Réforme de la SNCF: Une grande grève comme celle de 1995 est-elle envisageable?

TENSIONS En 1995, la France connaissait son plus grand mouvement social depuis mai 1968 avec trois semaines de grève non-stop…

Delphine Bancaud

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 Le 16 décembre 1995 à Paris, à l'appel de plusieurs organisations syndicales, une manifestation à Paris pour le retrait du plan Juppé de réforme du système de prévoyance sociale.
Le 16 décembre 1995 à Paris, à l'appel de plusieurs organisations syndicales, une manifestation à Paris pour le retrait du plan Juppé de réforme du système de prévoyance sociale. — STF / AFP
  • Pour que le mouvement de contestation soit aussi fort qu’en 1995, il faudrait qu’il agrège plusieurs grognes catégorielles.
  • L’unité syndicale doit être un préalable à toute action dans la durée.
  • Et les cheminots doivent s’assurer l’adhésion de l’opinion publique, ce qui n’est pas assuré actuellement.

La bataille du rail aura-t-elle lieu ? La question se pose alors que les syndicats de cheminots ont décidé ce mardi soir à l’issue de l’intersyndicale de réserver leur décision de faire grève ou non pour le 15 mars. La raison ? Contre-attaquer à la réforme de la SNCF annoncée par le gouvernement. Celle-ci prévoit notamment la fin du statut de cheminots pour les nouveaux embauchés et la transformation de la SNCF en société anonyme. Une ligne rouge pour les syndicats.

D’ores et déjà la CGT-Cheminots, premier syndicat à la SNCF, a montré les crocs en déclarant qu’elle serait prête à «  un mois de grève » pour « faire plier le gouvernement » à partir de la mi-mars. Un scénario qui a un air de déjà-vu car il rappelle celui de la grande grève de 1995. Cette année-là, le Premier ministre de l’époque, Alain Juppé, souhaitait réformer les retraites et le ­système de protection sociale des fonctionnaires et des salariés des entreprises publiques (SNCF, RATP et EDF). Les cheminots avaient alors été les fers de lance de la contestation et le mouvement avait pris de l’ampleur chez les fonctionnaires. Pendant trois semaines, plus aucun train n’avait roulé, ni aucun bus et métro à Paris. Ce qui avait fini par faire reculer le gouvernement qui avait renoncé à toucher aux régimes spéciaux à la veille de Noël.

« La boulimie de réformes du gouvernement peut finir par lasser »

Reste à savoir si le pays pourrait être à nouveau bloqué de la sorte aujourd’hui. « Tout est possible. Car s’attaquer au régime des cheminots aura un impact sur l’ensemble du mouvement syndical », estime Joël Sohier, maître de conférences à l’université de Reims*. Mais pour que ce mouvement de grogne soit massif comme en 1995, il faudrait qu’il agrège plusieurs mécontentements, selon lui : « il faudrait une jonction de la contestation des cheminots avec celle des fonctionnaires, qui ont été échaudés par la remise en place du délai de carence, la poursuite du gel du point d’indice, le plan de 120.000 suppressions de postes et le projet de réforme du statut de fonctionnaire », estime l’enseignant-chercheur.

« Certes les Français sont conscients que des changements structurels sont nécessaires pour le pays, mais la boulimie de réformes du gouvernement peut finir par lasser et faire coaguler des colères sectorielles », estime aussi Dominique Andolfatto, professeur de science politique à l’université de Bourgogne.

Faire durer le mouvement, un défi

Mais pour que la recette de 1995 prenne, encore faut-il qu’elle comprenne certains ingrédients : « il est nécessaire que les syndicats adoptent une stratégie commune, ce qui ne sera pas évident », souligne Dominique Andolfatto. « L’unité syndicale serait très dangereuse pour le gouvernement », renchérit Joël Sohier. Pour que la mayonnaise monte, il faudrait aussi que la grève ne dure pas quelques jours, mais plusieurs semaines. « Car ce n’est que lorsque le pays est bloqué en raison de problèmes de transports qu’un gouvernement est prêt à reculer. On l’a encore vu récemment avec le conflit des routiers lié à l’écotaxe » note Joël Sohier.

Pour que la grève dure, il semble nécessaire que les cheminots aient aussi le soutien de l’opinion publique, comme en 1995. Ce qui ne sera sans doute pas le cas, selon Dominique Andofaltto : « les conflits sociaux longs sont devenus très rares, même dans les entreprises qui ferment. Si les cheminots s’engagent dans un bras de fer avec le gouvernement qui paralyse le pays, leur mouvement risque d’être impopulaire », explique-t-il. Par ailleurs, selon un sondage Harris interactive pour RMC et Atlantico publié mardi, 69 % des Français se déclarent en faveur de la fin du statut de cheminot. Mais Joël Sohier n’est pas du même avis : « Il ne faut pas oublier que l’ensemble des salariés du privé ont subi une défaite avec la loi travail. Ils pourraient se montrer solidaires des cheminots en raison de leur forte déception ».

Tiendront-ils financièrement ?

Qui dit grève longue, dit aussi sacrifices financiers. Les cheminots seront-ils tous prêts à perdre de l’argent ? Dominique Andolfatto n’y croit pas : « Je ne vois pas la base militante se lancer dans un combat d’un mois. D’autant que ce n’est pas eux à titre personnel qui risquent de perdre le statut de cheminot, mais les nouveaux embauchés. Par ailleurs, les salariés de la SNCF ne sont pas ceux de 1995. À l’époque, 70 % d’entre eux faisaient partie du personnel d’exécution contre 45 % aujourd’hui. Et l’on peut se demander si les cadres de la société ferroviaire seront enclins à un mouvement dur qui aura des conséquences sur leurs finances », indique-t-il.

Par ailleurs, la loi de 2007 sur le service minimum dans les transports, qui oblige les grévistes à se déclarer quarante-huit heures à l’avance, pourrait compliquer la donne pour les cheminots. Car elle pourrait permettre à la SNCF de maintenir certains trains en cas de grève… et donc d’amoindrir les effets du mouvement.

*Et auteur de l'ouvrage Le syndicalisme en France, Vuibert, 19 euros.