AUDIO. La Coupe du monde dans nos vies, épisode 13. Peut-on aimer le foot sans se sentir coupable?

DILEMME Vous aimez regarder du foot à la télé mais un sentiment de culpabilité vous gâche votre plaisir à chaque fois ? Ce podcast est fait pour vous…

Laure Cometti et Bertrand Volpilhac

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Terrain glissant épisode 1
Terrain glissant épisode 1 — 20 Minutes
  • OK, le monde du foot a ses défauts et ses excès, mais est-ce une raison pour s’autoflageller en regardant les matches du Mondial ?
  • On en a discuté avec un passionné de foot très critique, le philosophe Robert Redeker.

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe du monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

>> Pour relire l’épisode d’hier : «On a permis aux gens de s'identifier à une nation», on a parlé de la France avec Marcel Desailly

>> Pour revoir toute la série

>> Aujourd’hui : Peut-on aimer le foot sans se sentir un peu coupable ?

Tous les quatre ans, pendant un mois, l’humanité se divise en deux, si l’on en croit les audiences télé. Une partie se passionne pour le Mondial, l’autre l’ignore - au mieux -, le méprise ou le hait. La deuxième catégorie a une fâcheuse tendance à sermonner la première. On a tous un pote, une tante, un collègue, qui nous fait bien sentir que regarder « des joueurs mégalos et surpayés se disputent une balle sous les braillements de supporters débiles » est non seulement inutile, mais aussi honteux. Face à cette fatwa, il y a ceux qui s’en fichent, et ceux pour qui le foot est devenu un plaisir quasi coupable. Pour en parler, on a invité un mec intelligent. Et philosophe avec ça. Robert Redeker a publié un essai au vitriol sur l’industrie du ballon rond et le Mondial*.

De plus en plus de football. De plus en plus, jusqu’à la nausée. (…) Le monde est rempli d’images de football. Les cœurs et les cerveaux, les espoirs et les passions, les esprits et les âmes, le sont aussi (…) Faites-nous rêver, demande-t-on souvent à une équipe de football ! (…) Le rêve que le foot serait censé offrir est sans contenu. Vide.”

Voilà, Robert Redeker n’aime pas le foot. Et pourtant, il aime le foot. Pris dans un complexe de culpabilité, il évoque avec nous les raisons pour lesquelles son amour pour ce sport s’est effrité petit à petit. Face à lui, Laure et Bertrand de 20 Minutes tentent de la raisonner. Tout ça nous donne une belle et profonde discussion sur ce qu’est devenu le football. Et on vous propose de l’écouter ci-dessous.

Pour ceux qui n’auraient pas le courage d’écouter le podcast en entier, on vous résume le match.

Ce qui nous empêche d’aimer le foot

Une bonne partie du désamour de Robert Redeker pour le foot s’explique d’abord par l’industrie libérale et capitaliste qu’est devenu le sport à ses yeux.

Mon livre est très critique sur ce que le football est devenu, c’est-à-dire l’industrialisation du foot, et son univers. (…) Le football possède aujourd’hui le pouvoir de dire aux individus comment ils doivent vivre.”

Et ce qui dérange notre philosophe, ce sont les valeurs que véhicule ce nouveau « pouvoir spirituel ». Pour vous la faire courte, société de consommation, argent-roi et libéralisme, culte du corps et de la performance :

  • « Ce que le football nous montre, c’est la cupidité, qui est une sorte de perversion ».
  • « Il véhicule l’attachement excessif à la compétition et la compétitivité, à la performance. L’enjeu liquide le jeu. Or le fanatisme de la compétitivité crée des dégâts sociaux et anthropologiques importants ».
  • « Tout a changé quand on a décidé que le football était un produit de consommation, une marchandise faite pour attirer le chaland ».

Les footballeurs contemporains : ceux qui nous empêchent d’aimer le foot ?

Le philosophe n’y va pas non plus de main morte quand il parle des joueurs de foot. Comme on trouve ça un peu facile de critiquer le salaire mirobolant de Neymar quand des acteurs touchent des cachets presque équivalents pour des navets, on a essayé de lui faire mettre un peu d’eau dans son vin. Peine perdue.

Le football se met de plus en plus à ressembler au show-business, une industrie dans laquelle le joueur perd son âme de joueur, qui demeurait il y a quelques années. (…) L’image, la com', sont devenues aussi importantes que le jeu, et c’est donc une relativisation du jeu.”

Conscient de tous ces vices, peut-on alors continuer à regarder du foot sans culpabiliser ? Le philosophe vole à notre rescousse :

Il ne peut pas y avoir de plaisir, vrai, profond, sans culpabilité, sans transgression. Sans péché, le plaisir n’est qu’une fonction mécanique.”

Pourquoi le foot reste magique

Malgré toutes ses tares, il est quasi impossible de ne pas aimer le foot. Robert Redeker, qui a joué au poste d’ailier dans sa jeunesse, en est convaincu.

D’abord, le football, c’est quelque chose qui se vit en famille, et tisse un lien filial. On aime le foot pour ça : c’est un sujet de discussion entre les générations. Et le partage est plus large, au-delà de la famille : c’est un élément de socialisation, dès l’école.”

Regarder le foot est donc bon pour vous, mais jouer au foot ça marche aussi :

L’amour du foot commence aussi quand on se met à jouer avec autrui. On joue avec et contre des personnes, c’est une rivalité qui crée de l’amour et de la fraternité.”

En se replongeant avec nous dans ses souvenirs, Robert Redeker a mis le doigt sur ce qui alimente envers et contre tout (et malgré son agrèg' de philo) son amour du foot.

Il reste au fond, une magie toujours présente. C’est un peu comme la persistance de l’enfance : nous avons tous joué au foot enfant, ou à des jeux de balle, et c’est cette fraîcheur-là que le foot, en dépit de tous ses vices, ressuscite. Si nous aimons encore un peu le foot, c’est pour cela.”


Après une quarantaine de minutes d’émission, on était donc tombé d’accord sur le plaisir simple, et peut-être un peu coupable, que nous procure le foot. Vous pouvez donc retourner mater les matches de la Coupe du monde en faisant taire la petite voix de la culpabilité qui résonne parfois.

 

* Peut-on encore aimer le football ?, de Robert Redeker (éditions du Rocher, mai 2018)