Lutte contre l’homophobie : A quand le premier coming out d’un footballeur pro en France ?

FOOTBALL A la différence de l’Angleterre, avec le tout frais exemple du jeune Jake Daniels, aucun footballeur professionnel français en activité n’a encore fait son coming out

Nicolas Stival
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Jake Daniels (à droite) sous le maillot de Blackpool contre Chelsea, lors d'un match entre équipes U18 dans le cadre de la FA Youth Cup, le 24 février 2022.
Jake Daniels (à droite) sous le maillot de Blackpool contre Chelsea, lors d'un match entre équipes U18 dans le cadre de la FA Youth Cup, le 24 février 2022. — Paul Dennis / TGS Photo / Shutterstock
  • Le coming out du jeune footballeur anglais de Blackpool Jake Daniels a déclenché une vague de soutien Outre-Manche et suscité des réactions bien au-delà de la Grande-Bretagne.
  • En France, aucun footballeur professionnel en activité n’a encore fait une telle démarche.
  • Si les instances ont engagé une lutte contre l’homophobie, les obstacles restent nombreux.

Premier League, Fédération, clubs, stars actuelles ou anciennes (Harry Kane, Gary Lineker, David De Gea) et même le prince WilliamLe coming out de Jake Daniels, officialisé par l’attaquant de Blackpool lundi dans un communiqué, a provoqué une avalanche de réactions positives en Angleterre. A 17 ans, le néoprofessionnel, qui vient tout juste de démarrer sa carrière en Championship (D2), a salué notamment son club et ses coéquipiers en équipes de jeunes pour leur soutien après cette annonce.

Une avancée majeure lorsqu’on repense au seul précédent anglais, dramatique : celui de Justin Fashanu, en 1990. Le coming out de l’ancien international espoirs, âgé alors de 29 ans, avait été globalement accueilli avec hostilité. Huit ans plus tard, Fashanu se suicidait.

Un torrent d’homophobie sur les réseaux sociaux

Pendant ce temps, de l’autre côte de la Manche, on en est encore à débattre du « Ganagate », après le refus du milieu parisien Idrissa Gueye de porter un flocage arc-en-ciel en soutien à la lutte contre l’homophobie, samedi soir à Montpellier. « La politique inclusive du football anglais n’a pas d’équivalent en France, où l’on compte toujours zéro coming out de joueur en activité », juge Julien Pontes.

Et d’après le porte-parole du collectif Rouge Direct, qui milite contre l’homophobie dans le sport, ce n’est pas près de changer. « Vu le niveau d’homophobie sur les réseaux sociaux, avec ces milliers de messages de soutien à la décision d’Idrissa Gueye, on comprend vite que les conditions ne sont pas réunies. »

Julien Pontes met aussi en avant un souci d’incarnation : « Une figure comme Jürgen Klopp à Liverpool est le modèle qu’on attend d’un entraîneur, quelqu’un qui intervient de manière extrêmement ferme quand il y a des comportements homophobes. C’est plus sécurisant qu’un Noël Le Graët qui dit qu’il ne sanctionnera pas l’homophobie comme il peut sanctionner le racisme [ le président de la FFF avait rectifié ses propos par la suite]. Un joueur gay qui entend ça, il va en souffrir, il va vivre caché, se mentir et mentir aux autres. »

Comme l’indique l’ancien espoir du TFC Ouissem Belgacem, qui a brisé le tabou l'année dernière dans le très remarqué témoignage Adieu ma honte (Fayard), l’homophobie serait le « parent pauvre des discriminations » dans le football français.

« Bien sûr qu’un coming out va arriver » en France

C’est peu dire que Yoann Lemaire n’a pas exactement la même lecture de l’évolution de la situation. « En Angleterre, ils ont franchi un pas, se félicite l’ancien footballeur amateur, le premier à révéler son homosexualité dans notre pays, en 2004. Mais en France, ça va arriver aussi. Bien sûr, ce n’est pas simple. Mais regardez, tous les joueurs de L1 et de L2 ont mis le maillot floqué arc-en-ciel ce week-end, il n’y en a qu’un qui a refusé. On a plein de projets avec la FFF et la LFP. »

Sous la bannière de son association Foot Ensemble, l’Ardennais parcourt la France, de centre de formation en centre de formation. « On a fait une enquête dans les centres, on a des retours et on sait qu’il y a de jeunes homosexuels. Dans l’un d’entre eux, on sait que deux gamins sortent ensemble. Après oui, c’est compliqué, c’est tabou. Mais encore une fois, bien sûr qu’un coming out va arriver. »

Soutenu par son club d'Adelaïde United, l'Australien Josh Cavallo a fait son coming out en octobre 2021.
Soutenu par son club d'Adelaïde United, l'Australien Josh Cavallo a fait son coming out en octobre 2021. - Trevor Collens / AFP

Le joueur en activité qui imitera Jake Daniels ou l’Australien Josh Cavallo devra avoir le cuir épais pour endurer le poids d’une telle révélation et ses conséquences dans le vestiaire ou auprès de nombreux supporteurs, dont l’ouverture d’esprit n’est pas la caractéristique principale. « On signale les chants homophobes à la LFP chaque fois et il n’y en a jamais eu autant, se désole Julien Pontes. C’est de la provocation à la haine, de l’appel au meurtre. Et la LFP laisse passer. En 2019, grâce à nous, il y a eu deux sanctions, une contre Lens après des chants homophobes accablants à Bollaert et une à Grenoble pour une banderole. Sinon, c’est zéro. »

La LFP défend son « plan d’action cohérent »

Contactée par 20 Minutes, l’instance qui régit le football professionnel met en avant la multitude d’initiatives qu’elle organise, et qui constitue « un plan d’action cohérent », de longue haleine. Ce mardi, dans le cadre de la journée mondiale de l’homophobie, elle a ainsi mis aux enchères 144 maillots arc-en-ciel portés par les joueurs lors de la 37e journée de L1 et la 38e de L2. Les profits seront reversés à des associations partenaires : Foot Ensemble, les PanamBoyz & Girlz United, et SOS Homophobie.



Un clip a aussi été diffusé, avec 20 joueurs de L1, dont Kylian Mbappé, Dimitri Payet et Dante avec le message : « Homos ou hétéros, on porte tous le même maillot ». Il fait suite à une précédente vidéo où interviennent Yannick Cahuzac, Paul Bernardoni, Adil Rami et Christophe Galtier, sur le thème : « Nous soutiendrons les joueurs qui décideront de faire leur coming-out ».

Olivier Rouyer est également présent dans cette œuvre. L’ex-international, premier footballeur français à se déclarer homosexuel en 2008 alors qu'il était retiré des terrains, se veut optimiste quant à l’évolution des mœurs en France. « Je pense sincèrement, et je le dis depuis longtemps, que s’il y avait un joueur qui déclarait son homosexualité, il serait soutenu par l’ensemble des footeux, des dirigeants, des sponsors, assure ce mardi dans Le Monde l’ancien attaquant puis entraîneur, aujourd’hui âgé de 66 ans. C’est sûr, vous avez toujours les fous furieux sur les réseaux sociaux. Mais l’ensemble du football apporterait un soutien total. »

Religions et homophobie

Reste des obstacles de taille, dont un sur lequel s’accordent Julien Pontes et Yoann Lemaire : une interprétation de la religion chez de nombreux joueurs qui débouche sur de l’homophobie. Mais selon le responsable de Foot Ensemble, les choses évoluent plutôt dans le bon sens. « Désormais, les clubs sont tenus d’avoir des référents socio-éducatifs qui sont formés à ce type de problèmes, appuie Lemaire. Il faut savoir qu’il y a des clubs beaucoup plus homophobes que d’autres. L’OM est extraordinaire sur ce sujet, avec des jeunes et des encadrants extrêmement bienveillants, intéressants, avec une vraie profondeur dans la réflexion. »

Autant d’éléments essentiels pour qu’un Jake Daniels français se lève bientôt. Et qu’il ne se sente plus obligé de cacher ce qu’il est réellement, pour paraphraser le jeune Anglais.