« Un étalage inutile de gros muscles » … Dans les salles d’escalade, le débat sur les hommes torse nu
Ne balance pas ton tee-shirt•Avec la féminisation grandissante de l’escalade, de nombreuses salles interdisent les hommes de grimper torse nu, dans un souci d’égalité des genres et de réappropriation de l’espace par les femmesJean-Loup Delmas
L'essentiel
- Le petit monde de l’escalade en salle connaît plusieurs débats sur le comportement des hommes, à mesure que les femmes, de plus en plus nombreuses à expérimenter ce sport, demandent le changement de certaines attitudes et plus d’égalité.
- Parmi eux, un acte symbolise une bonne partie du souci : les hommes qui grimpent torse nu, une chose impossible pour leurs comparses féminines, et qui posent également des questions sur l’occupation de l’espace.
- De plus en plus de salles d’escalade interdisent désormais la pratique, même si certains « résistants du tee-shirt » demeurent.
Par un après-midi de 2019, Sarah a décidé de claquer la porte de sa salle d’escalade et de résilier son abonnement. « Quand un troisième groupe d’hommes torse nu est venu m’expliquer comment je devais grimper, sans que je n’aie demandé quoi que ce soit comme conseil, j’ai décidé d’arrêter. » Depuis, la trentenaire s’est mise au yoga, « un sport moins masculin, avec moins de relous ».
Le débat sur les hommes torse nu anime les salles d’escalades depuis plusieurs années, avec le succès grandissant de ce sport. Le nombre de pratiquants a doublé en dix ans, passant à deux millions, et vingt nouvelles salles en moyenne ouvrent chaque année, pour un total de plus de 300 à travers le territoire.
Le torse nu, « parfait exemple » de la différence des genres
Un nouveau contexte qui rend certains comportements plus invasifs qu’avant : « Ça a toujours été un problème, mais c’est pire depuis que les salles sont surbondées, avance Charlène, grimpeuse à Montpellier. Les hommes torse nu qui surimposent leur présence, c’est vite oppressant, et ça peut décourager nombre de femmes qui se sentent écrasées devant cet étalage inutile de gros muscles. »
Enlever son tee-shirt et exposer pecs et dorsaux est loin d’être le seul comportement genré dans les salles de blocs, liste la commerciale : « Un homme va forcément se penser plus calé et expert que moi et me donner des conseils », « ils ont tendance à se coller à nous quand on grimpe une voie [une piste d’escalade] car ils se disent que si on la teste nous, c’est que ce sera facile pour eux », « les voies sont conçues par des hommes, et donc adaptés à leur physique et leur taille ». L'occupation de l'espace est une problématique systématique pour les femmes, depuis la cour de récréation enfant jusque dans la ville. Dans la salle de grimpe, le torse nu incarne « le parfait symbole de cette différence de genre, le plus visible et le plus simple à bannir : interdiction dans toutes les salles, et hop ».
« Une femme torse nu ne survivrait pas cinq minutes »
Pour comprendre la portée de la polémique, Marine Romezin, spécialiste des questions d’inégalités dans le sport, remonte bien en arrière, lors du début de la généralisation du sport, à la fin du XIXe siècle : « La pratique sportive fut pendant très longtemps interdite aux femmes, puis extrêmement codifié, avec des injonctions sur des vêtements très précis. » Des limites encore actuelles, rappelle l’experte, évoquant la taille des tenues au beach-volley pour les femmes - mesurée au centimètre près - ou l’actuel débat en France sur le port du voile pendant les compétitions sportives.
« Pendant ce temps, les hommes peuvent s’habiller comme ils veulent », soupire-t-elle. Mathilde, grimpeuse parisienne de 20 ans en double licence droit et géographie, revient aux bases du problème : « L’égalité ! A armes égales, traitements égaux. Les seins des femmes étant sexualisés depuis la nuit des temps, et pas ceux des hommes. Il est impossible d’accepter qu’il soit normal pour les hommes de grimper sans haut, dès lors qu’on ne pourra jamais nous, en tant que femmes, grimper torse nu en intérieur. » Ce que Marine Romezin évoque cash : « Une femme torse nu ne survivrait pas cinq minutes, moralement et physiquement, dans une salle d’escalade. »
« Ce n’est pas 3 grammes de tee-shirt qui vont t’empêcher de grimper »
Sans compter un jugement social bien différent, abonde Charlène. « Il suffit de voir ce qu’il se passe pour les femmes "seulement" en brassière à la salle. Dès qu’on sort des cadres - un peu rondes, un peu musclée –, on a une foule d’yeux inquisiteurs, de moqueries peu discrètes, et de regards persistants. Alors imaginez torse nu… »
Dernier grief pour Mathilde, l’homme sans tee-shirt se déplace rarement seul, mais souvent en troupeau de gros bras, n’hésitant pas à beugler à tout-va lorsqu’il attaque une prise. « C’est intimidant même pour les autres hommes, avec les gros cris "d’homme viril". J’ai envie de leur dire "c’est bon gars, ce n’est pas la jungle, ce n’est pas 3 grammes de tee-shirt qui vont t’empêcher de grimper". »
Des femmes de plus en plus présentes
Le poids de plus en plus conséquent des femmes dans les salles d’escalade - entre 37 % et 42 % selon les études en France en 2024, dont 56 % de femmes chez les pratiquants de moins de deux ans - pousse les salles à s’adapter. « Non seulement la pratique est assez récente, ce qui rend les codes moins figés et plus susceptibles de bouger, mais le poids des femmes, notamment économique, permet de faire avancer les choses », avance Marine Romezin.
Face à la gronde, de plus en plus d’enseignes interdisent la grimpe torse nu. Thomas Caleyron, directeur de la communication de Climb Up, 33 salles en France, revient sur la mesure : « C’était le cas depuis 2018 mais avouons qu’il y avait un certain laissez-passer. Quelque part, la pandémie a permis de vraiment instaurer cette règle, notamment pour des raisons d’hygiènes. » Parce que oui, jolis dorsaux ou pas, un individu qui étale sa transpiration sur les tapis au sola n’est pas très ragoûtant. Mais au-delà de ces questions de gouttelettes et de Covid, « s’est également posée celle du vivre ensemble. A partir du moment où cette pratique dérangeait une partie de la clientèle, il était logique de se poser la question de l’interdiction ».
Un effet d’inertie rhabille les hommes
Si la mesure stricte a provoqué la déception de quelques individus, elle est plutôt bien passée, analyse-t-il. Encore plus avec un effet d’inertie : « Moins il y a de grimpeurs torse nu, moins il y a d’hommes qui osent enlever leur tee-shirt. C’est un cercle vertueux, un contrôle par mimétisme. » A Arkose Strasbourg-Saint-Denis, à Paris, on croise Sébastien, ex-partisan du dos nu et qui a bien du remettre son tee-shirt avec les années et les tapes sur les doigts : « J’aimais bien grimper sans rien, mais je ne vais pas me battre pour ça. »
Même analyse chez Baptiste, fondateur de la marque Nival Climbing et co-auteur de la chaîne YouTube Côté bloc. Il admet le crime : il lui arrive encore de grimper torse nu, uniquement dans les salles qui l’autorisent. « Pour les mouvements vraiment physiques et importants, ça peut faire toute la différence. Je n’enlève mon tee-shirt que pour les voies les plus difficiles. Je comprends que ça puisse gêner certains débutants ou déplaire. C’est bien que certaines salles l’interdisent et d’autres l’autorisent. Je comprends le débat, mais ce n’est pas Israël-Palestine non plus. »
Tous nors articles sur l'escaladeLe mot de la fin pour Amélie, grimpeuse expérimentée et bien contente de voir les hommes rhabillés : « Il y a plus important, même dans l’escalade - ne serait-ce que le prix des places et la gentrification - mais ce n’est pas parce qu’il y a des combats plus grands que ce n’est pas une victoire importante. »



















