En choisissant de combattre à Roland-Garros, Tony Yoka veut redonner à la boxe française son lustre d'antan

BOXE Le champion olympique de Rio défie le Croate Peter Milas sur le central de Roland-Garros, qui n'a plus hébergé un combat de boxe depuis 50 ans

Nicolas Camus
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Tony Yoka à Roland (tout en proportions respectées).
Tony Yoka à Roland (tout en proportions respectées). — SIPA / Montage 20 Minutes
  • Tony Yoka poursuit sa montée en puissance chez les lourds avec un combat contre le solide croate Peter Milas vendredi.
  • Le champion olympique, avec le soutien de Canal, a choisi l'écrin de Roland-Garros, où près de 10.000 spectateurs sont attendus.
  • Le court Philippe Chatrier était autrefois l'un des endroits les plus prisés par les grands boxeurs français pour briller. 

Ce n’est évidemment qu’une pure coïncidence, mais Tony Yoka et son promoteur Jérôme Abiteboul sont sûrement parmi ceux qui auront rendu le plus beau des hommages à Jean-Paul Belmondo. Organiser un événement mêlant boxe et Roland-Garros, comme c’est le cas ce vendredi, on dirait du sur-mesure pour la légende du cinéma français, qui aimait et connaissait sur le bout des doigts ces deux sports et tous ceux qui en ont marqué l’histoire.

Une première depuis Bouttier-Monzon en 73

Si l’on va un peu plus loin, la figure de Bebel peut même servir de point de départ pour raconter à quoi nous ramène cette réunion exceptionnelle. Au sens littéral du terme, puisque c’est la première fois depuis 48 ans que le court Central du tournoi du Grand Chelem va accueillir un combat. Le grand retour de la boxe à Roland Garros, avec donc Yoka opposé au Croate Petar Milas, mais aussi Mathieu Bauderlique en quête du titre européen des mi-lourds et Souleymane Cissokho qui défendra sa ceinture WBA-Intercontinental des super-welters, fleure bon l’après-guerre et les Trente Glorieuses, l’idylle entre Marcel Cerdan et Edith Piaf, Belmondo et Delon torse-poil au bord d’une piscine, les pattes d’eph' et la 2CV Charleston.

Une époque, en fait, où la boxe était un vrai spectacle populaire, prisé des vedettes, qui n’hésitaient pas à s’investir auprès des sportifs. Le dernier combat Porte d’Auteuil, entre Jean-Claude Bouttier et Carlos Monzon, le 29 septembre 1973 devant 30.000 personnes, avait ainsi été financé par Alain Delon. L’interprète de Rocco dans le film de Luchino Visconti, 13 ans plus tôt, avait même fait installer un camp d’entraînement spécialement pour son ami dans sa propriété de Douchy, dans le Loiret, et courait souvent avec lui le matin, comme le raconte un super papier de L’Equipe paru après la mort de Bouttier, en 2019.

Jean-Claude Bouttier (à gauche) face à Carlos Monzon en 1972 à Colombes.
Jean-Claude Bouttier (à gauche) face à Carlos Monzon en 1972 à Colombes. - AFP

« J’avais envoyé Monzon à terre, j’étais passé tout près [à Colombes, un an plus tôt], alors Delon pensait que je méritais une seconde chance », racontait dans cet article le boxeur, qui comme lors de la première manche, fit trembler le brillant et barré Argentin mais fut obligé de s’incliner. Un combat mythique, qui avait tenu en haleine la France entière, dans le plus pur héritage de l’âge d’or de la boxe en France.

Carpentier en pionnier

« La dimension spectacle dans la boxe est une tradition vraiment ancienne », nous explique Sylvain Ville, maître de conférences à l’Université Picardie Jules Verne et historien de la boxe en France. Importée d’Angleterre à la fin du 19e siècle, la boxe explose à Paris à partir de 1907 sous l’impulsion de promoteurs qui vont lier ces deux aspects. A l’époque, on boxe au Casino de Paris ou au Moulin Rouge, devant le dramaturge André Antoine, l’écrivain Tristan Bernard, ou le touche-à-tout Maurice Chevalier.

« Enormément de vedettes comme ça, du cinéma aussi, vont soutenir la boxe et les athlètes vont accéder à la célébrité, poursuit notre historien. Georges Carpentier, qui est le premier grand boxeur français, va entretenir des liens très proches avec le monde du spectacle ». Avant la Première Guerre mondiale, elle devient presque le premier sport national, puis poursuit son essor dans les années 20. Dans la décennie suivante, Roland-Garros accueille ses premiers combats, notamment un championnat du monde avec le meilleur Français du moment, Marcel Thil, et le tournoi pré-olympique en juin 35, afin de relancer la boxe en plein air.

La Une de l'hebdomadaire sportif Match-L'intran, supplément du journal L'Intransigeant, le 11 juin 1935.
La Une de l'hebdomadaire sportif Match-L'intran, supplément du journal L'Intransigeant, le 11 juin 1935. - BNF

Et Tony Yoka, dans tout ça ? Depuis le lancement de sa carrière professionnelle, dans la foulée de Rio, le champion olympique des super-lourds, guidé par Jérôme Abiteboul, a toujours pris soin de combattre dans des lieux de prestige, ou du moins qui faisaient sens dans l’histoire qu’il entend raconter (le palais des sports, le Zénith de Paris, la Seine musicale…). « Roland-Garros revenait chaque fois sur la table, d’autant plus que la compétition de boxe [des JO] se tiendra là-bas en 2024, justifiait-il dans le JDD le week-end dernier. Le Parc des Princes, le Stade de France me font rêver aussi, je n’ai jamais fait Bercy… En fait, on veut sortir de l’ordinaire, changer les habitudes de la boxe en France. »

Manière, aussi, de relancer l’intérêt des gens pour ce sport, en net recul depuis une bonne vingtaine d’années. « Cet événement renoue avec la volonté d’organiser des combats dans des endroits qui résonnent dans l’imaginaire du grand public. C’est un des ingrédients pour la réussite du spectacle, et il y a clairement l’idée de l’inscrire dans cette tradition, observe Sylvain Ville. Après, il est compliqué de dire si ce sera un coup réussi ou pas. Est-ce qu’un seul événement va tout changer, je ne pense pas. »

Car il faut que le niveau suive, évidemment. Et c’est bien là tout le problème actuel :

« Ceux qui ramèneront la boxe au sommet sont les boxeurs, pas le cadre, le marketing, les paillettes autour, tranche Charles Biétry, immergé dans le milieu depuis plus de 60 ans. Si Tony Yoka, Souleymane Cissokho, ou Christian Mbilli font de beaux combats et de belles carrières, la boxe remontera tranquillement. S’ils ne sont pas au niveau mondial, elle continuera à végéter en France. »

Ami de jeunesse de Bouttier, avec qui il a ensuite commenté nombre de combats de légende, l’ancien directeur des sports de Canal rappelle que c’est la boxe mondiale qui est dans le creux de la vague. La densité de l’époque, avec les Hagler, Leonard, Hearns, et un peu plus tard les poids lourds Tyson et Holyfield, faisait toute la différence. « Il y avait un effet entraînant. Là, il y a très peu de boxeurs de très haut niveau qui font qu’on se lève à 4h du matin pour voir les matchs. La boxe française en souffre aussi. »

Il y a ça, et l’incapacité de la Fédération, dénoncée par beaucoup d’anciens, à accompagner les jeunes talents vers le monde professionnel, en bonne entente avec la Ligue. « On a besoin de se moderniser, on a au moins 20 ans de retard, disait encore Yoka dans le JDD. Beaucoup de gens regardent la boxe, sont demandeurs. Il faut leur en donner, organiser des combats. Hormis ceux de Rio, on n’a pas forcément vu d’autres boxeurs émerger. Ça se construit, tout ça. »

Est-ce que Dominique Nato, élu président de la Fédé en mars dernier, réussira à relancer la machine ? Le numéro 1 Français, comme tous les amateurs, l’espère. En attendant, il entend faire revivre au public un petit goût d’antan. Sans Bebel, mais avec un homme de Rio, quand même.