France et Allemagne ont échangé leur pavillon à la Biennale de Venise

Benjamin Chapon

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L'installation d'Ai Weiwei pour le pavillon allemand à la Biennale de Venise 2013.
L'installation d'Ai Weiwei pour le pavillon allemand à la Biennale de Venise 2013. — B. Chapon / 20 Minutes

Pour la première fois en 120 ans, la France et l’Allemagne ont échangé leurs pavillons lors de la 55e Biennale internationale d’art de Venise. Anri Sala, artiste représentant la France, a donc installé son œuvre, «Ravel, Ravel, Unravel», dans le pavillon allemand. Cette idée d’échange était dans l’air depuis au moins vingt ans mais n’avait encore jamais pu se réaliser. La distance entre les deux pavillons, une petite cinquantaine de mètres, dans les Giardini de Venise était le moindre des obstacles.

Le drapeau de la culture plutôt que celui de la Nation

En 2013, le cinquantième anniversaire du Traité de l’Elysée, scellant l’amitié franco-allemande, d’une part, et la bonne entente entre les commissaires allemands et français d’autre part, ont rendu l’échange possible. «La commissaire allemande, Susanne Gaensheimer, voulait travailler sur l’idée de nation, raconte Christine Macel, commissaire du pavillon français. Et Anri Sala, sans être obnubilée par l’anecdote, sait que jouer cette pièce de Ravel, dans un pavillon reconstruit en 1937 par les nazis, ce n’est pas anodin.»

Œuvre sur le rapport espace-son, et sur le langage muet des gestes, «Ravel, Ravel, Unravel» confronte les interprétations de deux pianistes, sur deux écrans, dans une pièce qui étouffe toute sensation d’écho. «L’idée de départ était de confronter l’interprétation d’une même pièce musicale selon deux tempos différents», explique Christine Macel. Anri Sala n’a pas choisi Ravel au hasard. Permettant le jeu de mots avec les verbes anglais «to ravel», emmêler et «to unravel», démêler, l’œuvre virtuose de Ravel fait aussi écho à l’histoire contemporaine franco-allemande puisqu’il a composé ce «Concerto pour la main gauche» pour le pianiste autrichien Paul Wittgenstein, amputé du bras droit lors de la Première guerre mondiale, et réfugié à New York pendant le nazisme.

La mémoire à l’origine

Pour autant, Anri Sala, d’origine albanaise, travaille «moins par rapport à la nation que par rapport à sa culture», selon Christine Macel. Au pavillon français, habité donc par les artistes allemands, la question de la nationalité se pose d’autant plus que la commissaire a choisi des artistes venus de pays différents, dont le chinois Ai Weiwei. «Comme je suis noire, on me demande toujours d’où je viens, raconte l’artiste Santu Mofokeng. Je réponds que je viens de ma mère. Et quand on me demande d’où vient ma mère, je dis qu’elle vient de ma grand-mère.»

Autre artiste du pavillon allemand, Dayanita Singh a créé une œuvre sur la mémoire, confrontant une vidéo de vieille femme racontant ses souvenirs à des photos d’archives administratives délabrées. «Comme ils ne savent pas quoi me demander, les journalistes me demandent où a été réalisée la vidéo, mais si je vous donne le nom du lieu, vous ne serez pas plus avancé. Si je vous dis dans quelle ville je suis née, vous ne saurez rien sur moi, du moins pas plus qu’un simple douanier. Si vous essayez de comprendre mon œuvre en revanche, nos cerveaux auront quelque chose en commun, une interrogation commune.»