La Coupe du monde dans nos vies, épisode 14. J'ai retrouvé mon corres' allemand fan absolu de la Mannschaft

SERIE Je n’ai plus de nouvelles de lui depuis 1998 et une carte postale enthousiaste pour le sacre de l’équipe de France…

Benjamin Chapon

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Là-bas, outre-Rhin, la Mannschaft depuis 1990 a fait battre un petit cœur teuton
Là-bas, outre-Rhin, la Mannschaft depuis 1990 a fait battre un petit cœur teuton — sipa

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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Aujourd’hui, l’épisode N°14 : J’ai retrouvé mon corres' allemand fan absolu de la Mannschaft

Vous avez un souvenir intime lié à la Coupe du monde ? Vous m’intéressez. Tout a commencé comme ça : un mail du service des sports de 20 Minutes. Cet appel lancé de tout là-bas, à l’autre bout de l’open space et qui, par la magie d’Internet, est parvenu  jusqu’au service culture, a réveillé un douloureux souvenir.

Comme tout le monde, je me souviens où j’étais le 12 juillet 1998 et que la France a gagné. En gros. Mais mon plus saillant souvenir lié à la Coupe du monde, c’est… le bus de la honte. Pas celui de Knysna, non, je n’ai rien contre les travailleurs qui se battent pour leurs droits. Celui de Jonzac.

  • Acte I : Le bus de la honte

Pour comprendre, il faut revenir à l’hiver 1995. La France est alors touchée par un mouvement social massif (« Juppé, si tu savais, ta réforme où on s’la met… »). Et cette fois il ne s’agit pas seulement de footballeurs grognons. Aucun train ni bus ne roule et un petit groupe de lycéens cherche à rejoindre la froidure de la Forêt noire, en Allemagne. Pour ce voyage scolaire, il fallut donc demander à nos hôtes allemands de nous affréter un bus de chez eux. Destination : Sulz-am-Neckar.

La riante bourgade de Sulz am Neckar, dans le sud-ouest de l'Allemagne
La riante bourgade de Sulz am Neckar, dans le sud-ouest de l'Allemagne - Stadt Sulz

Finalement arrivés là-bas, honteux et la tête basse, je rencontre Martin, mon corres’. Il était sympa Martin (ça se prononce « Martine »). Il parlait un peu français, il aimait bien la bière et Europe ( le groupe de musique, pas le continent). Mais surtout, SURTOUT, il aimait le foot en général et l’équipe d’Allemagne en particulier. Sa chambre était un autel dressé à la gloire de l’équipe nationale réunifiée. Drapeaux, posters, réplique de la coupe en plâtre peinte en jaune, livres à gogo… Et connaissance encyclopédique des moindres faits et gestes des joueurs. Le plus beau jour de sa vie était quelque part à l’été 1990, avec la victoire de l’Allemagne contre Chaipuki. 1994 en revanche avait été un crève-cœur avec défaite contre Chaipukinonplu. Et puis il y avait les coupes d’Europe. Mais là, je ne me souviens plus de tout. Mais lui pouvait disserter des heures sur chaque campagne, chaque match, chaque joueur de l’équipe d’Allemagne.

A part ça, on s’est bien entendu, il m’a appris à patiner, je lui ai appris quelques gros mots en français. Puis, à l’été 1996, ce fut son tour de venir en France, avec leur bus de crâneurs social-traîtres...

  • Acte II : Loin des yeux, loin du coeur

Il était meurtri mon Martin, triste pour moi qu’il était, dévasté même. Parce que la France était nulle en foot. On n’avait pas été fichu de se qualifier pour la coupe du Monde 1994 (le pauvre, il n’osait même pas m’en parler) et on avait perdu comme des crottes le championnat d'Europe en 1996 (il ne me regardait pas en face quand il évoquait cette compétition).

Comme il faisait l’effort de parler en français et que je suis un garçon poli je le laissais me raconter tout ça, mais je n’en avais, bien sûr, rien à secouer. Martin est reparti avec son bus, je suis resté avec mon équipe de France pourrie dont je ne connaissais aucun joueur. Le temps passa sans que l’on s’échange la moindre nouvelle.

Arriva le 12 juillet 1998. A mon retour de vacances, une belle carte postale de Martin m’attendait. Il m'écrivait sa joie par procuration. « Tu dois être tellement fier, tellement heureux » disait-il en substance. Occupé à n’avoir toujours rien à secouer du foot, et à d’autres choses, je n’ai évidemment pas répondu à Martin.

Mais j’ai gardé le souvenir de ce garçon que même ma grand-mère trouvait « sympathique pour un Schmidt» (« c'est pas raciste, j'y peux rien si ils s'appellent tous comme ça » justifiait-elle). Et longtemps Martin a été mon repère pour essayer de comprendre la passion des fans de foot, cette force qui pousse les gens à dire et faire n’importe quoi quand leur équipe gagne, ou perd.

  • Acte III : L'enquête

Cette histoire était donc enfouie au plus profond de ma mémoire. Je n’ai progressé ni en allemand ni en connaissance footballistique. Mais cet épisode restera comme mon plus fort souvenir en lien avec la coupe du Monde. Parce que j’avais été touché tout de même. Et j’ai repensé à Martin à chaque fois que l’équipe de France a perdu lamentablement.

Alors quand 20 Minutes s’est mis en tête de raconter des « moments intimes » en lien avec la coupe du Monde, je me suis dit « qu’à cela ne tienne, je vais écrire à Martin. »

J’ai très vite envisagé d’abandonner l’idée quand j’ai réalisé que je n’avais ni son nom de famille, ni son adresse, ni rien. C’est compliqué de rester en contact avec les gens qu’on a connu avant Facebook. Il m’a fallu appeler mon ancien lycée pour joindre mon ancienne prof d’allemand. Bon, elle est décédée. On m’a réorienté vers l’ancienne conseillère d’éducation à la retraite qui était partie avec toutes les archives du bahut. Ce que j’ai fait ? J’ai appris deux choses : quand un CPE part à la retraite, on bazarde les archives du lycée avec lui, à moins de tomber sur un fonctionnaire zélé et pourvu d’une cave qui accepte de garder avec lui lesdites archives. Et j’ai aussi retrouvé le numéro de téléphone de parents de Martin.

Un pénible coup de fil dans un allemand très approximatif plus tard, j’avais le contact de mon Martin.

  • Acte IV : La prise de contact

Je vous passe les détails sur sa vie privée (marié, père, vendeur à Stuttgart, entraîneur de foot de l’équipe de ses gosses…). Quant à sa vie de fan de foot, le temps n’a rien arrangé. Il s’est endetté pour aller en Afrique du Sud, puis au Brésil où il a connu la plus grande joie de sa vie d’adulte grâce à sa bien aimée Mannschaft.

L'équipe des Poussins du club de foot de Sulz am Neckar, entraîné par mon Martin
L'équipe des Poussins du club de foot de Sulz am Neckar, entraîné par mon Martin - vfr Sulz

Il est venu à Paris pour voir la France éliminer l’Allemagne en 2016 et il envisageait d’aller en Russie mais la peur des hooligans l’a fait renoncer. Sa femme est soulagée, autant pour la sécurité de son mari que pour les finances du couple. La passion de Martin est dispendieuse. Et il souhaite toujours autant la partager avec moi.

Il m’a parlé un peu des joueurs de l’équipe de France 2018 (pour info, il est pessimiste, équipe trop jeune selon lui), mais surtout il a voulu parler de nos enfants respectifs. C’est assez attendrissant de constater que sa passion d’enfant ne s’est pas du tout estompée, bien au contraire. En plus de l’équipe nationale, il vénère aussi le club de foot de Stuttgart désormais.

  • Acte V : Les futures retrouvailles

Puisqu’on ne partage pas la passion du foot, on ne partage pas grand-chose avec Martin. Je pensais donc en rester là. Un coup de fil sympa, deux mails avec des photos. Un peu pour rire, il m’a raconté qu’il construisait sa vie en cycles autour des années de coupe du Monde. J’ai trouvé ça débile et puis… A bien y réfléchir je me souviens de la finale 1994, j’étais à la fête d’amis de mes parents et j’avais rencontré une jeune fille… L’été 2002 avait quelque chose de magique au gré de l’exotique Coupe du monde asiatique, j’emménageais à Paris et j’allais voir les matchs dans les bars pour me sentir Parisien. Je me souviens de France-Brésil 2006 pour une autre raison intime, je me souviens de France-Mexique 2010 aussi qui n’a pas été un fiasco du tout pour moi. J’étais à Rome et très très heureux le soir de la finale de 2014...

Même sans s’intéresser au foot, j’ai un souvenir pour chacune de ces Coupes du monde. Alors avec Martin on s’est dit que l’été 2018 serait celui de nos retrouvailles. Celui dont l’équipe perd en premier rejoint l’autre dans sa ville. Ça nous fera un beau souvenir.

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