Coupe du monde 2018: «Cet entraîneur est un génie, c’est Kasparov», la révélation Osorio, coach du Mexique

FOOTBALL Très critiqué pour ses méthodes, le sélectionneur mexicain a gagné le cœur de supporters avant le dernier match de poule contre la Suède…

Julien Laloye

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Juan-Carlos Osorio, le bon génie du Mexique.
Juan-Carlos Osorio, le bon génie du Mexique. — Khaled DESOUKI / AFP

De notre envoyé spécial à Moscou,

Un aveu de faiblesse pour commencer. On n’avait jamais entendu parler de Juan Carlos Osorio avant ce mondial russe. Une lacune qu’on a encore du mal à se pardonner. Comment être passé à côté d’un entraîneur aussi fabuleux ? La révélation nous est tombée dessus devant Allemagne-Mexique. Pendant, mais avec des réserves, puisque la « Tri » a toujours bien joué au foot, même avant « el profesor » Osorio. Après, surtout, quand le Colombien s’est pointé en conférence presse pour nous détailler le hold-up parfait.

« On avait imaginé un plan depuis six mois. On voulait des joueurs rapides sur les côtés, et Lozano est le joueur le plus rapide qu’on ait, avec cette qualité de pouvoir revenir à l’intérieur et marquer. En première mi-temps, on a eu beaucoup d’occasions de marquer avant, et je crois qu’on a été supérieurs. Après, on savait que le champion du monde allait réagir. J’ai fait les changements en anticipant la rentrée de Mario Gomez en 9, et on s’était entraînés pour finir à trois défenseurs et quatre milieux sur la largeur. J’avais aussi travaillé les renvois sur les centres parce que je savais qu’il y en aurait beaucoup en fin de match ».

Donc, le gars est devin. On croit entendre Bielsa, l’éloquence en plus. Il fallait se renseigner d’urgence. C’est qui, cet ovni ? Facile. Comme tout bon entraîneur Sud-Américain qui se respecte, Osorio a balisé son destin de légendes savoureuses. Dans les grandes lignes : le bonhomme débarque à 26 ans aux Etats-Unis après une modeste carrière de joueur fracassé par les blessures. Sans papiers, il vivote entre la restauration et la construction, selon les versions, avant de vendre tout ce qu’il possède, voiture et montre compris, pour aller tenter sa chance en Europe, à 35 ans.

Espion des entraînements de Gérard Houllier à Liverpool

Là-bas, le meilleur moment, celui qui se racontera avec des trémolos dans la voix quand le Mexique sera champion du monde. Il sonne à la porte de la famille McManus, qui présente l’immense avantage d’avoir une vue plongeante sur le terrain d’entraînement du Liverpool de Gérard Houllier. Osorio commence par demander une chaise pour voir un peu mieux depuis le jardin, avant de finir par emménager à l’étage. Deux ans à prendre des notes sur les méthodes d’Houllier plus tard, il continue d’y aller au culot, direction Manchester, où il observe Feguson de loin, sans rien dire. L’intéressé, dans le New York Times : « Je restais deux heures à observer la séance, et parfois il venait me dire deux mots à la fin . C’est de lui que j’ai appris l’intérêt de gérer son effectif sur la durée et de changer souvent l’équipe pour concerner tout le monde ».

Les fameuses rotations du « professeur », puisqu’on en parle. LE sujet qui fâche au Mexique. Enfin qui fâchait. Parce qu’on n’a pas précisé, mais il faut lire les critiques qui pleuvaient sur l’ami Juan-Carlos avant le Mondial. Un vrai torrent de boue orchestré par la légende Hugo Sanchez, reconverti consultant sniper : « Je n’aime pas cet entraîneur. Osorio est un Colombien. S’il est si bon, expliquez-moi pourquoi il n’entraîne pas la sélection colombienne ? »

Pas grand monde pour le défendre après la palanquée historique ramassée lors de Copa America du centenaire. Défaite 7-0 contre le Chili en quarts. Eduardo Hernandez, notre confrère de l’Economista.

« Au lieu de se couvrir à partir de 2 ou 3-0, le Mexique a continué à attaquer pour revenir et a complètement perdu le contrôle des évènements. Les buts se sont enchaînés. Les réactions dans le pays ont été très négatives. Alors qu’il nous a qualifiés tranquillement pour le Mondial, toutes les méthodes d’Osorio ont été remises en question, notamment sa manie de changer 5 ou 6 joueurs à chaque match. Personne n’a compris pourquoi il n’a pas démissionné de lui-même ».

Ni pourquoi la fédération ne s’en est pas chargée, alors qu’elle n’a pas l’habitude de s’embarrasser de scrupules dans ces circonstances (Osorio est le 12e sélectionneur du Mexique en 12 ans). Ce sont les joueurs qui sauvent les fesses de leur entraîneur. Osorio, toujours dans le New York Times : « Je suis rentré dans le vestiaire, j’ai trempé mon visage dans l’eau, j’ai enlevé ma cravate et j’ai dit à mes joueurs : « Si vous n’avez pas confiance dans ce qu’on fait, je sors de cette pièce et j’annonce que je démissionne ». Personne ne moufte. « Il a aussi ajouté qu’ils croyaient en eux et que la majorité serait présente en Russie, complète Eduardo Hernandez. C’est ce jour-là que Lozano a connu sa première titularisation en sélection. Deux ans après, c’est lui qui nous fait gagner contre l’Allemagne ».

Le retournage de veste général fait plaisir à voir. Un supporter qui nous a bien plu : « On doit s’excuser tous les jours auprès du "Profe" Osorio. Ce type est un génie, c’est Kasparov ». Miguel Layun, milieu de la Tri.

« Je n’ai jamais compris les critiques qu’il a reçues, et je ne le comprendrai jamais. Quand on a un entraîneur qui se dévoue de cette manière à son groupe, c’est dur de lire les critiques des gens qui ne savent pas ce qu’il se passe dans l’équipe. Les médias ont émis des jugements tellement radicaux, à cause d’un mauvais résultat qui ne représente pas tout ce qu’il a fait depuis trois ans. Pour moi, le coach est un génie, il fait des choses différentes. J’espère qu’il recevra les fruits de son travail ».

La lune de miel vaut ce qu’elle vaut, et tout peut encore changer en cas de catastrophe contre la Suède. Mais ça a dû faire tout drôle à Osorio de se faire acclamer par les supporters mexicains sur l’air de White Stripes Army contre la Corée, trois semaines après que le stade Azteca a réclamé sa tête avant la Russie.

Il refuse de tirer la couverture à lui

Autre chose qu’on apprécie chez lui, au passage: son humilité. Réponse à la première question sur le thème de la rédemption après la victoire contre la Corée (2-1) : Osorio dévie sur ses joueurs. « L’équipe a performé à un niveau fabuleux individuellement, on a gagné avec un style mexicain, on peut le partager avec tous nos fans, et maintenant on retourne au travail ». Deuxième relance : « Je voudrais remercier ceux qui ont chanté mon nom, c’est réconfortant et très émouvant. C’est formidable de voir le soutien des supporters mexicains à leur sélection. Peu d’équipes nationales ont la chance d’avoir des fans qui montrent une telle passion pour leur équipe ».

L’hommage à la dévotion des supporters plutôt que la gloriole personnelle, avant un dernier compliment pour les Coréens que personne ne lui réclamait, puisque son équipe a été infiniment supérieure. « Je pense que la Corée a un grand futur devant elle, c’est l’équipe la plus compétitive depuis 2002 et le Mondial de Guus Hiddink. Le football est subjectif, il y a des opinions différentes, et pour beaucoup l’analyse ne correspond qu’au résultat ». Dispo pour venir entraîner en L1 la saison prochaine, « Profe » ?.