Castres-Stade Toulousain : « Les paysans contre les citadins »… Comment le CO a forgé son identité dans l’adversité

RUGBY Sorti premier de la phase régulière, Castres défie Toulouse en demi-finale du Top 14 ce vendredi. Le CO a su transformer ses faiblesses en atouts

Nicolas Stival
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Le Castres de Tom Staniforth retrouve Toulouse, ce vendredi à Nice, en demi-finale du Top 14.
Le Castres de Tom Staniforth retrouve Toulouse, ce vendredi à Nice, en demi-finale du Top 14. — Valentine Chapuis / AFP
  • La première demi-finale du Top 14 oppose ce vendredi soir Castres au Stade Toulousain à Nice.
  • Représentant d’une ville enclavée d’à peine plus de 40.000 habitants, le CO peut pourtant rêver d’un troisième titre de champion de France en neuf ans.
  • Adossé à un mécène, le club incarne pourtant le rugby du terroir et adore se retrouver dans la position du « Petit Poucet ».

Un petit jeu pour commencer. Trouvez l’intrus parmi ces quatre propositions : Castres, Toulouse, Montpellier et Bordeaux… Si on parlait démographie, la sous-préfecture du Tarn serait vite démasquée avec ses 42.000 habitants au milieu de trois métropoles régionales. Mais on va plutôt causer rugby et casting des demi-finales du Top 14 organisées à Nice. Sur ce plan, le CO, numéro 1 de la phase régulière, peut regarder dans les yeux ses rivaux, à commencer par l’encombrant voisin toulousain, qu’il affronte ce vendredi soir sur la Côte d’Azur.

Pourtant, l’étiquette d’outsider lui sied parfaitement, même si Ugo Mola a cherché à la décoller dès la fin du barrage gagné par le champion de France en titre contre La Rochelle (33-28), samedi dernier. « Castres est premier du championnat, ça sera difficile de se faire passer pour des petits, a averti le manager toulousain, qui connaît bien la ville natale de Jean Jaurès pour y avoir joué et entraîné. C’est le premier en termes de caractère et d’état d’esprit. Ces joueurs méritent sincèrement plus d’égards, on n’en parle pas assez. »


Tant mieux, aurait-on tendance à répondre à 80 km à l’est de la place du Capitole. « On n’était pas mis en lumière par rapport à d’autres clubs mais ça nous allait bien, se souvient Christophe Samson, 2e ligne du CO de 2012 à 2020, avec deux Boucliers de Brennus au passage, en 2013 et 2018. Certes, on a un gros sponsor derrière nous [le groupe pharmaceutique et cosmétique Pierre Fabre], mais nous sommes enclavés au fin fond du Tarn avec moins de 45.000 habitants. Médiatiquement, ça ne fait pas rêver. Cette situation géographique et ce côté terroir font la spécificité du club. »

L’art de bien recruter

De même que l’autodérision, si l’on suit l’ancien international. « La moitié des gens ne savent pas où se trouve la ville, peut-être moins maintenant avec les résultats du club. J’avoue que moi le premier, avant d’y vivre, j’avais du mal à la situer même si j’avais déjà joué là-bas. »

En se penchant sur l’effectif, on tombe sur une flopée de très bons joueurs, français (Dumora, Palis, Vanverberghe, Hounkpatin, Barlot…) ou pas (Botitu, Nakosi, Urdapilleta…) mais aucune star. Le club et son entraîneur au flair presque infaillible, Pierre-Henry Broncan, savent dégotter des perles méconnues aux étages inférieurs ou hors des frontières (le Canadien Tyler Ardron, les Australiens Tom Staniforth et Nick Champion de Crespigny). Et en deux temps trois mouvements, ces étrangers se retrouvent assimilés au CO, accent tarnais en prime, comme avant eux l’Uruguayen Rodrigo Capo Ortega et le Sud-Africain Rory Kockott.

Rory Kockott, le demi de mêlée du Castres Olympique, a annoncé la fin de sa carrière à l'issue de la saison 2021-2022.
Rory Kockott, le demi de mêlée du Castres Olympique, a annoncé la fin de sa carrière à l'issue de la saison 2021-2022. - Daniel Vaquero/SIPA

« Le club s’appuie sur des joueurs revanchards, un peu moins médiatiques que d’autres mais avec des qualités, reprend Samson. C’est notre collectif qui a toujours fait notre force. Et puis, quand tu as une vie de famille, Castres est assez tranquille, loin des inconvénients des grandes villes comme les bouchons ou la pollution. Quand tu es jeune, c’est peut-être un peu plus difficile. »

Premier de la phase régulière avec le 10e budget

Dixième budget du Top 14 avec 22,8 millions d’euros, loin des 39,1 millions du Stade Français ou des 37,3 millions du Stade Toulousain, le CO trimballe le charme suranné du rugby des villes moyennes, qui a périclité ailleurs depuis l’apparition du professionnalisme, à Agen, Béziers, Bourgoin ou Dax.

« On est complètement enclavés, insistait Broncan ce jeudi en conférence de presse. Il n’y a pas un kilomètre d’autoroute qui arrive à Castres. D’un autre côté, ça fait notre force parce qu’être isolé nous permet d’être entre nous. Nos joueurs travaillent autant que les autres sur la semaine à l’entraînement, mais se côtoient également en dehors. On a une grosse ferveur dans une ville qui est très rugby. Ça crée une symbiose entre le public, le club, nos joueurs professionnels et les plus jeunes. »

Cette saison, Toulouse et Castres ont gagné chacun leur match à domicile: 41-0 à Ernest-Wallon et 19-13 à Pierre-Fabre.
Cette saison, Toulouse et Castres ont gagné chacun leur match à domicile: 41-0 à Ernest-Wallon et 19-13 à Pierre-Fabre. - Valentine Chapuis / AFP

Et l’entraîneur de souligner, encore et toujours, l’importance du groupe Pierre Fabre, fondé par le pharmacien castrais du même nom en 1951, qui emploie aujourd’hui près de 10.000 personnes dans le monde, en communiquant pour 2021 un revenu global de 2,5 milliards d’euros. Proche du mécène viscéralement attaché à ses racines, Pierre-Yves Revol tient les rênes du CO depuis 1989, avec une parenthèse entre 2008 et 2014, pour prendre la tête de la LNR.

Trois Boucliers et cinq finales sous l’ère Pierre-Fabre

Depuis, si le CO n’a que rarement brillé sur la scène européenne, les titres de champion de France d’après-guerre (1949 et 1950) ont fait trois petits (1993, 2013 et 2018) en plus de deux finales perdues (1995 et 2014). Mais avant de retrouver son identité terroir qui fait dresser les poils des fans du stade Pierre-Antoine, rebaptisé Pierre-Fabre en 2017 quatre ans après la mort du patriarche, le CO a cherché à se faire aussi gros que le bœuf toulousain, à l’aube du professionnalisme.

« Au milieu des années 1990, quand le club se déplaçait, j’entendais parler de la Ferrari bleue et blanche, se souvient Karim Benaouda, responsable de la rédaction de l’hebdomadaire Le Journal d’Ici, et auteur en 2006 du livre 100 ans de Castres Olympique aux éditions Privat. Plus personne ne dirait ça maintenant. » C’était l’époque où Castres sortait les liasses pour débaucher Thomas Castaignède, la star du Stade Toulousain et du XV de France, ou encore pour attirer l’ancien All Black Franck Bunce, un grand nom qui n’avait plus grand-chose dans le moteur au moment de débarquer sur les bords de l’Agout.

« Quand il a de nouveau opté pour une équipe plus laborieuse, le club a retrouvé son identité et les succès sont revenus », témoigne le journaliste. Dans les années 2010, le duo des Laurent, Labit et Travers, puis le charismatique Christophe Urios ont replacé le club dans le gotha du rugby français, avec une image de durs à cuire, de « pénibles », et une certaine fièvre obsidionale pas dénuée de tout fondement.

« Brive par exemple, c’est le club de toute la Corrèze alors que Castres, c’est juste celui du sud du Tarn, replace Karim Benaouda. A partir de Lavaur ou de Gaillac, même si on est dans le même département, les gens sont supporteurs du Stade Toulousain. »

On en revient donc toujours aux Rouge et Noir, les gars de la grande ville qui aiment bien se la raconter avec des slogans aussi présomptueux que « Jeu de mains, jeu de Toulousains ». Et comme si ce n’était pas déjà assez pénible, ils ont aussi aimanté les meilleurs Castrais au fil des ans : Richie Gray, Piula Faasalele, Iosefa Tekori et les actuels tauliers des Bleus Antoine Dupont et Anthony Jelonch. « Quand je jouais ces derbys, mes copains de l’équipe parlaient des paysans contre les citadins », s’amuse Christophe Samson, désormais revenu dans son Auvergne natale pour bosser dans l’immobilier après avoir travaillé juste après sa retraite sportive chez… Pierre Fabre.

Des relations de voisinage plus apaisées

Côté terrain, les relations se sont apaisées depuis le départ voici deux ans d’Urios, ennemi intime de Mola, et l’arrivée de Broncan, passé par le staff toulousain de 2015 à 2018. Mais pour un supporteur castrais, un match contre Toulouse ne sera jamais une rencontre contre une autre. Surtout s’il s’agit d’une demi-finale de Top 14 après laquelle le club, non qualifié l’an dernier, courait depuis le titre de 2018.