Coupe du monde 2018: Et les supporters russes, ils attendent quoi pour sortir du bois?

FOOTBALL L’engouement autour de la Sbornaya reste difficile à évaluer avant le deuxième match de la Russie contre l’Egypte…

Julien Laloye

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Le sélectionneur russe Cherchesov exhorte le public face à l'Arabie Saoudite.
Le sélectionneur russe Cherchesov exhorte le public face à l'Arabie Saoudite. — Juan Mabromata / AFP

De notre envoyé spécial à Moscou,

Une semaine qu’on est là et on n’arrive toujours pas à savoir si les Russes s’intéressent à leur équipe nationale. Ne pas panner un mot de cyrillique n’aide pas, faut dire. A ce propos, ne croyez pas ceux qui vantent les mérites des applications de traduction instantanées. Pour demander son chemin, ça passe, mais dès qu’il faut discuter jeu de tête de Dzyuba, on atteint vite le seuil limite de compétence de la technologie. Dans les rues d’abord : dur de se faire une idée. Des Sud-Américains dans tous les coins de la place rouge jusqu’à la fanzone, mais c’est partout pareil. Les gens qui viennent de loin le font savoir, ceux qui viennent de près n’en ont pas besoin : tout le monde sait qu’ils sont d’ici. Et puis personne ne va au boulot avec un maillot de l’équipe nationale sur le dos, jusqu’à preuve du contraire.

« Des millions de supporters derrière cette équipe »

Pour être justes : on a clairement ressenti un début d’engouement populaire lors de la démonstration de la Sbornaya au match d’ouverture. Un stade plein, des fans grimés et emmaillotés, et quelques scènes marquantes glanées de-ci de-là. Des usagers du métro qui se lèvent pour fêter les buts de la sélection dans les nouvelles rames équipées d’écrans vidéo, par exemple. Malgré l’ampleur du score, le soufflé est vite retombé. Même dans la forêt de Novogoresk, le camp de base historique de l’équipe de Russie nous surprend au débotté.

Quelques drapeaux annoncent sa présence en amont, sans animation particulière à l’entrée. Aucun supporter, mais beaucoup de gorilles de la sécurité qui nous indiquent dans un anglais sommaire qu’il faut aller se garer ailleurs, et vite. Ce dimanche, c’est jour de visite de Vitaly Mutko. L’ancien ministre des Sports était aussi président de la fédération, avant de se mettre en retrait sur demande du Kremlin au regard des scandales qui ont entaché le sport russe sous son mandat.

Un retrait tout relatif. Surpris comme tout le monde par le succès inaugural de la Sbornaya, le pouvoir russe s’est raccroché aux branches. Un coup de fil de Poutine au sélectionneur Cherchesov dans les vestiaires, et le retour de ce bon vieux Mutko, donc. Ce dernier ne cause pas un mot d’anglais, mais nos collègues première langue en Pouchkine ont la bonté de nous traduire, quand ils l’interrogent sur le soutien populaire tout relatif de la sélection malgré ses promesses.

Il y a des millions de fans. On se concentre sur les gens qui donnent leur opinion ou qui écrivent des articles, mais croyez-moi, des millions de personnes soutiennent cette équipe ! Le monde entier a pu voir que nous avons de très bons joueurs, et que nous avons le niveau pour bien jouer dans cette Coupe du monde. Les joueurs sont conscients de leur responsabilité. Maintenant, les gars doivent être calmes. Mais s’ils jouent comme ils savent le faire, il n’y a pas de raison de ne pas battre l’Egypte »

Cette allégresse collective dépeinte par Mutko semble passer très loin au-dessus du très sage Cherchesov, qui racontait avant le match d’ouverture que la moitié de la population russe n’était sans doute pas au courant qu’une Coupe du monde allait commencer dans son pays. Les plumitifs locaux hésitent entre optimisme raisonnable et prudence démesurée. Dmitrii Simonov (Sport express), à qui l’on avait parlé avant le Mondial, estime que la victoire contre l’Arabie Saoudite a changé un peu le regard sur la Russie : « Les gens avaient peur d’avoir honte, maintenant, ils espèrent que l’équipe va passer en 8e de finale, mais guère plus, je pense. » Rappelons que ce n’est jamais arrivé depuis la chute de l’URSS.

Une vidéo moqueuse qui fait le tour du web

Dans le bar des fans du Spartak Stadium, qui nous a été présenté comme tel par Nikolaï, un jeune homme qui travaille dans le secteur de la sécurité les jours de match, il faut déjà passer outre la barrière de la langue et quelques discussions un poil redondantes le premier soir sur notre ressemblance avec Emilien, dans Taxi (Taxi est le meilleur de ce qu’on a exporté en Russie au XXIe siècle, sachez-le). Bref, le deuxième soir est un peu plus productif. Grigory ne résiste pas à l’envie de nous montrer la fameuse vidéo qui fait un carton. Presque dix millions de vues pour Semyon Slepakov, un producteur de télévision célèbre en Russie pour une chanson enregistrée avant la compétition qui brocarde les joueurs de la Sbornaya et le leader tchétchène.

Pour résumer rapidement : la chanson décrit les derniers instants dans le vestiaire avant le match d’ouverture, avec des joueurs plus concentrés à textoter des filles rencontrées la veille en boîte de nuit qu’à penser au match, jusqu’à ce que Kadyrov arrive. Ce dernier les menace avec un pistolet et leur suggère de se tirer une balle dans la tête en cas de défaite. « Cette chanson nous a bien fait rire, mais elle n’est plus d’actualité. Elle dit qu’on va perdre le match contre l’Arabie Saoudite, alors qu’on a gagné 5-0. Mais bon, l’Arabie Saoudite, c’est nul, non ? ». Tout le dilemme des Russes avant d’affronter l’Egypte renforcée par Salah. Faut-il vraiment se fier à ce match contre une équipe de quatrième zone pour se donner une idée du potentiel de la Sbornaya et de l’engouement qui peut suivre ? Un indice de notre côté : NON.