Guerre en Ukraine : Par devoir et par dépit, les sportifs ukrainiens de tous bords partent au front

OMNISPORT Retraités ou en activité, des sportifs ukrainiens participent à la guerre contre la Russie. Trois d'entre eux, deux footballeurs et un biathlète, ont péri

William Pereira
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Le biathlète ukrainien Dmitry Pidruchny
Le biathlète ukrainien Dmitry Pidruchny — Twitter
  • De nombreux sportifs et anciens sportifs ukrainiens participent à la guerre contre la Russie
  • C’est le cas du maire de Kiev, Vitali Klitschko et son frère cadet Vladimir, mais aussi de Sergiy Stakhovski ou encore Dmitry Pidruchnyi
  • Plusieurs d’entre eux sont déjà morts au combat

La mission promettait d’être épineuse pour la délégation paralympique ukrainienne et ses 29 sportifs (dont neuf guides). Attendue à Pékin mercredi, à deux jours du début des Jeux, celle-ci a réussi à quitter l’Ukraine pour la Chine malgré le conflit en cours, l’espace aérien fermé à double tour et le trafic terrestre fortement perturbé en Ukraine.

« Je suis ravi de dire qu’il y a quelques heures à peine, l’équipe ukrainienne, composée de 20 athlètes et de neuf guides, est arrivée sans encombre à Pékin », a déclaré lors d’une conférence de presse Andrew Parsons, le président du Comité international paralympique. Un exploit venu récompenser l’abnégation de la fédération ukrainienne, qui refusait tout autre scénario que celui d’une participation de sa trentaine d’athlètes aux Jeux d’hiver, quatre ans après la 6e au tableau des médailles à Pyeongchang. Exfiltration symbolique, à l’heure où les forces russes piègent les Ukrainiens sur leurs terres, et les sportifs locaux se font plus nombreux sur le champ de bataille.

Deux footballeurs et un biathlète tombent au combat

Certains sont déjà tombés, les armes à la main. C’est le cas de Vitalii Sapylo, 21 ans, et Dmytro Martynenko, 25 ans, tous deux footballeurs ainsi que Yevhen Malyshev, jeune biathlète de 19 ans dont le décès « au service de l’armée ukrainienne » a été confirmé par l’IBU ce mercredi. La fédération internationale de biathlon sait aussi qu’elle ne comptera pas sur Dmytro Pidruchnyi, pour la fin de saison, devenu soudain bien accessoire pour un homme qui a troqué sa carabine pour le fusil d’assaut. Le champion du monde de poursuite en 2019, a posté une photo de lui en tenue de combat à Ternopil, dans l’ouest de l’Ukraine, où il dit avoir rejoint la Garde nationale.


Tous espèrent secrètement, comme l’ancien tennisman Sergiy Stakhovski (31e mondial en 2010), échapper au destin funeste que réserve bien trop souvent la guerre et se demandent encore où ils ont pu trouver le courage nécessaire pour quitter leurs proches, peut-être pour la dernière fois. « Je ne sais pas trop comment j’y suis arrivé, reconnaît Stakhovsky. Je sais que c’est très dur pour ma femme », a-t-il raconté à la BBC. Crainte de la mort et de son regard froid. Peur de l’infliger en pressant la détente.

« Je sais comment utiliser une arme à feu. Si je dois le faire, je le ferai, se résigne l’ancien tombeur de Federer à Wimbledon. Mais j’espère plutôt ne pas avoir à en utiliser une. »

Les Klitschko programmés pour se battre

Discours un peu plus belliqueux du côté de la prodigieuse filière de la boxe ukrainienne, à commencer par le maire de Kiev, Vitali Klitschko, pas réputé pour sa douceur du temps où il se faisait appeler Iron Fist, le poing de fer, sur les plus grands rings du monde.

« Je m’entraîne tout le temps, je fais des formations en tant qu’ancien officier et chef de la défense territoriale. Je n’ai pas perdu mes acquis, je me perfectionne tout le temps. Je sais tirer avec presque toutes les armes, déclarait-il ces derniers jours sur les réseaux […] Tout agresseur doit le savoir : ce ne sera pas une promenade de santé, ça va lui coûter cher, nous ne nous rendrons pas. »

Son frère cadet, Wladimir, également ex-champion de boxe, s’est aussi inscrit comme réserviste, là encore non sans expérience : il a appris à tirer à la mitraillette, à lancer des grenades et à courir dans des souterrains à 12 ans, le genre d’adolescence qu’a à vous offrir un père général de division dans l’armée de l’air soviétique. « Un vrai lavage de cerveau », de son propre aveu. Toute leur vie, les frères Klitschko ont été programmés pour cette guerre qui reviendrait forcément, car la paix ne dure jamais. Ils s’étaient seulement trompés d’ennemi. Vitali, en 2011, à Grantland :

« Toute ma vie, on m’a répété que les Etats-Unis étaient un pays affreux… J’ai toujours cru que je serais amené un jour ou l’autre à défendre mon pays contre des Américains fous furieux partis en croisade pour contrôler le monde. »

C’est finalement contre le retour d’une Ukraine sous emprise russe que les deux frères boxeurs prendront les armes.

« Je ne veux pas tirer, je ne veux pas tuer »

Dans la catégorie ex-champions du monde de boxe, Vasyl Lomachenko a rejoint le bataillon de défense territoriale de Belgorod-Dnistrovsky, près d’Odessa. Le boxeur de 34 ans est apparu en treillis militaire avec un fusil-mitrailleur en bandoulière sur Facebook.

Oleksandr Usyk, récent tombeur d'Anthony Joshua et champion du monde des poids lourds, pose lui aussi l’arme à la main sur le compte Instagram du club de boxe de Kharkiv : « Oleksandr Usyk a rejoint la défense territoriale de la capitale et de la région de Kiev ». Interrogé par CNN depuis la cave de sa maison, près de Kiev, il a déclaré vouloir « défendre sa maison, sa femme, ses enfants et ses proches ». Là encore, à contrecœur. « Je ne veux pas tirer, je ne veux pas tuer », mais en cas d’attaque, ajoute-t-il, « je n’aurai pas d’autre choix que de répondre ».

Svitolina et les footballeurs ukrainiens lèvent des fonds pour l’armée

La mobilisation sur le front n’est pas la seule forme d’engagement des sportifs ukrainiens dans cette guerre. Un temps hésitante à l’idée d’affronter la Russe Anastasia Potapova au tournoi WTA de Monterrey, Elina Svitolina a finalement joué et gagné, avec une promesse à la sortie du court. « Toutes les primes que je gagne ici iront à l’armée ». Plusieurs joueurs de la sélection ukrainienne de football – dont les têtes d’affiche Oleksandr Zinchenko et Andriy Yarmolenko – ont appelé à « résister » contre l’invasion russe, dans une vidéo publiée par la Fédération ukrainienne (UAF).

« Nous demandons à tout le monde du football de s’opposer à la propagande russe, de montrer et de dire la vérité à propos de la guerre en Ukraine par tous les moyens possibles », ont lancé treize joueurs de la « Zbirna ».

Zinchenko (Manchester City), Yarmolenko (West Ham), Ruslan Malinovskyi (Atalanta Bergame) ou Andriy Pyatov (Shakhtar Donetsk) apparaissent tour à tour dans le clip de deux minutes, entrecoupé par des images du conflit. Plusieurs de ces internationaux ont récolté 500.000 euros pour les forces armées ukrainiennes. Enfin, l’entraîneur ukrainien du club moldave du Sheriff Tiraspol, Yuriy Vernydub, est rentré défendre son pays, où le sport n'est déjà plus qu'un futile souvenir.