Coupe du monde 2018: «C’est un vent de liberté unique», comment le Mondial est (peut-être) en train de transformer la Russie

FOOTBALL La communion entre les supporters et la société russe ressemble à une petite révolution…

Julien Laloye

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Des supporters russes célèbrent la qualification face à l'Espagne sur la place Rouge.
Des supporters russes célèbrent la qualification face à l'Espagne sur la place Rouge. — Yuri KADOBNOV / AFP

De notre envoyé spécial à Moscou,

Les équipes disparaissent les unes après les autres, et leurs supporters avec. Depuis le premier jour, pourtant, c’est là où il faut être après les matchs, tard le soir. Du haut de la rue Nikoliskaya jusqu’à la Place rouge, juste à côté du GUM, le célèbre magasin d’Etat de l’époque soviétique. Le cœur battant d’une Coupe du monde en train de bouleverser un pays pour longtemps. C’est un peu grandiloquent ? On s’y est arrêtés quelques minutes après l’exploit de la Russie face à l’Espagne, dimanche dernier. La jeunesse russe dans la rue, des drapeaux, des cris de joie, des voitures qui s’arrêtent pour klaxonner, et des policiers qui ne bronchent pas. N’allons pas faire croire qu’ils sourient, mais ils laissent le bonheur se propager, le dos tourné à l’immeuble de la Loubianka, le siège historique du KGB situé de l’autre côté de la place.

La rue Nikoliskaya, épicentre du Mondial

« Vous vous rendez compte, c’est un endroit qui n’est pas la place habituelle où les Russes se réunissent, et c’est est devenu le lieu naturel de célébration des supporters sans que cela ne vienne d’une décision gouvernementale. C’est un vent de liberté, et les policiers laissent faire ! » Grigory, un jeune père de famille russe qui a l’habitude de voyager à l’étranger, veut que l’on saisisse la portée de l’évènement avec lui. « Bon, ils ont quand même mis des portiques de sécurité alors qu’il n’y en avait jamais eu besoin auparavant, sans doute pour rappeler dans quel pays on est. Mais regardez, d’habitude la police est très stricte et essaie de tout garder sous son contrôle, là il ne se passe rien, ils n’interviennent pas ». Il nous le répète deux fois pour qu’on réalise. Ce qu’on comprend: un vent de liberté souffle sur une population corsetée.

Ce n’est pas un cliché ou jugement, juste une observation. La présence policière est partout en Russie. Partout et oppressante, pas seulement en ville ou près des stades. Pour se donner une idée, il faut prendre la voiture et rouler un peu. Une bagnole de flics tous les kilomètres, sans rire, et autant de points de tension potentiels, où chaque automobiliste peut-être sommé de s’arrêter pour un contrôle de routine. On n’a aucun mal à se représenter l’angoisse permanente du citoyen lambda, et il nous est arrivé de sourire devant les regards interloqués de quelques membres d’un corps de police inconnu, quand un supporter se laissait aller à une manifestation de joie qui n’aurait jamais été permise en d’autres circonstances. « J’y vais, j’y vais pas, je fais quoi ? ».

Et bien il n’y va pas, et chacun se regarde en chien de faïence, comme si c’était trop beau pour être vrai. Prenez le métro de Moscou : un trésor où chaque station est plus chouchoutée que la Joconde au Musée du Louvre. Sauf que ça reste le métro pour les cohortes de fans étrangers qui se pendent aux lampadaires en beuglant les chants de la maison comme à la maison, justement. Les Russes n’en croient pas leurs yeux, alors ils boivent chaque scène du spectacle. Polina, jeune étudiante à l’université d’Etat, fait partie des très nombreux volontaires du Mondial : « Ce qui se passe, c’est magnifique, c’est une grande surprise. C’est la première fois que je peux parler le français avec des étrangers, je suis très heureuse. Je pense que tous les Russes sont pareils que moi ».

Des Russes emportés par la ferveur

On ne parlera pas pour tous les Russes, juste ceux avec qui on a pu échanger un peu. Pas toujours un échange verbal, d’ailleurs, parce que beaucoup ne comprennent pas un mot d’anglais. Mais ; après tout, on maîtrise assez peu le russe de notre côté, et on est loin d’être bilingue en Shakespeare, alors les leçons, à d’autres. On repense à ce taxi qui vient retirer de l’argent avec nous parce qu’on ne savait pas où aller et qui refuse le billet de trop. A ce jeune homme qui a commandé à notre place au restaurant parce qu’on n’arrivait pas à se faire comprendre. A cette vieille dame avec son cabas qui nous fait signe de filer en vitesse, parce qu’on vient de laisser une petite rayure sur une berline (mal garée, on précise), et que tout son affolement nous laisse imaginer que le propriétaire de la dite berline a suivi l’option lucha libre en LV1 et barre de fer en LV2.

D’expériences négatives, point. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas arrivé à d’autres, mais on parle de ce qu’on connaît. Les scénarios pessimistes envisagés avant la compétition, sur les thématiques liées au hooliganisme, au racisme, où à l’homophobie, se sont évanouis, comme emportés par la ferveur populaire. Et les rares comportements répréhensibles médiatisés sont venus des supporters étrangers, notamment sud-américains. Mass, étudiant sénégalais à l’université de l’Amitié des peuples de Moscou, avec qui on était allés suivre Sénégal-Colombie :

« Avant de venir, je pensais que j’allais tomber sur des barbares, des gens haineux et agressifs. C’est tout le contraire. Les gens sont gentils, ils viennent vers nous, ils essaient de nous aider, c’est un peuple très accueillant, je pense que les supporters qui ont fait le voyage peuvent s’en rendre compte ».

Dans l’immense majorité, ces derniers rentreront chez eux pour raconter une Russie curieuse et ouverte sur le monde. Une aubaine politique pour le Vladimir Poutine et son gouvernement, évidemment, même si le dirigeant fait profil bas pour l’instant. Il n’était pas au stade Loujniki pour voir la Sbornaya venir à bout de l’Espagne, et c’est Alexeï Sorokin, le président du comité d’organisation du Mondial, qui fait le service après-vente

« L’organisation de manière générale se passe bien. On a reçu beaucoup de réactions positives, à la fois des équipes mais aussi des supporters des différentes délégations. Il y a déjà beaucoup d’intérêt pour la Coupe du monde, alors avec notre équipe qualifiée, c’est encore plus énorme. C’est une grande motivation pour tous les Russes, c’est une émotion supplémentaire ».

Une reprise en main prévisible après la Coupe du monde ?

Mais puisque le parcours fou de l’équipe nationale va bien s’arrêter un jour, comme la Coupe du monde, il convient de se demander quelle sera la trace de cette gigantesque secousse d’un mois et demi dans la société russe. Nous avions parlé avant de venir à Ilia Artemiev, spécialiste des questions liées aux discriminations raciales sur le foot au sein de l’ONG moscovite Sova. A l’époque, il nous avait dit « ne pas s’attendre à un bouleversement majeur des consciences. La Russie fait déjà partie d’un monde global, avec son économie et sa culture de masse. La Coupe du monde ne sera pas une révolution comme a pu l’être le festival de la jeunesse qui a eu lieu en 1957 du temps de l’Union Soviétique, quand le pays était encore très fermé ».

L’intéressé a un peu changé d’avis depuis : « Ce qui est se passe est une agréable surprise, notamment les manifestations de joie un peu partout après la victoire contre l’Espagne. Je pense que c’est unique dans l’histoire de la Russie. Mais de là à imaginer des conséquences positives pour l’après, c’est impossible de savoir ».

Il y a déjà eu quelques rappels à l’ordre, à vrai dire. Comme ce supporter tabassé en pleine rue par des policiers, parce que lui a pris l’idée saugrenue de célébrer la victoire de la Sbornaya en sautant à pied joints sur une voiture au gyrophare pourtant bien visible, ou cette chronique de l’écrivain Platon Bassedine parue dans la presse nationale qui fustigeait « une génération de prostituées prêtes à ouvrir les jambes dès qu’elles entendent une langue étrangère ».

Heureusement que ce Bassedine n’est pas venu faire un tour rue Nikoliskaya ce soir-là. On se souvient de ce supporter brésilien qui aborde une jolie blonde au maillot de la Sbornaya avec trois mots de russe à notre premier passage. Le temps de revenir, ça nous avait peut-être pris dix minutes, qu’ils se roulaient des palots d’ados en rut. Le rapprochement des peuples par le foot sous nos yeux ébahis. Et ceux de Grigory : « Il y avait un peu le même sentiment après les JO de Sotchi, d’une Russie à la fois si ouverte et si fermée, mais à l’époque c’était beaucoup plus concentré sur une ville, alors que là les fans du monde entier sont partout dans le pays. Après Sotchi, tout s’était envolé en quelques mois. Mais je suis quelqu’un d’optimiste, j’espère que la Russie va changer grâce à la Coupe du monde ». Ça en prend le chemin, pour ce qu’on en voit.