantais ! Ensuite, un des producteurs dit « on va boire un dernier verre », on part dans un bistrot. Tout ça était à haut risque… J’arrive à ne pas savoir DU TOUT le résultat, mais à quel prix ! J’arrive à 4h du matin chez moi à la campagne, en vallée de Chevreuse. J’accueillais chez moi une grand-mère de ma femme, une Bruxelloise, qui avait 94 ans à l’époque, qui venait à Paris voir le Bourgeois Gentilhomme à la Comédie Française. Je regarde si la bande n’a pas bourrée dans le magnétoscope, tout va bien, tac, je prends ma petite bière. Enfin, j’étais très content. Et j’entends un petit pas mutin dans l’escalier… C’était mamy : « Ah vous êtes-là Patrick ? Ah vous regardez le match ? Oui la France a perdu 2 à 1 »… Elle me fait la totale, nom de Dieu. C’était le monde qui s’écroule, j’avais pris tellement de risques, dans les restaurants, les bistrots, en roulant… J’arrive chez moi tranquille… Et bam. Comme quoi le danger vient toujours de là où ne l’attend pas.

>> Demain: les anecdotes de Coupe du monde, partie 2.