Didier Auriol: «Il faut relativiser les huit titres de Sébastien Loeb»

INTERVIEW Le champion du monde 94 regrette l'absence de concurrence en face du Français depuis huit ans...

Propos recueillis par Romain Scotto
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Le pilote de rallye français Didier Auriol (à dr.), lors d'un rallye à Monza, en Italie, le 26 novembre 2006.
Le pilote de rallye français Didier Auriol (à dr.), lors d'un rallye à Monza, en Italie, le 26 novembre 2006. — G.Cacace/AFP

S’il pouvait prendre un volant dès demain pour disputer un rallye, Didier Auriol ne se ferait pas prier. «Ce n’est pas l’envie qui me manque…» Mais l’ancien pilote français a d’autres occupations, dix-sept ans après son titre de champion du monde. Gérant d’un complexe hôtelier à Millau, le pilote Toyota a suivi la progression de Sébastien Loeb depuis ses débuts. S’il reconnaît le talent de son successeur, il regrette tout de même le manque d’adversité rencontré par l’octuple champion du monde…

Que représentent pour vous les huit titres mondiaux de Sébastien Loeb?

La valeur du pilote. En ce moment, Loeb est le meilleur pilote. C’était écrit en début d’année, il a le meilleur team, la meilleure voiture. C’est le meilleur pilote du moment.

Et pas de tous les temps?

Non, c’est l’un des meilleurs de tous les temps. Chaque période a eu des pilotes rapides. Je ne crois pas aux surhommes. Il y a des limites dans tout. Si Sébastien avait connu l’époque où on était huit à se battre à coups de secondes sur tout le championnat du monde, il aurait gagné des rallyes, c’est sûr, mais il n’aurait pas gagné tous les titres. Voilà.

Donc, il lui manque un peu d’adversité pour être le plus grand?

Il ne faut pas lui reprocher. Mais il n’a pas eu de grand adversaire en face de lui. Le plus grand était Marcus Grönholm. Dans les premières années, Sébastien avait un avantage, parce que Grönholm était au volant de la Peugeot avec des pneus Pirelli, une voiture très difficile à conduire. Il ne pouvait pas rivaliser avec la Citroën de Sébastien. Puis chez Ford, il a développé la voiture. La dernière année (en 2007), il avait la voiture pour se battre avec Sébastien, qui a gagné. C’est pour moi le plus beau titre de Sébastien. Celui qui prouve sa vraie valeur. Il y avait une concurrence certaine.

Qu’est ce qui explique l’appauvrissement de cette concurrence?

C’est la politique des constructeurs pendant un certain temps. Il y a eu une phase difficile pour le sport automobile avec moins de constructeurs. Ils faisaient appel à des pilotes qui avaient du budget plutôt que les pilotes les plus performants. C’est une explication. Le niveau s’est régulé par le pas. Sébastien Loeb a connu des facilités dans la plupart de ses titres, mais cela n’enlève rien à ses capacités. Quand il faut hausser le ton, il est capable de le faire et être parmi les meilleurs pilotes toutes générations confondues.

Qu’est ce qui vous marque chez lui?

C’est un sportif de haut niveau, déjà. Très posé, très calme, très calculateur, perfectionniste. On ne devient pas champion par hasard. Il fait très peu de fautes, sait gérer ses courses. Ça fait partie du talent.

Auriez-vous cru un jour qu’un pilote français atteigne ce niveau de notoriété?

C’est exceptionnel. La multiplication des titres contribue à cette notoriété. Tant mieux pour lui. Il est aussi entré dans un team où on travaille vraiment autour de lui. Ils ont pu développer son image. Ça fait partie de son aura. Ça marque le grand public qu’un pilote français soit huit fois champion du monde. Par contre, il faut relativiser ces huit titres. J’ai toujours analysé la concurrence. Elle n’a jamais été là comme dans les années 90. A mon époque, on était trois pilotes d’usine avec  la même voiture, déjà, à pilotage équivalent. C’était au moins dix pilotes capables de gagner chaque rallye. Et les rallyes étaient deux fois plus longs. C’était autre chose. Carlos Sainz, Juha Kankkunen, Colin McRae avaient autant de talent que Loeb.

Comparer Loeb à Schumacher (sept titres) au palmarès des pilotes les plus titrés du sport auto a-t-il un sens?

Absolument pas. Ce n’est pas comparable. J’ai toujours été contre ça. Ce n’est pas le nombre de titres qui fait la valeur et la qualité du pilote. C’est tout un ensemble de chose. Dont la concurrence. S’il n’y a pas d’adversité, on peut être facilement quinze fois champion du monde. Et puis, il y a une chose significative. Un pilote, a besoin d’aller démontrer dans d’autres teams ce qu’il sait faire. Savoir bouger, continuer à gagner, faire évoluer son nouveau team, ça fait partie pour moi du grand champion. Le jour où Citroën s’est retiré du championnat du monde (en 2006), il fallait démontrer qu’il pouvait être également champion du monde. C’est une question d’envie, de caractère. Moi, j’aurais eu besoin d‘aller voir ailleurs. Parlons de Valentino Rossi par exemple. Il a couru pour Honda, Yamaha. Ça c’est des champions. Ça, ça me parle beaucoup plus.

Quelle relation avez-vous, au juste, avec Sébastien Loeb?

Nous avons très peu de relations. J’en ai eu à ses débuts en championnat du monde. J’étais à côté de lui lors de ses premiers rallyes au volant de Toyota. Mais depuis je n’ai plus de relation avec lui.