La Coupe du monde dans nos vies, épisode n°20. «Bordel monstre» et évasions à la canne à pêche... Le foot, une diversion pour s'évader de prison?

SERIE Il arrive que des détenus profitent du boucan d'enfer provoqué par un match pour tenter de s'évader...

Jean Saint-Marc

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Le mur de la prison de Fresnes (photo d'illustration).
Le mur de la prison de Fresnes (photo d'illustration). — N. Messyasz / SIPA
  • « Les mecs tapent comme des sourds sur les portes » : un match de foot peut générer un boucan d’enfer en prison.
  • Certains détenus en profitent pour tenter de s’échapper, a appris 20 Minutes.
  • Il faut dire que la vigilance des matons n’est pas forcément maximale, les soirs de rencontres décisives, nous avouent plusieurs surveillants…

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe du monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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Aujourd’hui, l’épisode N°20 : Quand des détenus profitent d’un match pour s’évader de prison

Ça ressemble à quoi, un match de Coupe du monde en prison ? Coup de fil à un surveillant. Un mec sympa, bon client, tutoiement facile, pas radin quand il s’agit de lâcher son anecdote : « A chaque match, c’est un bordel monstre, un bruit pas possible », commence-t-il. Et puis cette fulgurance : « Et il y a parfois des tentatives d’évasion pendant les matchs. Tu le savais, ça ? » Nope, on ne savait pas.

Mais on s’est rencardé. On a appelé la moitié des surveillants de prison que compte ce pays. On a écumé jusqu'à la page 6 de Google avec des recherches aussi étranges qu’« évasion + prison + football + béton + chemin de ronde. » On a multiplié les mails à l'administration pénitentiaire – mails restés sans réponse, évidemment. Le sujet est peu tabou. Ne nous emballons pas : on ne tient pas non plus un phénomène national qui met en péril la sûreté des prisons françaises. Mais on vous a dégoté trois petites histoires qui méritent d’être racontées.

Amiens, mai 2016 : apprentis Dalton et canne à pêche

Soir de tempête à Amiens, soir de match amical sur TF1. Ce lundi 30 mai 2016, l’équipe de France galère un peu face au Cameroun ( 3-2). Pluie de buts = orgie sonore à la maison d’arrêt. « Les mecs tapaient comme des sourds sur leurs portes, se souvient Luc Rody, surveillant à la maison d’arrêt et membre de la CGT pénitentiaire. Les surveillants étaient occupés à les calmer. On ne peut pas être partout à la fois. »

Ils ne sont pas devant la cellule d’Alexandros Gdourikis et d’Aren Perlika, qui, à l’ancienne, scient leurs barreaux. A l’ancienne. « Le bruit de la lime a été couvert par le désordre général », raconte l’avocate d’un des Dalton. Elle nous confirme qu’ils avaient prémédité leur coup et volontairement choisi un soir de match.

Les barreaux tombent : les surveillants n’entendent rien. Les deux détenus courent sur les toits des ateliers : les surveillants ne voient rien. Ils ne repèrent pas, sur leurs écrans de vidéosurveillance, ce complice, armé d’une canne à pêche (oui oui), qui balance une corde par-dessus le mur d’enceinte. « Par chez nous, dans la Somme, quand il pleut, il pleut, reprend Luc Rody. On ne voit rien sur nos écrans de contrôle. »

Y en avait-il un qui retransmettait le match ? La question reste sans réponse. Les deux détenus, stups et cambriolage au casier, ne resteront eux pas longtemps en liberté : ils seront interpellés le lendemain.

« Ils avaient bien prévu le coup, pourtant » : Maintenant qu’on a ouvert la boîte à souvenirs, Luc Rody est inarrêtable. François Ruffin, qui l’avait interviewé pour Là-bas si j’y suis, l’avait surnommé « le maton sympa. » Effectivement. Et le voilà qui embraye sur une seconde anecdote.

Amiens, 1998 : « Il s’est explosé la cuisse sur un tesson de bouteille »

Nous sommes cette fois en 1998. Date exacte indéterminée, malgré tous nos efforts. « Un gros match, peut-être la finale », se souvient un journaliste, un vieux de la vieille, qui confirme l’anecdote. Date indéterminée mais scénario limpide : effervescence dans la prison, boucan d’enfer, et un détenu qui en profite pour se faire la malle.

Il sera rattrapé rapidement, à l’hôpital :

Pour passer le mur d’enceinte, le gars s’était fait une sorte de liane, avec des draps, narre Luc Rody. Il a mal calculé son coup et il s’est explosé la cuisse en retombant sur les tessons de bouteille qui étaient plantés, à l’époque, sur le mur d’enceinte. »

Avant cela, il avait défoncé, avec une barre de fer volée à l’atelier, le claustra de béton qui obturait sa fenêtre. Sans se faire repérer par les surveillants. « Disons que l’attention était ailleurs… Qu’il y avait peut-être un peu de relâchement du côté des surveillants », glisse le journaliste de France 3 Picardie Jean-Paul Delance. On confronte l’hypothèse en interne :

  • Luc Rody : l’option carrée/carrée. « Si la ronde est programmée, on la fait, match ou pas match. De toute façon, moi, le foot, ça ne m’intéresse pas ! »
  • Surveillant anonyme numéro 1 : l’option ni vu ni connu. « Disons qu’on jette un œil, en passant en salle de repos… Pour les gros matchs, c’est dur de résister. »
  • Surveillant anonyme numéro 2 : l’option pépouze. « On ne va pas se mentir : on est tous devant la télé s’il y a des tirs au but ou un match à suspense ! »


Nîmes, juillet 2000 : Le faux pistolet, l’haltère et Sylvain Wiltord

« Un match à suspense. » Comme par exemple ce petit France-Italie du 2 juillet 2000, finale de l'Euro. Allez, on regarde en vitesse cette petite vidéo, ça fera une pause dans le roman que vous êtes en train d’ingurgiter :

Ce but dingue de Wiltord, on connaît au moins deux Français qui l’ont loupé. Sébastien Chung et Franck Verrier. Le premier est surnommé « le tueur d’homosexuels » par la presse locale. L’autre est un petit braqueur de bureaux de poste. Pendant le match, ils faisaient de grands travaux dans leur cellule : le claustra de béton a été patiemment émietté, à l’aide d’un haltère de cinq kilos chouré à la salle de sport.

« Forcément, ils ont fait du bruit… Mais ça a été noyé par le tapage général », relate, à son tour Emile Ruiz, surveillant syndiqué à l’UFAP. Il était de service de nuit, ce soir-là. Il ne se souvient plus du nom des buteurs mais se revoit très bien, face au « tueur d’homosexuels », dans la pénombre : « On les a repêchés sur le chemin de ronde… Ils ont été détectés par des capteurs de mouvement. » Les deux complices avaient aussi fabriqué un faux pistolet en carton, finalement inutile.

« On voulait partir plus tôt, mais on n’a pas pu. Quand vous êtes incarcéré, tout un tas d’idées vous vient à l’esprit pour éviter ça. L’évasion en est une parmi d’autres », expliquera Chung devant le tribunal. Emile Ruiz : « Sur le papier, cela semble plus simple de s'échapper lors d’une visite à l’hôpital qu’un soir de match. Mais bon, les détenus ont parfois des… fulgurances ! »

>> Demain: Le traumatisme de Séville, plaie ouverte de notre pays