La coupe du monde dans nos vies, épisode 16: «Réactiver la mémoire en stimulant leur passion», comment le foot permet d’aider les malades d’Alzheimer

FOOTBALL L'émotion liée aux souvenirs footbalistiques des patients souffrant d'Alzheimer ne s'efface pas malgré la maladie...

Julien Laloye

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Parler football permet aux patients d'évoquer de vieux souvenirs.
Parler football permet aux patients d'évoquer de vieux souvenirs. — Libero.com

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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Aujourd’hui, l’épisode 11 : « Réactiver la mémoire en stimulant leur passion », comment le foot permet d’aider les malades d’alzheimer

Une manie qui fascine autant qu’elle agace tous ceux qui sont indifférents à la chose sportive. Cette formidable capacité qu’ont les gens qui sont passionnés de calquer leurs souvenirs en fonction d’un match, d’une victoire, d’une émotion. Nous, par exemple. On peut citer de tête ce qu’on faisait à chaque match des Bleus en 98. Ce qu’on faisait, où on était, avec qui, et même ce qu’on s’est dit, parfois, sans que jamais le temps qui passe ne vienne altérer la mémoire. Bonne nouvelle : cela marche aussi quand la mémoire est défaillante

La thérapie de réminiscence par le sport

C’est, en tout cas la conclusion tirée d’une expérience sur des patients souffrant d’Alzheimer menée en partenariat par la fondation « Santé et vieillissement » de l’Université autonome de Barcelone et la revue espagnole Libero, sur laquelle on était tombée il y a quelques années. Pour résumer ses conclusions : quand on échange avec des personnes atteintes d’Alzheimer à propos du football de leur époque pour stimuler la conversation et les capacités cérébrales, ils sont capables de flashs mémoriels absolument incroyables.

Diego Barcelo, rédacteur de la revue Libero, a créé des numéros d’époques spéciaux pour chaque décennie, avec Pelé ou Cruyff en couverture, et même embauché un commentateur radio pour faire revivre les grands matchs des années 50 jusqu’aux années 70 dans les conditions du direct. Il se souvient des dizaines de mails reçus par des familles touchées par la maladie.

« J’ai encore en mémoire le plus émouvant que j’ai reçu. C’était une jeune fille, je crois. Elle m’a dit : "Ma grand-mère ne me reconnaît plus mais quand je commence à lui chanter l’hymne de l’Atletico Madrid, elle finit les paroles avec moi". Un autre m’avait dit que son père ne savait plus son nom mais qu’il était capable de réciter par cœur une composition du Real des années 50. Les patients n’en sont pas tout au même stade, mais les médecins ont été unanimes :les revues ont été très bénéfiques notamment pour les familles. Elles retrouvent un sujet sur lequel échanger avec la personne atteinte, un sujet qui évoque des bons souvenirs, qui plus est ».

La méthode a un nom : « la thérapie de réminiscence ». Une thérapie non médicamenteuse (elle ne soigne pas maladie) qui vise à améliorer la qualité de vie des seniors victimes d’Alzheimer, appliquée au monde du sport pour la première fois par le clbu de base-ball des Cardinals de Saint-Louis, aux Etats-Unis. Dans le cas espagnol, il faut voir les vidéos émouvantes de ces grands-pères et de ces grands-mères l’œil embué quand ils se rappellent un joueur, un but, une action, et qu’ils parviennent à l’associer à un moment en famille, à leur travail de l’époque. Un gigantesque pas en avant dans la confiance en soi facilité par la participation d’anciennes gloires du foot espagnol à travers l’association des ex-joueurs de première division.

Quand on aime le foot, et même si la maladie ne nous concerne que de loin, on voit immédiatement la force de ces ateliers, au point qu’on s’est mis en tête d’y assister, quelque part en France. Sauf qu’en France, un pays à la culture foot moins installée qu’en Espagne, aucune expérience de ce type n’a jamais été tentée. Ce qui s’en rapproche le plus ? Le travail du neurologue Olivier Rouaud, quand il travaillait au centre Mémoire, ressources et recherche du CHU de Dijon. Ce dernier avait testé sur plusieurs supporters de Dijon de tous les âges leur capacité à se souvenir des scores de tous les matchs de leur club préféré sur les deux dernières saisons… pour un résultat étonnant.

« On a découvert qu’il n’y avait pas d’effet d’âge entre les plus jeunes et les plus vieux parmi des experts du foot, alors que des questionnaires basés sur d’autres sujets montraient que les plus âgés retenaient moins bien les choses. Cela veut dire que la capacité de rappel, à se souvenir des passions antérieures comme le football ne diminue pas avec les années. Les souvenirs liés au sport sont riches en émotion, ce sont des souvenirs flashs parce qu’ils ont été partagés par toute la société. Cela veut probablement dire qu’avec des malades, on peut réactiver des puits de mémoire en stimulant leur passion, le foot en l’occurrence »

On dit probablement, parce que l’expérience n’est jamais allée plus loin. La principale association qui rassemble les malades et leurs familles, France Alzheimer, n’en a d’ailleurs jamais entendu parler, à la différence des travaux d’Hervé Platel. Ce chercheur en neuropsychologie stimule l’éveil des patients en chanson. Judith Mollard Palacios, psychologue chez France Alzheimer : « Il a pu faire apprendre des chansons à des patients, qu’ils ont été capables de restituer seuls à partir de la musique sans se souvenir précisément de quand et comment ils l’avaient apprise. On essaie de mobiliser tout ce qui est mobilisable pour améliorer la qualité de vie des patients et de leurs proches ».

La France privilégie les arts comme la musique ou la peinture

Et pourquoi pas à travers le foot ? « Alzheimer n’altère pas les capacités émotionnelles. Le sport peut contribuer à une sorte de mieux-être. Les souvenirs sportifs, c’est un peu la madeleine de Proust chez les gens qui aiment ça ». Pour l’instant, ce sont les ateliers de peinture qui ont la cote. Mais l’idée a le temps de faire son chemin d’ici à ce que l’on nous colle le portrait de Zidane sous le nez quelque part dans un Ehpad aux alentours de 2060. Sûr que la mémoire nous reviendra tout de suite.