La Coupe du monde dans nos vies, épisode 12. «On a permis aux gens de s'identifier à une nation», on a parlé de la France avec Marcel Desailly

FOOTBALL Vingt ans après, le champion du monde 98 tente d’analyser ce que la Coupe du monde a changé dans sa vie et dans nos vies…

Propos recueillis par Bertrand Volpilhac

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Marcel Desailly et les autres sur le bus le 13 juillet 1998
Marcel Desailly et les autres sur le bus le 13 juillet 1998 — SIPA

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe du monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.


Aujourd’hui, l’épisode 11: une interview de Marcel Desailly

On en a déjà interviewé un petit paquet et on n’a pas peur de l’avouer, Marcel Desailly est celui de France 98 qu’on amènerait avec nous, si jamais on était bloqué sur une île déserte. Pas qu’on ait d’infos particulières sur sa capacité à faire du feu et à trouver du silex, mais parce qu’avec Marcel, on peut parler foot, on peut parler vie, on peut parler de tout sans que jamais ce ne soit chiant. Dans le cadre de cette série, on s’est assis sur les bords de Seine pour causer de 98, de son héritage et de sa transmission.

20 ans après la victoire de 98, est-ce que vous avez l’impression de faire partie de la vie des gens ?

J’ai certainement fait de partie de la vie des gens, mais plus à travers la carrière que notre équipe de France a réalisée. On a marqué, c’est vrai, deux générations de personnes, parce qu’on a duré et qu’il y a eu cette Coupe du monde qui a fait prendre une forme de conscience patriotique. Dans ce sens-là, oui. Zizou est dans le quotidien des gens, c’était notre magicien.

France 98 a-t-il changé le pays en profondeur ?

Non, mais on a permis à la France de prendre une vraie conscience de comment le sport pouvait permettre aux gens de communier ensemble. Mais il ne faut pas trop exagérer, regardez comme c’est retombé comme un soufflé. On ne peut pas utiliser le sport à des fins politiques, il n’y a pas de récupération, c’est très difficile : on ne vit que le moment.

Selon vous, la France Black-Blanc-Beur n’existe plus ?

Il n’y avait rien de définitif là-dedans. Sur le moment oui… Quand tu vois le Sénégalais, l’Algérien qui, à un moment donné, porte le drapeau français il y a une petite prise de conscience, un tout petit clic qui se fait quelque part sur son envie de s’intégrer et de faire un choix sur son appartenance. Ce sont ces petites choses qui sont difficiles à expliquer mais qui ont pu peut-être permettre à des gens de prendre position, de s’identifier à une nation qu’est la France. C’est le démarrage d’une envie de quelque chose.

Vous pensiez à tout ça en jouant ?

Ce n’est qu’avec le recul que vous pouvez vous projeter. Nous sommes joueurs de football avec une passion, qui est devenue un métier. L’envie de gagner, d’aller le plus loin possible, de représenter une sélection… Moi je n’arrive pas en équipe de France en 98, j’y suis dès les jeunes, à 13 ans où j’allais faire un championnat d’Europe en Hongrie, avec le maillot, la Marseillaise et tout. C’est une vraie identité française que l’on a tous, mais dont on n’a pas conscience du tout là, à chaud. Une Coupe du monde, c’est un projet de groupe, des 23 joueurs et du staff.

Marcel et Zizou soulèvent la Coupe
Marcel et Zizou soulèvent la Coupe - SIPA

C’est quoi, aujourd’hui, d’être champion du monde 98 ?

Ça va de pair avec la carrière, on ne peut pas la dissocier du reste, même si la Coupe du monde, c’est le pic. Il y a une forme de magie, ça se vit au quotidien, du matin au soir : champion du monde c’est une référence. Un copain me présente : « Ah il a gagné la Coupe du monde ». C’est constamment sur nous, plus que n’importe quelle autre compétition. Souvent j’ai du mal à choisir… J’ai bien aimé ma première coupe d’Europe avec Marseille (93), la victoire avec Milan (94) mais la Coupe du monde, ça a apporté une vraie énergie, une vraie reconnaissance.

Ça doit être incroyable de voir le souvenir de ce bonheur collectif dans les yeux des gens quand ils vous regardent…

C’est quelque chose qui est devenu magique en France. Il y a eu une forme de respect supplémentaire de l’approche que les gens ont du football, la perception française a changé. Nous étions déjà des stars : à Milan je ne marchais pas dans la rue sans être reconnu, à Londres aussi. C’était uniquement en France qu’on ne vivait pas cette considération au niveau où elle devait être, alors qu’on jouait tous dans des grands clubs. On était déjà des stars, mais la Coupe du monde en France nous a permis d’asseoir ce statut.

Est-ce que les jeunes nés après 98 vous reconnaissent aussi ?

Oui, parce que ça a été pérennisé par les parents qui en ont parlé à leurs enfants. La Coupe du monde 1998, c’était tellement fort que les gens ont transmis à leurs enfants, qu’ils se sont assis dans le canapé pour regarder à nouveau la finale. Il y a des enfants de 10/12 ans qui connaissent nos noms, ils connaissent Zidane bien sûr, mais ils connaissent les autres aussi.

Pour cette génération, vous êtes pourtant avant tout un consultant BeIN Sports…

Ça évolue tout doucement : les 15-16 ans commencent à nous reconnaître parce qu'on est consultants, mais aussi parce qu’on est encore dans les jeux vidéo, les légendes. Je fais de la télévision pour l’adrénaline du direct, pour amener mon expertise professionnelle et quelque part pour rester vivant, rester visible.

A quel degré jouez-vous, vous aussi, le jeu de la transmission ?

Cette question est dure car ce n’est plus de mon fait. On a encore aujourd’hui des témoignages des gens dans la rue qui s’identifient à notre génération mais j’ai aussi envie qu’il y ait une petite cassure, une passation. C’est pour ça que j’aurais bien aimé que l’équipe de France gagne l’Euro en 2016.

Ça vous libérerait d’un poids de ne plus être la seule génération championne du monde ?

Non, car ce n’est pas un poids, mais ça nous ferait du bien. Pour la France. Et égoïstement, j’ai aussi envie de vivre les moments qu’on a fait vivre aux gens, de partager ça avec mes enfants. Pour nous, ce n’est qu’un souvenir, ça fait 20 ans, vous vous rendez compte un peu ?

Marcel Desailly vient au soutien
Marcel Desailly vient au soutien - SIPA

Vous n’avez pas envie de rester les seuls champions du monde à vie ?

Nooooon ! C’est à moi, ça m’appartient, personne ne va me l’enlever. Ce n’est pas parce qu’ils vont gagner en 2018 que je ne serai plus champion du monde, au contraire, je suis content, ça se rajoute à l’énergie. Je suis un amoureux du foot, je veux que mon sport domine, évolue, et que les enfants continuent à s’identifier aux différents champions. L’importance du sport pour les enfants, la discipline, le leadership, la compétition, c’est fondamental.

Si vous aviez à résumer l’épopée de 98 à la jeune génération, celle qui ne l’a pas connue, en une phrase…

Une belle émotion. Qu’ils en profitent, qu’ils s’identifient à leur nation, pour avoir ce sentiment patriotique. On a besoin que nos enfants apprennent la Marseillaise, ce sont de petits détails. Notre génération a pu l’entendre parce que nous avons participé à beaucoup d’événements internationaux. Ce message-là, les enfants qui vont se lever pour chanter avec les parents autour, c’est un vrai moment patriotique qui se doit d’être vécu, au-delà du match en lui-même. La sélection c’est quelque chose d’unique pour les joueurs, mais aussi pour le supporter.

>> Demain: regarder du foot, un plaisir coupable ? (attention, c'est en audio)