La Coupe du monde dans nos vies, épisode 23. «J’y pense toute la journée»… Le Mondial, «période de vulnérabilité» des parieurs compulsifs

JEUX Pour les accros aux paris sportifs, le Mondial c'est aussi quatre longues semaines avec de grands risques de rechutes...

Laure Cometti

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Ce pingouin aurait mieux fait de ne pas céder à l'appel du pari sportif.
Ce pingouin aurait mieux fait de ne pas céder à l'appel du pari sportif. — Patrick Pleul / dpa / AFP

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe du monde. Durant tout le Mondial en Russie, « 20 Minutes » vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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>> Aujourd’hui : Le calvaire des accros aux paris sportifs pendant le Mondial

« C’est plus fort que moi, j’y pense toute la journée, je ne peux pas me retenir. Je pense que je peux gagner cette fois, que c’est mon jour de chance… » Voilà ce qui se passe dans la tête des accros aux paris sportifs qui défilent dans le bureau de Lucia Romo, psychologue au service d’addictologie de l’hôpital Sainte-Anne à Paris*. C’est sûrement ce genre de pulsion qui a fait rechuter, Pocket (son pseudo). Cet Anglais se croyait vacciné après avoir perdu 18.000 dollars en misant en ligne il y a deux mois. « Je me sentais hyper mal, j’étais fauché, j’avais plus d’épargne et j’arrivais plus à payer mes factures. » Mais il a replongé pendant les huitièmes de finale de la Coupe du monde, ce qui lui a rapporté 3.000 dollars, puis lui en fait perdre 5.000.

On est pas psy, mais on imagine que pour les accros aux paris, une Coupe du monde de foot, c’est un peu comme l’Oktoberfest pour un ancien alcoolique. Lucia Romo confirme : « Adopter une consommation modérée une fois qu’on a développé une addiction, c’est possible, mais cela dépend du degré de dépendance des patients. Il suffit parfois de peu pour rechuter, car le circuit de la récompense [le réseau de neurones dans notre cerveau qui produit de la dopamine, la molécule du plaisir] a déjà été mis à l’épreuve. Le corps s’en rappelle et le joueur peut se remettre à miser comme avant. »

« Regarder les matchs peut provoquer une rechute »

Depuis des mois, les opérateurs ont tapissé les couloirs de métro et les sites web de leurs pubs alléchantes. Les spéculations sur les performances de telle équipe ou tel joueur sont partout, à la télé, la radio, sur les sites et dans pas mal de conversations. Dans le jargon, on appelle ça « une période de vulnérabilité ». Julie Caillon, psychologue au service d’addictologie du CHU de Nantes** :

Nos joueurs abstinents ou en contrôle se sentent un peu en danger. Ils savent que ça va être une période difficile, que pendant un mois ils auront des envies très fortes. Ils doivent faire plus attention, éviter de s’exposer à tout ça, mais ce n’est pas toujours évident. Regarder les matchs peut provoquer une envie de jouer très forte chez eux. Et pour ceux qui pariaient beaucoup sur le foot, la Coupe du monde leur rappelle des souvenirs de jeux. »

Les autorités ont prévu le coup et lancé des campagnes de prévention un peu avant le Mondial. Les numéros d’appel comme SOS Joueurs ou Adictel chauffent un peu plus que d’habitude et les psys anticipent avec leurs patients. « On travaille avec les joueurs pour identifier les situations à risques. On les prévient et on essaie de trouver des moyens d’éviter de rechuter : ne pas regarder les événements sportifs pendant un certain temps, supprimer les applis de résultats de son smartphone, se désabonner des relances des opérateurs… »

Boom des paris en ligne

La loi française prévoit aussi que les joueurs peuvent, à leur propre demande, se faire inscrire sur un fichier national des interdits de jeux, pendant trois ans minimum, ou s’auto-exclure pendant sept jours minimum des sites de paris en ligne (légaux, or les plateformes illégales pullulent pendant le Mondial).

On estime qu’environ 2 à 3 % de la population française a un rapport pathologique aux jeux d’argent. Chez les joueurs réguliers, ce taux monte à 25 %. Mais ils ne sont pas toujours conscients de cette addiction, sans substance, considérée comme un loisir ou un vice en fonction de la quantité d’argent qu’on y engloutit. Pour les joueurs les plus dépendants, concrètement, ça commence par des dettes, et ça peut aller jusqu’à la perte de l’emploi ou du logement, et les crises de couples et de famille.

Des sous, les paris sportifs en engloutissent de plus en plus depuis quelques années, et plus récemment via mobile. Le foot représente la moitié des paris sportifs en France. Rien que pendant les matchs de poule du Mondial, les Français ont misé 363 millions d’euros, le double de ce qu’ils avaient dépensé au même stade du précédent Mondial en 2014. Certains ont misé des sous pour la première fois, et beaucoup sont des jeunes, ce qui inquiète les psys et les autorités. Clément Martin Saint Léon, directeur des Marchés, de la Consommation et de la Prospective à l’Arjel (l’autorité de régulation des jeux en ligne) :

Les paris sportifs sont devenus un phénomène, notamment chez les plus jeunes. Les jeux d’argent ont beau être interdits aux mineurs en France, des enquêtes montrent que les jeunes de 17 ans ont une pratique du pari sportif. Ils jouent en ligne, où les contrôles sont moins faciles. C’est inquiétant, car les jeunes sont plus vulnérables. »

L’illusion d’être un bon pronostiqueur

On se tourne vers la psy pour mieux comprendre : « pour les plus jeunes, les activités en ligne ont été banalisées, dont les paris : sur Internet ils peuvent parier, sans sortir de chez eux, sur encore plus d’événements qu’"en dur" (comprendre au PMU), car les sites sont accessibles 24h/24, 7j/7, et surtout ils peuvent parier de l’argent qu’ils n’ont pas entre les mains », nous dit Lucia Romo. En ligne, les joueurs ont plus de risques de devenir accros d’après les données de l’Observatoire des jeux. « Ça peut parfois se déclarer après des années. Ce n’est pas parce qu’on joue de manière occasionnelle, récréative, que la pratique ne peut pas basculer », prévient Julie Caillon.

Les deux psys voient défiler de plus en plus de patients accros aux jeux en ligne, notamment de hasard. Les parieurs sportifs ont une particularité qui ne facilite pas vraiment leur travail. « Ils disent qu’ils suivent tous les matchs et qu’ils connaissent bien les joueurs, qu’ils ont les connaissances pour gagner de l’argent », raconte Lucia Romo.

Sauf que le foot reste le foot. Et qu’il fallait sacrément s’y connaître pour prévoir l’élimination de l’Allemagne au premier tour, la victoire de l’Espagne de la Russie ou la présence de la Suède en quarts de finale.

* L'hôpital Saint-Anne mène actuellement une étude sur le fonctionnement du cerveau au cours des prises de décisions dans les jeux d’argent. Si vous êtes concerné(e) par ce sujet, que vous êtes un homme âgé de 18 à 45 ans et droitier et que vous souhaitez participer à cette expérience, vous pouvez écrire à recherche.jeu.cmme@gmail.com ou appeler le 06 69 32 02 71.

** Le CHU de Nantes mène actuellement une étude clinique sur le dépistage des pratiques excessives de jeu en ligne. Si vous êtes concerné(e) par ce sujet, majeur(e), et que vous souhaitez participer à cette expérience (indemnisée), vous pouvez appeler le 02 40 84 64 57 ou écrire à bp-edein@chu-nantes.fr.

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