Guerre en Ukraine : « C'était que l'argent »... Quand Roman Abramovitch faisait son business en Ligue 1

FOOTBALL L’oligarque russe, qui a annoncé la vente de Chelsea, avait vite délégué la gestion du club au quotidien. Mais à son arrivée, en 2003, il s’est impliqué personnellement pour monter une équipe compétitive, notamment en négociant certains transferts en France

Julien Laloye avec W.P
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Roman Abramovitch avec Ernest-Auguste de Hanovre, en 2004 au stade Louis II.
Roman Abramovitch avec Ernest-Auguste de Hanovre, en 2004 au stade Louis II. — PASCAL GUYOT / AFP
  • Roman Abramovitch a officialisé la mise en vente de Chelsea, 19 ans après son acquisition pour une somme inférieure à 200 millions d’euros.
  • L’oligarque russe, s’il s’est rapidement mis en retrait des affaires courantes, a souvent participé lui-même aux négociations de transfert les premiers temps.
  • En France, Jean-Michel Aulas est l’un des rares présidents à l’avoir côtoyé de près.

Thomas Tuchel ne l’a vu qu’une fois, après la victoire finale face à City en Ligue des champions l'an passé.  Une rencontre impromptue qui avait inspiré ce commentaire pince-sans-rire de l’entraîneur allemand : « C’était le meilleur moment pour ça – ou peut-être le pire, parce que ça ne peut qu’empirer après ça. »

Roman Abramovitch qui s’est résolu contre son gré à se séparer de son club de Chelsea, rattrapé par sa proximité passée avec Poutine et le gros temps sur les oligarques russes, vivait très loin de Londres depuis un bail. Dans les faits, il avait même donné les rennes opérationnelles à son ancienne assistante personnelle Marina Granovskaia, ne se montrant que très rarement dans le vestiaire après 2010.

Presque 19 ans après son arrivée en Premier League, ils sont très peu de dirigeants européens à pouvoir évoquer ne serait-ce qu’une conversation avec Roman Abramovitch, souvent silencieux, toujours insaisissable. Certains présidents de clubs français, pourtant, ont eu cette chance, les tout premiers mois, quand le « parrain » des oligarques russes mouillait personnellement la chemise pour conclure un transfert.

Une visite au Parc pour Ronaldinho

Le mot « chance » est utilisé volontairement. Au début des années 2000, boire un café avec Roman Abramovitch, c’est s’acoquiner avec le fantasme de l’homme d’affaires russe de l’époque, ces fortunes sulfureuses dealées sur un coin de table avec le Kremlin, ce pays dépecé comme un ours bien nourri après la chasse. Pas trop dangereux, mais un peu excitant quand même.

Francis Graille, alors président du PSG, ne se fait pas prier longtemps pour s’étendre sur une entrevue d’un gros quart d’heure au Parc des Princes afin de négocier le départ de Ronaldinho, à l’été 2003. Un quart d’heure, c’est léger, mais c’est assez pour cerner un personnage. Les modalités de la conversation, déjà : « Il avait fait appeler mon secrétariat par un député de la Douma [un certain German German Tkatchenko] Il voulait qu’on se rencontre au George V, j’ai répondu qu’il était hors de question que j’aille au George V. C’était le jeu, vu que c’est lui qui voulait faire une offre. »

Abramovitch s’exécute : « Je vois débarquer un petit bonhomme, pas force de la nature comme vous pouvez vous y attendre d’un Russe, tout en jean, pantalon et veste comprise. Un type plutôt sympathique, pas du tout arrogant, presque timide, qui disait ne pas comprendre un mot d’anglais, ce qui complètement était faux, je pense ». Un type qui se fout de Ronaldinho comme de son premier million.

« Il ne maîtrisait absolument rien sur le joueur, il n’a même pas parlé trois secondes de Ronaldinho, c’était que l’argent. Mais il faut se remettre dans le contexte. C’était une période où l’origine de son argent était remise en cause, c’était suspect, et moi je représentais Canal + qui m’avait dit de me méfier. Alors je propose 40 millions, ce qui était beaucoup plus que ce qu’on en voulait parce que je ne pouvais pas lui dire " je ne vous vends pas un joueur parce que vous avez une sale gueule " ».

Abramovitch trouve bien ça un peu cher, mais il ne paraît pas offusqué. Une semaine après, il fera prévenir le PSG qu’il lâche l’affaire, refroidi par les exigences salariales du frère et agent de Ronnie, finalement vendu au Barça pour dix millions de moins. « Je l’ai recroisé brièvement à l’occasion d’un Chelsea-PSG juste après en C1, mais c’est quelqu’un qui ne se montre pas. Plein de gens m’ont dit que personne ne l’avait jamais rencontré, notamment à Marseille ». Véridique.

Jean-Michel Aulas, le privilégié

Christophe Bouchet, qui lui cédera Drogba l’année d’après, n’a jamais vu ne serait-ce que l’ombre d’Abramovitch. Deux rencontres avec Peter Kenyon, son DG de l’époque, à Paris, suffisent à déboucher sur un accord. Mais preuve que l’oligarque n’a pas levé tous les doutes qui escortent son arrivée fracassante dans le foot (presque 200 millions claqués dès le premier mercato), le président de l’OM vérifie les coordonnées bancaires du virement : 

« J’étais extrêmement méfiant, comme d’autres, je ne voulais pas qu’on touche de l’argent d'on ne sait où. J’ai vu que c’était ING, domiciliée aux Pays-Bas, c’était bon pour moi ». 33,75 millions, pour êtres précis, bientôt pulvérisés par les 38 millions arrachés au businessman d’origine lituanienne par Jean-Michel Aulas en août 2005.

Le président lyonnais peut non seulement s’enorgueillir de ce record, mais aussi d’une proximité quasi intime avec Abramovitch. Quatre rencontres en un an, c’est presque une relation adultérine à l’échelle du Russe. Elles sont toutes savoureuses, mais la première particulièrement, en partie contée dans Roman Abramovitch, football, pétrole pouvoir, livre enquête d’Alban Traquet paru en 2008. Nous sommes à Courchevel pendant les vacances de noël précédentes.

La station de Courchevel, repère des grandes fortunes russes.
La station de Courchevel, repère des grandes fortunes russes. - ania freindorf/SIPA

Jean-Paul Revillon, administrateur d’OL groupe, a donné un petit coup de main à son nouveau voisin de chalet, notre ami Roman. En échange, celui-ci l’invite à l’apéro, et Revillon ramène toute la crémerie, dont un commissaire de la DST et un fonctionnaire des RG, signe que le bonhomme intrigue en haut lieu. André Soulier, un avocat réputé du barreau lyonnais proche de JMA lui aussi présent, raconte ce premier reniflage entre le boss de l’OL, alors outsider européen de premier plan, et Roman Abramovitch, récent acquéreur de Chelsea.

«Je me dis qu'il a le physique de Laspalès»

« Son chalet était sur la route qui mène à l’héliport où atterrissent les gens très fortunés de la station. A l’entrée, on est accueillis par deux gardes armés. Bon. Et là, je le vois, et je me dis " mais ce n’est pas possible, cet homme d’affaires richissime, il a le physique de Laspalès " [rires]. Cela dit, la conversation s’avère tout de suite très intéressante, on n’a pas parlé de la profondeur de la neige sur les pistes rouge ». Aucune condescendance ni d’un côté ni de l’autre, mais une vraie liberté et égalité de ton.

« Il n’y a pas eu d’allusion à la diplomatie ou aux ressources économiques de l’un ou l’autre, on avait en face de nous un homme tout à fait à l’aise sans être suffisant, une sorte de héros moderne d’un roman de Tolstoï, avec qui Jean-Michel avait surtout parlé football, dans une discussion d’homme d’affaires à homme d’affaires ».

Une prise de contact en forme de premier tour de lèche-vitrine dans l’effectif lyonnais, avant un passage à l’action de Chelsea en juillet 2005 pour Michael Essien. Mais il faut oublier la chaleur des échanges de Courchevel. JMA retrouve sa rouerie bonhomme de fin négociateur, tantôt dédaigneux, tantôt suave, l’air de dire cause toujours, Essien ça se regarde de loin, comme la fille du colonel.

Abramovitch, pour se rattraper de lui avoir posé un premier lapin à Saint-Tropez, sort le grand jeu : l'hélicoptère pour servir de taxi sur la plage, puis une conversation à bâtons rompus sur le pont du Pelorus, le yacht somptueux de l’oligarque, en balade dans la baie de Pampelonne.

Le Pelorus en 2008 au large de Saint-Tropez.
Le Pelorus en 2008 au large de Saint-Tropez. - SIPA

Trois heures sur le Pelorus pour acheter Essien

C’est gagné, même si Aulas fait durer le plaisir. « Je suis arrivé en short et j’étais avec mon fils, explique ce dernier dans un récent papier de The Athletic. Ce n’était pas vraiment un rendrez-vous formel. On a parlé de tout et de rien pendant trois heures, mais surtout pas du sujet qui nous occupait. En me levant, je lui ai dit " Au fait Essien n’est pas à vendre, enfin pas à moins de 40 millions " ». Le transfert sera conclu une semaine plus tard pour 38 millions d’euros, toujours dans le yacht d’Abramovitch. Rebelote deux plus tard pour Florent Malouda, contre un chèque bien moindre et sans le Roman tour.

Désormais patron du champion d’Angleterre et véritable puissance européenne, l’ancien gouverneur de Tchoukotchka ne s’embête plus à jouer à la marchande, ni à côtoyer les agents qu’il a toujours évités. Plus aucun dirigeant français n’aura affaire à lui, sauf à Rennes, le dernier terrain de chasse des Blues en L1.

Mais avec François Pinault, son ex-homologue breton, Abramovitch préfère parler peinture. Les deux hommes ont d’ailleurs un temps échangé leurs collections dans leurs galeries respectives. Dans celle du Russe, on pouvait y admirer un triptyque de Francis Bacon qui avait coûté la somme d’un Essien et d’un Drogba réunis.