Lutte contre l'homophobie : « Idrissa Gueye est le résultat d’un système », estime Ouissem Belgacem

INTERVIEW Auteur en mai 2021 du témoignage remarqué « Adieu ma honte » (Fayard) sur l’homophobie dans le football, l’ancien joueur Ouissem Belgacem revient sur la polémique née autour du cas Idrissa Gueye, samedi

Propos recueillis par Nicolas Stival
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Voici un an, Ouissem Belgacem avait brisé le tabou de l'homophobie dans le foot avec son livre « Adieu ma honte », chez Fayard.
Voici un an, Ouissem Belgacem avait brisé le tabou de l'homophobie dans le foot avec son livre « Adieu ma honte », chez Fayard. — Pascal Ito / Fayard
  • Ancien footballeur passé par le centre de formation du TFC, Ouissem Belgacem intervient dans les clubs pour lutter contre l’homophobie.
  • L’auteur d’« Adieu ma honte », qui a brisé ce tabou, revient sur le « Ganagate ». Selon plusieurs médias, le milieu du PSG Idrissa Gueye n’a pas participé au match samedi à Montpellier, car il ne voulait pas participer à la journée de lutte contre l’homophobie.
  • Ouissem Belgacem n’est pas convaincu par cette initiative lancée voici trois ans par la LFP, qu’il assimile à un « coup de com' ».

Voici un an, Ouissem Belgacem publiait son premier livre, Adieu ma honte (Fayard), dont la version poche sortira le 1er juin chez Harper Collins. Le Franco-Tunisien de 34 ans, ancien pensionnaire du centre de formation du TFC, y brisait le tabou de l'homophobie dans le foot. Un sujet que la polémique du week-end a forcément alimenté. Selon Le Parisien et RMC Sport, Idrissa Gueye n’a pas joué avec le PSG samedi soir à Montpellier car il ne voulait pas participer à la journée de lutte contre cette discrimination.

En fin de journée, ce lundi, ni le joueur, ni le club, ni la LFP, à l’origine de l’initiative lancée en 2019, n’avaient réagi officiellement. Interrogé ce lundi par 20 Minutes, Ouissem Belgacem évoque sa déception devant ce type de comportement, mais remarque aussi que la démarche de l’instance qui régit le football professionnel français s’apparente à du « pinkwashing ». Il défend une politique de fond, à l’image de ses conférences auprès des clubs et des entreprises, et compte sur un documentaire en cours de tournage sur son travail pour contribuer au changement des mentalités.

Quelle est votre réaction à cette polémique ?

S’il était avéré qu’Idrissa Gueye n’a pas voulu jouer pour des raisons religieuses, je trouverais ça extrêmement décevant. Cela prouve déjà les limites de cette opération de la LFP, avec ces maillots floqués aux couleurs arc-en-ciel. Je sais qu’il y a plein de joueurs qui les portent seulement parce qu’ils doivent les porter, mais qui ne sont pas sensibilisés à la cause. On ne voit aucun post Instagram de joueurs indiquant qu’ils sont fiers d’avoir participé à cette journée. J’ai l’impression que c’est plus un coup de com' qu’un travail d’éducation et de sensibilisation auprès des joueurs, du public, des entraîneurs…



Pour en revenir au comportement d’Idrissa Gueye, des raisons religieuses sont évoquées. Moi aussi, je suis musulman et c’est toujours intéressant et triste de voir qu’on peut porter une religion de manière aussi différente. Pour moi, l’Islam est avant tout une religion de tolérance, de paix, d’amour du prochain, où l’on ne doit pas se juger les uns les autres. Ce qui nous réunit tous au final, c’est la dénonciation des injustices. Aujourd’hui, quand on est homo en France, on va clairement souffrir de l’homophobie dans tous les secteurs de sa vie.

Le football, c’est le vivre-ensemble en théorie. Je trouve dommage qu’Idrissa Gueye ne se sente pas touché par cette cause en tant qu’être humain, et regrettable que le PSG ait des employés pas prêts à dénoncer les injustices, à se battre contre cela. Au final, c’est une question d’humanisme. On ne demande pas à un joueur d’aller ouvrir la Gay Pride, simplement d’apporter un soutien assez discret pour faire reculer l’homophobie en France.

Seriez-vous favorables à des sanctions contre le joueur si les faits sont confirmés, à l’image de ce que demande Rouge Direct, association de lutte contre l’homophobie dans le sport ?

Je ne pense pas que ce soit la solution. Ce n’est pas parce qu’il n’a pas pris part à cette journée qu’il est homophobe. On ne connaît pas son opinion. J’aurais envie d’aller lui poser la question comme je le fais dans les clubs : « Pourquoi cette question ne te touche-t-elle pas ? » « Est-ce que tu sais que le vivre-ensemble fait partie des valeurs que l’on veut défendre au sein du sport français ? »

Il y a une notion d’éducation au respect de la différence. En voulant imposer de porter une certaine tenue à la 37e journée, en fin de saison, on a davantage l’impression que cette opération correspond plus à une case à cocher qu’à autre chose.

Voulez-vous dire que les instances du foot cherchent à se donner bonne conscience ?

Oui, pour pouvoir dire : « regardez, on fait quelque chose ». Mais est-ce que cette action va provoquer un éveil des consciences et toucher les personnes homophobes ou indifférentes à la cause homosexuelle ? J’en doute, clairement.

Déjà en 2019, il y avait eu cette histoire de brassards arc-en-ciel que quelques capitaines d’équipes de Ligue 1 n’avaient pas voulu porter...

C’est un débat récurrent. Il ne faut pas s’en prendre à Idrissa Gueye en tant qu’individu. Pour moi, il est le résultat d’un système. J’aimerais l’envoyer passer du temps dans une association travaillant avec de jeunes LGBT. Pour montrer qu’au final, en France, on n’est pas si éloignés les uns des autres, qu’on est tous pareils.

Lors de la 37e journée de L1 2018-2019, Edinson Cavani arborait un brassard aux couleurs de l'arc-en-ciel. Tous les capitaines ne l'avaient pas imité.
Lors de la 37e journée de L1 2018-2019, Edinson Cavani arborait un brassard aux couleurs de l'arc-en-ciel. Tous les capitaines ne l'avaient pas imité. - François Mori / AP / Sipa

Vous disiez récemment que l’homophobie était l’angle mort des discriminations. Est-ce que ce genre d’affaires le confirme ?

Absolument. Je n’ai pas lu beaucoup de réactions d’acteurs du football français. Les gens préfèrent ne pas en parler. Ils savent aussi que notre société est conditionnée par l’actualité. Demain ou après-demain, il y aura un autre sujet, la finale de la Ligue des champions qui approche… Puis ils partiront en vacances et une autre saison démarrera. On fait le dos rond, personne ne s’exprime puis on passera à autre chose.

Que pensez-vous des nombreuses réactions sur les réseaux sociaux qui prennent la défense de Gueye ?

C’est extrêmement décevant, mais pas surprenant. Tant qu’on ne mènera pas d’actions concrètes, qu’on ne fera pas de vastes programmes de formation auprès des joueurs pro, des encadrants, des jeunes des centres de formation, on peut faire chaque année la même journée avec les maillots floqués arc-en-ciel, ça ne va pas faire avancer les choses plus que ça.

Quand vous rencontrez de jeunes footballeurs au cours de vos conférences dans les clubs, êtes-vous surpris par leurs réactions ?

J’entends encore des discours très, très homophobes. Parfois, il y a quelques lumières et cela fait extrêmement plaisir. Mais j’ai sillonné toute la France et j’ai entendu les mêmes discours : « deux hommes ensemble, c’est dégueulasse », « les gays, je les aime pas », alors que le gamin ne connaît aucun homo… C’est effrayant. Je suis sûr que beaucoup ne savent pas ce que le drapeau LGBT représente. J’ai vu tourner l’an dernier la vidéo d’un footballeur qui pensait que cela concernait la lutte contre le racisme, parce qu’il y avait toutes les couleurs…

Pour Ouissem Belgacem, l'initiative de la LFP contre l'homophobie s'apparente à « un coup de com ».
Pour Ouissem Belgacem, l'initiative de la LFP contre l'homophobie s'apparente à « un coup de com ». - Adil Benayache / Sipa

La question de l’homophobie n’est pas propre au foot…

Non, mais avec sa force de frappe de sport n° 1 en France, on pourrait considérer le football comme un outil fantastique d’éducation. Les joueurs sont suivis par des millions et des millions de jeunes. S’ils affichent de belles valeurs, en phase avec ce que sont censés représenter le sport et la France, ça pourrait avoir un rayonnement fantastique. Si aujourd’hui Mbappé se colore les cheveux en rose, demain je vais marcher dans Paris et voir plein de jeunes avec les cheveux roses.

Un an après la sortie de votre livre, constatez-vous des progrès ?

J’espère que j’ai pu faire évoluer quelques cerveaux. Le documentaire en tournage depuis septembre 2021 va être absolument vital. Je ne pourrai pas aller dans tous les clubs de France. J’espère que le documentaire sera mis à disposition de tous les jeunes de France, de tous les parents. Ce sera un outil pédagogique très, très fort.

Malgré tous les obstacles qui se sont dressés sur votre route, restez-vous un amateur de foot ?

Oui, à un million de pour cent ! Je suis d’ailleurs en train de chercher des places pour la finale de la Ligue des champions, ce n’est vraiment pas simple (sourire). Le foot, c’est mon premier amour, je ne m’arrêterai jamais de l’aimer. Les sensations que j’éprouve avec un ballon de foot, sur un terrain, c’est incomparable. Mais je dissocie complètement mon sport des gens qui le composent.